L’allée des mendiants

mardi 6 novembre 2018
par  Dominique Carpentier
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Un texte imaginaire qui sonne comme une prémonition et écrit bien avant le drame de ce 5 novembre...

I – Le grand effondrement

Dans les salons dorés de la mairie, se réunissaient chaque semaine élus, industriels, urbanistes et tout le gratin que comptait la ville pour discuter de son réaménagement. Après des heures de débat et des litres de salive, la décision finale qui serait présentée au conseil municipal était toujours la même : « Pour permettre le développement du tourisme, faire venir les congressistes du monde entier, redorer l’image de notre cité, il faut construire un grand hôtel ! »
Dès l’expulsion des derniers habitants réfractaires à tout déménagement, les pelleteuses entrèrent en action. L’imposant bâtiment qui longeait la principale artère de la ville fut bientôt entouré de palissades, cachant aux passants la réalité du chantier, sans les préserver des poussières d’amiante qui envahissaient l’atmosphère environnante. Quant aux ouvriers, les premiers concernés par la pollution, il s’agissait pour la plupart de travailleurs détachés venus des pays de l’Est et ignorant totalement les droits liés aux conditions de travail, droits cependant de plus en plus rognés par des lois successives prises par des majorités de droite, s’étant présentées sous diverses étiquettes.

Les travaux débutés en fanfare, s’éternisèrent. Le forage du sous sol dans l’espoir de construire un parking, révéla la présence d’eau, rendant impossible cette extension. Les réunions se succédaient, entre résignation et impatience, jusqu’à l’intervention de la mairie qui intima à l’entrepreneur d’accélérer la mise en œuvre. Le désossage de l’immeuble devait avoir lieu avant la fin de l’été et le grand hôtel prêt à recevoir ses premiers clients dès l’année suivante.

La ronde des camions, le déménagement du marché qui faisait le charme du quartier et la pose d’échafaudages témoignèrent de la reprise de l’activité. Les marteaux piqueurs reprirent leur ballet, des ascenseurs improvisés évacuaient des tonnes de gravats et des dizaines d’hommes en costume coiffés de casque exécutaient des gestes saccadés en forme d’ordres incontournables. Puis il y eut un craquement. L’immeuble sembla s’enrouler sur lui même. D’énormes pierres se détachèrent de la corniche supérieure pour s’écraser sur la chaussée. C’était un vendredi, à l’heure de la prière. Les magasins avaient tiré les grilles et les vendeurs ambulants couverts leurs étals. Du haut en bas de l’immense édifice, une plaie béante cracha poutres, plaques de plâtre, morceaux de métal, balcons, encorbellements et volets. Puis dans un énorme vacarme, vaincu par sa propre pesanteur, l’immeuble s’affaissa, chaque étage venant s’écraser sur celui le précédent. En un gigantesque fracas, il emporta les rares ouvriers et la brochette de contremaîtres, mais aussi les passants imprudents qui longeaient sa façade. Parmi eux de nombreux attendaient le tramway qui fit son apparition à travers un nuage de poussière. Il eut beau freiner, il ne put échapper à la volée de pierres qui fit exploser les vitres de ses voitures. Il se coucha sur le côté ajoutant à la panique générale. Les cris cependant ne purent totalement couvrir le fracas de l’éboulement. Les automobilistes slalomaient pour éviter la machine infernale qui glissait sur la chaussée en une gerbe d’étincelles. Les voitures se télescopèrent, s’écrasèrent les unes contre les autres et prirent feu dans un épouvantable chaos. Des rigoles de sang se frayèrent un passage entre les pavés disjoints dessinant de gigantesques arabesques.

Dans un dernier soupir, l’immeuble s’écrasa comme une crêpe fumante, entraînant avec lui les maisons lépreuses qui lui faisaient face, dont les habitants s’enfuyaient en poussant des hurlements de désespoir. Le silence enfin répondit à la catastrophe.
Entre les véhicules fumants, les têtes éparses des passants décapités par l’explosion des vitres arboraient un sourire à tout jamais figé. Le spectacle était celui d’un énorme charnier. Pompiers et policiers ne pouvaient que constater l’étendue du gâchis. La grande échelle se fraya un passage, désormais inutile, alors que l’immeuble semblait s’être réfugié sous terre. Quant aux pompes prêtes à déverser ses milliers de litres d’eau, elles se trouvèrent en concurrence avec les immenses geysers qu’avaient provoqué l’effondrement de l’édifice.
Des renforts vinrent de toute la France pour ramasser les cadavres et sécuriser les immeubles aux alentours encore debout qui menaçaient à leur tour de s’effondrer. Le quartier devint un fourmillement d’uniformes. Le bruit des sirènes ponctua le quotidien en une éternelle lamentation. Et puis commença un long travail de nettoiement. Il fallait tout effacer ; tout effacer jusqu’au souvenir de ce sinistre événement. Mais c’était sans compter sur la population…

