II) Kibissa : le choc de la civilisation

lundi 20 août 2018
par  Charles Hoareau
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Quelle distance y a-t-il entre Colombo et Kibissa notre destination ? 200 km en plaine tout au plus. Pourtant là où il faudrait en France 2 à 3h pour faire ce trajet, ici il en faut au moins le double tant les routes sont étroites et encombrées par des voitures, camions, touk-touks, tracteurs et véhicules de toutes sortes. Ici le gouvernement n’a pas besoin de limiter la vitesse, les conditions de circulation suffisent et il est peu fréquent d’atteindre les 80 km/h…

La guerre civile opposant les tigres tamouls aux gouvernements sri-lankais successifs a duré plus de 30 ans de 1983 à 2009 et a fait 70 000 morts. Elle a évidemment fortement pénalisé l’économie et le développement du pays. La guerre finie l’armée a été utilisé par le gouvernement pour bâtir ou rebâtir les infrastructures vitales pour le pays. Ce point a d’ailleurs donné lieu à une curieuse résolution de l’ONU à l’initiative des Etats-Unis et condamnant le gouvernement sri lankais de l’époque pour non-respect des droits de l’homme par utilisation de l’armée à des fins civiles au lieu de militaires (sic !). Depuis quelques années ce sont les chinois qui aident au rattrapage du retard pris en matière d’équipements routiers, industriels ou portuaires soit sous forme de prêt à bas taux d’intérêt soit sous forme de dons compensés par du troc ou l’octroi de concessions d’exploitations…au grand dam des USA et de l’Inde qui voient d’un très mauvais œil la croissance de l’influence chinoise dans la région.

Nous quittons Colombo en fin de matinée et la voiture s’élance (lentement) à travers les rizières bordées de cocotiers, manguiers et autres arbres exotiques qui offrent à la route une ombre bien trop légère pour être rafraîchissante. Parfois nous traversons un village avec ses boutiques s’ouvrant sur le bitume. Souvent ce sont de simples baraques en bois et en tôle qui jouxtent des maisons en dur dont les ferrailles dépassent le plus souvent des piliers de béton du 1er étage dans l’attente d’une hypothétique surélévation. On peut y acheter des boissons qui ont peut-être été fraiches, des mets grillés à base de farine de lentille ou de riz, de noix de coco, des beignets, des samoussas ou tout un tas d’aliments improbables enfermés dans des guirlandes de sachets qui pendent depuis le plafond. On trouve aussi des échoppes aux grilles desquelles pendent des seaux en plastique multicolores, des tissus aux couleurs flamboyantes et à l’intérieur tout ce qu’il faut pour la maison comme produits et ustensiles rudimentaires.

En chemin nous nous arrêtons à l’une d’elles pour y boire un thé noir la boisson nationale et déguster ces petites bananes qu’ici on achète par grappes entières accrochées à des branches de bananiers que les marchands suspendent au toit de leur étalage.

Il fait nuit quand nous arrivons à Kibissa. Nous avons mis 6h pour faire le trajet. Ici nous ne sommes qu’à 600km de l’équateur et la nuit et le jour ont des durées à peu près identiques toute l’année. La nuit tombe entre 18 et 19 heures et le jour se lève vers 6h.
Nous tâtonnons un peu pour arriver à nôtre hébergement et la surprise, concoctée par Jean Pierre est totale. Il s’agit de deux cabanes en bois dont une perchée au milieu des arbres que l’on atteint par une « échelle-escalier » aux marches aussi rustiques que sportives.

Depuis quelques années, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel de droite et pro-américain, le Sri Lanka mise sur le développement du tourisme. Mais ce n’est pas un tourisme de masse pour des vacanciers aux revenus moyens (selon la norme occidentale) qui est visé, mais le tourisme de luxe. On voit s’ouvrir, au côté d’une hôtellerie classique et espérant la supplanter, des chaines d’hôtel avec des chambres à partir de 200 euros la nuit…et qui n’ont bien sûr rien à voir avec nos cabanes en bois « natural » comme nous dira l’homme jeune qui nous accueille avec un sourire qui éclaire la nuit et qui répond à nos yeux enchantés et nos exclamations de surprise.

Dans la « salle de bain » sous la chambre perchée, en fait un carré cimenté entouré de tôles et de branches on trouve un WC, un robinet à hauteur de cuisse faisant office d’évier surmonté d’un autre robinet desservant une canalisation terminée par une noix de coco percée en guise de pommeau de douche. Dans cette salle de bain tout confort, donc, un couple d’oiseaux a fait son nid et vient régulièrement nourrir deux oisillons duveteux sans se préoccuper des allées et venues des habitants du palace ni aucun respect de notre nudité sous la douche froide que distille la noix de coco.

Evidemment nous n’aurions pas connu ce luxe animalier dans les chambres classiques à 200€ la nuit ni les « grenouilles d’arbres » de la salle de bain d’à côté, aux sauts impressionnants qui terrorisent Tamara qui a toujours peur d’être prise pour un cocotier et sentir de petites ventouses froides venir se coller à sa peau.

Le lendemain, après un petit déjeuner sri lankais mêlant noix de coco (salée), riz brun, lentilles, bananes et thé, nous partons pour le rocher de Sirigiya, haut lieu du tourisme sri lankais, classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. C’est une boule de pierre de 370 mètres de haut posée sur la plaine, habitée à partir du 2e siècle avant notre ère et sur laquelle au 5e siècle un roi a fait construire une forteresse (avec piscine sur le toit terrasse s’il vous plait !) alors qu’au pied du rocher un ensemble de remparts, de fossés et de bassins d’où jaillissaient des jets d’eau en défendait l’accès. Ce qui est impressionnant c’est de penser que toute cette eau était amenée par un jeu de canalisations et de citernes d’un lac distant de 10 km jusqu‘au sommet sans aucune force humaine…

Aujourd’hui, au sommet comme en bas, il reste des vestiges de remparts qui bordent des jardins et des canaux et des escaliers qui permettent d’accéder au « toit terrasse » en patientant dans la monumentale queue des gens venus faire la même chose que nous et admirer en chemin les peintures anciennes qui décorent les grottes naturelles et les anfractuosités du rocher.

Le lendemain nous escaladerons un autre rocher, celui de Pidurangala de hauteur sensiblement égale et qui fait face à Sirigiya à un kilomètre de distance, avec moins de monde, moins de marches mais dans le final plus de roches à escalader en s’aidant des mains. Et toujours bien sûr des sculptures et peintures bouddhistes incrustées dans le rocher, dont un monumental bouddha couché en briques de 13 mètres de long.

Ces deux rochers ont en commun d’émerger d’une immense plaine et d’offrir à leur sommet la vue d’étendues infinies de nuances de vert et d’ocre trouées de loin en loin de tâches bleues grises scintillantes sous le soleil, étendues d’eau devenues au cours des siècles, indispensables à la vie de la nature toute entière en se fondant en elle.

Ils ont aussi en commun, avec d’autres lieux, les escaliers menant à des peintures, des statues et des ouvrages venus de la nuit des temps et dont on se demande encore aujourd’hui comment les femmes et les hommes d’alors ont pu réaliser de tels prodiges avec une connaissance de techniques que l’arrogant occident, celui des colonisations, des guerres et des donneurs de leçons de civilisation mettra des siècles à maitriser.



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