En petits groupes, les voisins se rendirent sur le lieu du sinistre qui leur était désormais interdit. Ils se regroupaient, se serrant les uns contre les autres en une chaîne humaine solidaire. Puis l’un d’eux s’avançait le visage grimaçant, plein de fureur et d’une immense tristesse. Les larmes bientôt envahirent sa face parcourue de spasmes avant que de sa gorge ne parvienne une longue plainte que rien ne semblait pouvoir apaiser. Avec force, l’ensemble des habitants spoliés se mettaient à sangloter, contenus par les rangs de gendarmes qui les empêchaient de s’approcher des ruines que d’énormes bennes tentaient d’évacuer. Malgré ce dispositif, les pleureuses et les pleureurs se réunissaient chaque jour provoquant la curiosité des journalistes et de chalands friands de ces scènes morbides où s’étalait le désespoir et la volonté d’en découdre.

Maria n’avait pas vingt ans et avait quitté son Cap Vert natal alors qu’elle n’était qu’une enfant. Elle était à la tête de cette petite troupe entièrement vêtue de noir. Sa beauté irradiait d’autant qu’elle savait arracher les larmes aux passants venant chaque jour grossir les rangs de ces manifestants du désespoir. Le rite était le même chaque jour. Dès le lever du jour, la foule à la tenue sombre se réunissait sur l’allée qui avait été débarrassée des carcasses fumantes et des cadavres dont le décompte morbide fut impossible, les membres et les torses des suppliciés se mêlant en une effroyable bouillie de chair et d’os. Maria se détachait, se tenant droite devant le barrage de gendarmes harnachés comme pour contenir une émeute. Elle déclamait en tenant sa tête dressé vers un ciel qui ne sera plus jamais tout à fait bleu :
On nous a tout pris : Nos amis, nos familles, nos voisins et même jusqu’à nos souvenirs. Nous n’avons plus rien, si ce ne sont nos larmes !
Puis son corps se ployait et ses mains masquant sa tête prête à se fracasser sur le sol, elle poussait une longue lamentation. Les larmes bientôt envahissaient son visage et ses pleurs se faisaient communicatifs. Sa plainte parcourait la foule en un gigantesque frisson. Bientôt ses pleurs étaient repris par dix, vingt, cent manifestants éclatant à leur tour en sanglots. Le vacarme parvenant à son apogée glaça le sang des plus insensibles des témoins.

Les anciens locaux de la mairie de secteur abandonnés dans l’idée de les transformer en un complexe cinématographique, avaient été aménagés en un vaste dortoir où les habitants évacués avaient été parqués dans l’attente d’une solution pérenne. Mais celle-ci ne venait pas et le campement sommaire s’installait dans la durée. Dénués de tout, les réfugiés de l’hôtel de la honte qui avait provoqué la catastrophe, partageaient leur vie entre leur lit de camp et le trottoir où ils faisaient la manche, grossissant le flot de mendiants dont la force de travail était depuis trop longtemps gaussée par ceux qui n’avaient que mépris pour les pauvres.
Les manifestations quotidiennes des pleureurs furent bientôt désertées par les médias mobilisés par d’autres combats ; l’allée des mendiants fut rouverte à la circulation et les larmes contenues dans un périmètres si étroit que plus personne n’y prêta attention. Maria troqua son costume sombre pour des vêtements plus seyants. Elle s’entoura d’un groupe d’habitants exilés, les plus motivés, et envisagea de mener la lutte autrement.

L’allée était située au cœur de la ville, proche de tous les lieux de pouvoir et voie incontournable pour toute manifestation. Abandonnée par les pouvoirs publics, elle restait le symbole d’une grandeur passée, mais aussi un haut lieu de résistance qui en faisait le creuset de la contestation sociale.
Maria sécha ses larmes. Autour d’elle Farid, Rachel, Sébastien et Aurélie formaient le socle du front du refus…

Ce sont par milliers que les manifestants se pressaient derrière les banderoles du « comité Ravachol » dénonçant les propriétaires et leurs incroyables exigences. En tête du cortège hétéroclite, Maria, Rachel, Farid et les centaines d’habitants ayant pris racine dans les anciens locaux de la mairie de secteur, se bousculaient pour en finir avec la précarité qui leur était imposée. Ils étaient accompagnés par un groupe de musiciens amateurs, frappant sur des percutions, chantant et dansant en réaffirmant leur droit au logement. Ils évoquaient dans leur détermination ces enfants de Soweto prêts à en découdre pour faire respecter leurs droits, leurs droits à vivre dans la dignité.

Arrivés à la préfecture, ils furent reçus par un sous fifre plein de compréhension mais n’ayant hélas aucun pouvoir de décision. L’homme ne devait avoir guère plus de la trentaine. Son collier de barbe était soigneusement entretenu et sa calvitie précoce trahissait sa trop longue immersion dans une grande école. Courtois, il manifestait cependant cette distance mêlée de crainte que procure la rencontre avec les « classes dangereuses ». Sous sa moustache fournie sa lèvre supérieure tremblait légèrement. Quant à son front, malgré la climatisation qui transformait la salle en une sorte de frigo, il perlait de sueur révélant sa peur.
Maria , qui avait quelques difficultés à cacher son dégoût, parlait. Il notait. Puis Maria étala devant le sous fifre une série de photos ; des photos des logements ; des photos de l’effondrement de l’hôtel de la honte ; des photos des dortoirs où ils vivaient ; des photos des manifestations…

Quels sont vos propositions de relogement ?
La question mis fin à la palinodie. L’homme sans qualité n’était pas habilité pour répondre. Il se décomposa, puis se réfugia dans sa fonction pour renvoyer son interlocutrice à un prochain entretien.
La main de l’homme était molle. Fin de partie.

Maria.
Je suis née dans une petite île du Cap Vert, au large du Sénégal. Ma mère avait tant espéré du départ des soldats portugais et de la grande alliance avec la Guinée Bissau. Le « PAIGC » promettait un avenir radieux à ce petit bout d’Afrique balayé par le vent du large et dont les seules richesses venaient de la mer et des rares cultures maraichères. Puis la brouille fit bientôt éclater ce parti dont le seul ciment fut sa lutte contre les forces coloniales. La misère frappa l’archipel et l’exode vida les petits îlots dont Césaria Évora restait l’impératrice aux pieds nus.
Ma mère s’installa au Portugal dont les élites fuyaient la crise dans un curieux chassé croisé avec les anciennes colonies. Son nouveau statut de citoyenne européenne lui permit alors de s’installer en France où résidait déjà une partie de sa famille. À Marseille, seuls les marchands de sommeil acceptaient de loger les primo arrivants, fermant les yeux sur leurs conditions administratives. C’est ainsi que je me suis retrouvée dans cet immeuble lépreux où les rats avaient élus domiciles dans les escaliers.

Je ne m’étais guère émue de ces tasseaux de bois cloués au bas des portes. Il y en avait devant chaque appartement sans que je n’en comprenne l’utilité. Ce n’est qu’au lendemain de mon installation que j’en compris l’usage. À peine avais-je éteint la lumière blafarde qui trônait sur ma table de nuit que j’entendis des grattements sur le sol. Malgré mes efforts, je n’arrivais pas à trouver le sommeil. En plus des bruits qui semblaient lacérer le revêtement de sol, je sentais une présence qui me remplissait d’une angoisse grandissante. Les âmes mortes de mes ancêtres retrouvaient une nouvelle vie en venant hanter mes nuits. Je rallumais l’ampoule qui dominait mon lit. Je n’eus que le temps d’apercevoir des ombres se faufilant sur le linoléum.

Gagnée par la fatigue, je fus emportée par le sommeil au petit matin. Les rideaux étaient assez épais pour me protéger du jour qui s’était depuis longtemps levé. Mon réveil en fut d’autant plus brutal. Mon bras pendait paresseusement en dehors du lit, ma main venant caresser le sol. Je ressentis une vive douleur, les dents d’un rongeur s’étant plantées dans ma peau. Je poussais un cri, arrêtant net l’animal qui me fixait de ses yeux dorés. Notre face à face ne dura que quelques fractions de secondes, mais il fut assez long pour que je détaille le corps gras d’un rat bien nourri, couvert d’une épaisse fourrure d’un gris sombre. Une goutte de sang perla sur ma main blessée. Mes parents avaient survécu à la guerre, traversé la moitié d’un continent, fuit la misère, la crise et les humiliations et j’allais crever de la peste dans cet appartement de merde !

Je me levais, les jambes flageolantes. La salle de bain était si minuscule qu’il m’était impossible de m’y étirer. Je rinçais ma main sous l’eau brûlante. Je pensais que m’ébouillanter pouvait me préserver des microbes. Je ne réussissais qu’à ajouter une cloque aux deux petites marques que m’avaient imposées l’ignoble rongeur. Les deux petits trous bien visibles me firent penser aux marques des vampires. À défaut de la peste, allais-je me transformer en un être malfaisant dont la survie ne serait assurée qu’en suçant le sang des vivants ? Transformée malgré moi en marchand de sommeil par la seule morsure d’un rat ?
Je mangeais à me faire vomir, me lavais avec le secret espoir de déteindre au point de devenir plus blanche que la plus diaphane des actrices hollywoodiennes (Non ! Pas encore les vampires !) puis téléphonais à un toubib avant de me rendre à « l’Empereur », le plus grand magasin de bricolage du centre ville.

Farid.
J’ai obtenu mes papiers à force d’être là. C’était confortable de m’employer au noir pour mes compatriotes qui avaient quelques biens. Un jour on me demandait de faire de la maçonnerie dans un hôtel louche loué à prix d’or à la préfecture pour loger les squatteurs expulsés ou de pauvres bougres en train de crever sous des cartons, un autre je devenais boulanger, pizzaiolo ou bien coiffeur… Mes compatriotes se montraient généreux. Non seulement, ils n’hésitaient pas à me filer un billet ou deux pour remplir des tâches aussi multiples que variées, mais en plus ils me louaient un studio pour un prix modique. Certes, le confort était spartiate, mais ils m’assuraient un toit, pour moi et pour ma famille.
Je me suis marié avec Malika, ma cousine, à l’occasion d’un bref retour au pays. Malika est jolie. Et puis ma famille fut tellement heureuse de la noce. Elle m’a rejoint dans mon studio. J’ai ressenti sa tristesse. J’ai respecté son silence. Et puis je lui ai fait quatre enfants. Certes, nous sommes un peu à l’étroit, mais les enfants apportent tellement de joie.

Les petits boulots payés au noir m’ont rendu la vie bien difficile. Alors je chine. Je vend un tas de trucs pour mieux assurer ma vie et celle de ma famille. Mais ce commerce est déclaré illégal et les condés se montrent de plus en plus actifs. Non seulement ils me confisquent la marchandise, mais ils me retiennent au commissariat et me trainent devant les tribunaux.
« Rappel à la loi ». Je n’ai pas vraiment compris ce que cela voulait dire. J’ai juste compris que je n’irai pas en taule et que je pourrais rejoindre Malika et mes quatre mômes. Ce n’est que plus tard que je compris ce que ces « rappels à la loi » pouvaient avoir comme conséquences. Lassé de ces petits boulots sous payés et de mes activités de trabendiste, je demandais la nationalité française, dans l’espoir de travailler comme agent territorial. Un voisin m’aida à remplir une série de papiers et j’avais bon espoir d’obtenir mon précieux sésame. Mais à ma volonté de devenir citoyen français, me fut opposé ma vie dissolue.
« Rappel à la loi ». Mes multiples interpellations me furent signifiées pour me refuser la nationalité française. Pour avoir survécu, mon instabilité m’étais opposée à toute possibilité de pouvoir enfin trouver un boulot stable Mes quatre enfants sont nuls à l’école et déménager est devenu un choix impossible. J’ai acheté une machine à coudre à Malika qui gagne quelques sous avec ces travaux de couture. Le bonheur est un long chemin semé d’embûches.

Rachel
J’ai passé les premières années de ma vie en Algérie, mais je n’en ai que des souvenirs confus. Mes parents avaient choisi le mauvais camp et c’est sous la protection de l’armée française que toute la famille a dû quitter sa terre natale. L’indépendance faisait de nous des parias et c’est dans une sorte de prison à ciel ouvert dans les Pyrénées que nous nous sommes retrouvés.
Ces quelques années furent celles de la misère et de l’humiliation. Traitres aux yeux de notre propre peuple, nous restions des étrangers pour les Français qui nous regardaient avec méfiance. Malgré tous nos efforts, nous restions des fellaghas, égorgeant les moutons, avant de s’en prendre aux têtes blondes de nos voisins. À l’école, je parvins à me faire quelques amis, mais je ne fus pas admises dans leur famille. Ma mère participait pourtant aux goûters de l’école, apportant des gâteaux dégoulinants de sucre. Les enfants s’en régalaient, mais leurs parents y voyaient une tentative d’approche pour faire oublier ce que nous étions profondément.
Mon père travaillait alors pour une fonderie fabriquant des pièces pour l’industrie automobile. De nombreux ouvriers, Algériens comme lui, lui tournaient ostensiblement le dos, de peur de s’attirer l’hostilité du consulat. Durant le ramadan, épuisé par des nuits trop courtes et n’ayant rien mangé de la journée, il oublia de vérifier la sécurité de sa presse. Ses mains furent happées par les mâchoires de métal. Il hurla et se roula sur le sol, avant que ses collègues viennent lui porter secours. Couvertes de sang, ses mains n’étaient plus qu’une plaie béante. Il fut rapidement évacué vers l’hôpital le plus proche, mais si l’hémorragie fut stoppée, il fut impossible de lui redonner l’usage de ses membres supérieurs.

Aînée de quatre enfants, je dus cesser mes études pour travailler et apporter le seul salaire à la maison. Mon père, devenu inutile à ses propres yeux, se laissa mourir de langueur. Il fit un AVC qui le cloua sur un fauteuil. Il cessa de s’alimenter et ne prononça plus un mot. Sa mort fut pour nous une délivrance, sa présence étant devenue comme un reproche. Pour répondre à ses dernières volontés, son corps fut rapatrié en Algérie, où il ft enterré dans la plus grande discrétion. Et puis chacun d’entre nous se sépara…
C’est là que je pris la décision de me rendre à Marseille où une association me proposait de devenir nourrice à domicile. Malgré le manque de confort de mon appartement, je fus cependant agrée, le manque de crèche étant criant dans ce quartier du centre ville. L’effondrement de l’hôtel de la honte et mon logement devenu inhabitable me privait à la fois de mon lieu de vie et de mon outil de travail. C’est pour moi vital de me battre. Je ne me laisserai pas faire !

Sébastien
J’ai toujours redouté la présence de ce petit carton dans ma boîte aux lettres. Il s’agissait de l’avis de passage du facteur qui me signalait qu’une lettre recommandée m’attendait à la poste. Je n’étais pas le seul au guichet, la queue s’étalant jusqu’à l’extérieur. Les gens dont l’écrasante majorité pointait au chômage se montraient impatients, malgré leurs journées interminables passées à ne rien foutre. Au bout d’une heure et de quelques poussières, vint enfin mon tour. Un homme déjà âgé, aux cheveux décolorés en blond et portant des boucles d’oreilles, me demanda de présenter mes papiers d’identité. Je fouillais mes poches, sortais des carnets, des feuilles de toutes les formes et de toutes les couleurs, sans parvenir à retrouver ce foutu document. Derrière moi, la foule se fit houleuse, puis carrément menaçante. Quelques injures fusèrent que ma pudeur m’interdit de répéter ici. « Ah ! La voilà ! » Je brandis mon précieux sésame au guichetier qui s’en empara avant de disparaître. Les quelques minutes de sa disparition m’apparurent durer des heures, l’exaspération de la foule derrière moi prenant la dimension d’une bronca dont je ne pouvais mesurer les conséquences. Il revint enfin avec l’enveloppe qui m’était destinée. Après quelques signatures et un signe en direction des furieux qui n’attendaient que mon départ, je quittais enfin la poste et décachetais l’enveloppe.
« Entretien préalable à licenciement » Le motif était clair : « insuffisance professionnelle » et les délais de cinq jours respectés avant la date de ma comparution. J’allais au syndicat pour me faire assister, puis je ne repris pas mon travail, une mise à pied conservatoire m’ayant été signifiée. Je passerai ici les détails de cette douloureuse épreuve, des divers recours, de ses rebondissements et de ses méandres. Le résultat était bien là : J’étais viré ! Je fis mon préavis dans les divers bars du quartier, puis je m’inscrivis à ce qui alors était encore l’ANPE. Mes maigres indemnités fondirent au soleil et mon allocation, alors dégressive tous les quatre mois, se fit de plus en plus insuffisantes. Mes relations avec ma femme s’en ressentirent. Elle me traitait de feignant, de mou, d’incapable, de déchet… Bref, elle ne me supportait plus !
Elle m’intima de mettre les bouts et de trouver fissa un pied à terre. Graphiste habile, je me confectionnais de fausses fiches de paie qui passèrent pour des vraies. La supercherie me permit de louer un petit deux pièces dans le centre ville, dans un état second, mais bon marché. Ce pied à terre me permit d’assurer la garde alternée de mon fils, jusqu’à ce qu’il vole de ses propres ailes. Depuis, je n’ai pas bougé, assistant, passif, à la lente dégradation du bâtiment.

Aurélie
Maman est malade. Au début j’accueillis son délire avec le sourire. Elle arpentait son appartement en prétendant qu’on lui avait dérobé une pièce. Puis elle se mit à confondre ses filles, appelant l’une du prénom de l’autre et la troisième d’un pseudonyme dont elle était affublée lorsqu’elle prit des cours de théâtre. Et puis revenait sans cesse sa peur de la guerre, les privations de cet interminable hiver qu’elle n’avait pas vécu. Elle n’avait rien dit lorsque les Allemands avaient envahi la ville. Sa résistance fut à ce point héroïque qu’elle en avait oublié que la paix avait été signée plus d’une décennie avant sa naissance. Elle fut diagnostiquée « Alzheimer » et les médecins nous conseillèrent de la placer dans une institution. Mes sœurs et moi n’avions que de petits salaires et la pension de ma mère ne pouvait couvrir les frais de la maison de retraite. Nous nous sommes endettées.
Des trois, j’étais la seule célibataire. Je dus vendre mon appartement, le seul bien que je possédais. Ma mère avait perdu la tête, mais elle semblait pouvoir vivre encore longtemps. J’ai trouvé en location un studio assez vaste, bien que très dégradé. Les fissures formaient autant de balafres scarifiant murs et plafonds. Quant à l’acoustique, il ne laissait rien ignorer des activités des voisins. C’est ainsi que je ne pouvais manquer la valse des amants qui rendait visite à la locataire dont je partageais le palier. Ses râles allaient crescendo au fur et à mesure que son compagnon d’un soir la besognait. Elle finissait indistinctement en un long cri de gorge symbolisant sa montée au ciel. Au dessus de moi, s’était installée une famille dont le plus jeune enfant avait été diagnostiqué « autiste ». Chaque jour, au réveil, il se mettait à sauter à pieds joints faisant trembler le plafond, dont des morceaux de plâtre se détachaient régulièrement au risque de me fracasser le crâne. Puis, il se mettait à hurler, à peine interrompu par les cris de ses géniteurs dans un concert de plaintes à plusieurs voix. J’étais partagée entre la colère et la fatigue, ces cris quotidiens m’empêchant de me concentrer sur d’autres tâches que les travaux domestiques.

Pour se faire pardonner de leur tohu-bohu répété chaque jour, ils m’offraient des plats préparés qu’ils avaient récupérés auprès des restaurants du cœur et qui encombraient mes poubelles. Malgré tout, les relations de voisinage, un peu crispées parfois, n’étaient pas totalement catastrophiques. Je savais lire et écrire le Français et je possédais un ordinateur équipé d’internet. Ce simple fait, faisait de moi une notable, l’interface entre eux et les institutions qui, pourtant, ne me portèrent jamais dans leur cœur. Bref, j’étais une nana du quartier. J’étais respectable. Je finissais par me sentir bien entre mes quatre murs, même si ça sentait un peu trop le moisi.

II – L’affrontement

Alors que notre actualité était de plus en plus noyée dans la valse des faits divers, rebaptisés « attentats terroristes », car pratiqués par des psychopathes d’origine arabe, il fallait nous réinventer pour ne pas disparaître. La manifestation de milliers de salariés protestant contre des lois réformant le droit du travail, fut pour nous l’occasion de nous rappeler aux bons souvenirs des autorités. Dans un cortège fourni, précédé par des musiciens rythmant nos mots d’ordre, nous fîmes forte impression. Mais, plutôt que d’accompagner la manifestation jusqu’à sa dispersion, nous avons profité de la proximité des locaux de la « Soleam » pour rendre visite à ceux qui bradaient la ville aux promoteurs.
La porte de verre éclata en morceaux, sous le regard médusé des syndicalistes que nous n’avions pas mis dans la confidence. Puis à plusieurs centaines, nous franchissions les cinq étages qui nous séparaient des locaux de la société anonyme où la mairie était majoritaire. Les employés restèrent médusés devant le déferlement des gueux. Serrant leurs dossiers contre leur poitrine, ils s’immobilisèrent comme autant de statues de sel. Seul leur regard où se lisait la peur et la consternation, leur donnait un semblant de vie. Dans cet étrange théâtre de No, seul un petit homme, le crâne dégarni et le costume froissé se détacha, avec le courage de celui qui sait qu’il doit défendre les intérêts de l’entreprise. Il se proposa de se poser en intermédiaire, prêt à donner de sa personne pour mieux nous calmer. Mais l’autorité naturelle ne se décrète pas.

Bousculé, il agitait les bras, alors que nous envahissions chaque salle, vidant les placards de ses multiples documents. Les bras chargés de papiers, nous nous rendions alors sur le balcon au dessous duquel défilaient les salariés en colère. Brandissant une gigantesque banderole revendiquant « un logement décent pour tous ! Le logement est un droit, la propriété c’est le vol ! », nous jetions par brassée les papiers récupérés. Une pluie de feuilles virevoltait au dessus de la foule qui accueillait notre happening avec force cris et applaudissements. Le petit homme au costume froissé courrait de l’un à l’autre, tentant, mais en vain de mettre fin au spectacle désolant. De ses petits poings rageurs, il nous frappait sur le dos, nous tirait par la manche, voulant à tout prix récupérer les documents s’envolant par milliers. De plus en plus agité, il semblait sur le point d’éclater en sanglots. Chacun son tour. Derrière lui, les employés n’avaient pas bougé, attendant un signal pour reprendre le travail.
Maria avait saisi un mégaphone pour expliquer le sens de notre action. Elle s’avança sur le balcon, son épaisse chevelure brune se soulevant sous l’action du mistral qui s’était levé, donnant un nouvel envol aux imprimés qui se répandaient tout au long de la célèbre artère.
—  Nous sommes à la rue depuis plus d’un mois. La préfecture nous a reçu, sans jamais vouloir accéder à nos revendications. Nous sommes victimes de l’incurie des autorités et nous refusons d’en faire les frais. Nous exigeons d’être relogés dans le quartier de notre choix et nous ne lâcherons rien tant que nous n’aurons pas obtenu satisfaction. Notre action aujourd’hui, est une action symbolique, visant à montrer la véritable nature de la Soleam qui brade notre patrimoine pour mieux enrichir des requins de l’immobilier. Cette action ne sera pas la dernière. On ne les laissera pas nous oublier. Solidarité avec les mal logés, les pas logés du tout, les déclassés, les oubliés, les victimes des requins de la finance…

On s’est tous mis à applaudir. On avait tous envie de la prendre dans nos bras. Et puis l’angoisse commença à nous gagner. Il fallait redescendre avant que la manif se finisse. Elle était notre protection. Les flics n’allaient pas tarder à intervenir. Les gyrophares clignotaient sur le vieux port, tandis que les casques luisaient, formant une haie de plus en plus compacte. Les lacrymos allaient bientôt empuantir l’atmosphère. On a replié les banderoles, laissé les employés reprendre leur souffle et on a quitté l’immeuble pour rejoindre le gros des troupes de plus en plus clairsemées.
Notre départ fut salué à la hauteur de la trouille que nous avions entraînée. Mireille, la préposée au standard, rajusta ses lunettes à triple foyer et reprit place derrière son ordinateur. Quant aux employés tétanisés, ils reprirent petit à petit vie, passant d’une pièce à l’autre et découvrant l’ampleur des dégâts. La moquette était couverte d’une épaisse couche de papiers que quelques secrétaires consciencieuses tentaient de ramasser. L’homme au costume froissé, entouré de quelques cadres, s’enferma dans son bureau. Il devait préparer sa défense vis à vis de la direction dont le sens de l’humour n’était pas la première des qualités.

Dehors, on entendit les premières détonations. Casquées et harnachées, les forces de l’ordre poursuivaient les quelques militants venus en découdre. Le prétexte de leur intervention fut l’incendie de quelques poubelles dont le ramassage était aussi anarchique qu’aléatoire. De très jeunes gens, un foulard leur masquant le bas du visage et une capuche les rendant interchangeables, répondaient aux tirs de grenades par le jet des cannettes qu’ils venaient de vider. La manifestation officielle s’étaient désolidarisée de ces « casseurs », acceptant la violence sociale, tout en se détournant de la légitime violence de ses enfants abandonnés.
On regagna notre dortoir où la vie s’était organisée. Des panneaux mobiles délimitaient l’espace, la vie familiale se structurant autour de murs virtuels, préservant, malgré tout, une certaine intimité. Une cuisine centrale avait été improvisée où, principalement les femmes, confectionnaient des repas pour l’ensemble de la communauté. Cette promiscuité, loin de provoquer des tensions, avait cette magie de rapprocher les êtres dont la lutte était le ciment.
La journée avait été âpre et tous attendaient un signe des autorités. Une conférence de presse avait été improvisées quelques heures seulement après les premiers affrontements entre un groupe de jeunes et la police. Si les politiques et les syndicats maintenaient leur soutien aux insurgés, compte tenu de l’émotion qu’avait suscité l’effondrement de l’hôtel de la honte, le « front uni » marquait quelques signes de fissures. On trouvait les porte parole un peu trop radicaux. Et puis cette Maria était si jeune. Il fallait savoir faire quelques concessions, lâcher du lest. Bref, il fallait savoir terminer une lutte en sortant par le haut. Le cinquième étage, c’était déjà pas si mal se hasarda Maria, ce qui ne fit rire que la délégation des réfugiés de l’ancienne annexe de la mairie.

Les réunions se multiplièrent. Les propositions de moins en moins généreuses semblaient miser sur l’essoufflement du mouvement, voire de sa division. Des lettres personnalisées étaient envoyées aux anciens locataires pour les persuader qu’une solution individuelle allait leur être proposée, que le bras de fer ne menait à rien. On ne pouvait faire revenir les morts. Il fallait savoir se montrer raisonnable. Quelques familles, les plus fragiles, cédèrent à la pression et acceptèrent un relogement loin de ce centre ville où ils avaient toujours vécu. Mais ces défections n’eurent lieu qu’à la marge.
Il fallait frapper un grand coup.
Le terrain sur lequel devait s’élever le grand hôtel avait été arasé, transformé en une sorte de terrain vague où poussaient les mauvaises herbes. Avec le concours d’écologistes, mais aussi de quelques paysans, les victimes de l’hôtel de la honte décidèrent d’investir le terrain pour le transformer en un grand jardin, mais aussi en faire une terre agricole pour tous les maraichers amateurs. À l’aide de pinces coupantes, les grilles protégeant le terrain vague furent découpées et les apprentis paysans prirent possession des lieux.

Les larmes devaient nourrir cette terre fertile. Le sang qui avait éclaboussé le sol se transformait en humus ; les morts allaient permettre la renaissance en faisant croître fruits et légumes en plein centre ville. Au delà de la surprise, le projet reçu l’assentiment d’une large majorité de la population, mais l’hostilité des maîtres de la ville pour qui tout brin d’herbe était une injure faite à l’urbanité. Le maire qui n’apparaissait plus en public depuis de nombreuses années, se rendit en personne devant le jardin rebelle pour témoigner de sa réprobation.
Précédée de deux motards, l’impressionnante voiture noire du maire s’arrêta devant ce petit morceau de campagne. Il s’extirpa avec difficulté de son habitacle. Son corps énorme se déploya et c’est avec l’aide de son chauffeur qu’il se maintint debout devant le jardin investit par des dizaines de néo paysans arborant des vêtements colorés et un visage plein de lumière contrastant avec celui de ce fou de dieu que la graisse rendait mou et adipeux. À défaut de bénir des bannettes, il était prêt à prononcer le bannissement de ces derniers hérétiques voulant transformer sa ville en une cité vouée à Sodome et Gomorrhe. De l’herbe ! Qu’elle infamie ! Quel contre sens ! La ville a besoin d’immeubles, de centre commerciaux, d’hôtels de luxe, de portiques pour les yachts, de grands équipements, de modernité ! Rasez-moi cette infâme verdure ! Quant à tous ces morts de faim qu’ils partent, qu’ils quittent la ville, qu’ils nous débarrassent le plancher ! Une belle ville hight tech.
La guerre n’avait pas été officiellement déclarée. Mais elle était là, en gestation. Et les victimes de l’hôtel de la honte étaient aux avant postes.

Maria
J’ai reçu une lettre ce matin, une lettre provenant d’un office HLM. Il m’était proposé un petit deux pièces dans la cité des Bleuets, entre autoroute et friches industrielles à l’abandon. Plus le quartier était sordide et plus le nom des cités évoquaient les fleurs, la nature, l’évasion. Les Rosiers, les églantines, les bois fleuris, le grand verger, les olives… La poésie n’avait pas de limite. Les immeubles étaient laissés à l’abandon, les transports collectifs presqu’inexistants et les habitants montrés du doigt comme déviants, trafiquants, en tout état de cause les premiers responsables de la situation qu’ils subissaient.
Le ramassage des ordures n’était assuré qu’avec parcimonie, les rats pullulaient sur les marches disjointes menant aux immeubles, les jardins n’étaient plus que l’ombre d’eux même, une herbe rase et brûlée par le soleil ne pouvant faire illusion.
J’ai relu la lettre qui m’était adressée. Il était précisé que je ne pouvais pas refuser plus de trois propositions, au risque de perdre tout droit à l’accès au logement social. La menace était perceptible et le contexte de notre lutte jamais évoqué. La missive me mit en colère. Je la lu à haute voix à mes compagnons de galère. Et de cette lecture, je fus convaincue que je n’en avais pas été la seule destinataire.

Farid
C’est un grand quatre pièces qui nous est promis à Frais Vallon, une cité du treizième arrondissement, proche d’un quartier résidentiel fait de petites maisons entourées de jardins entretenus avec soin. Mes enfants sont tous scolarisés dans le centre ville. Quant à Malika, elle n’a pour clients que des gens du quartier. Tout le monde la connait et ses travaux de couture sont appréciés. Et puis je sais que tous ces petits propriétaires qui cultivent leur jardin, font pisser leur chien contre les palissades et ne cessent de se plaindre pour un oui, pour un non, n’aiment pas les arabes. Ils ont voté pour un jeune homme bien mis, mais dont la bouche est pleine de cailloux. Il ne peut prononcer un mot sans nous couvrir d’un tombereau d’injures.
Je ne veux pas habiter là bas ! Mes enfants ne sont pas des cadors à l’école, mais ils veulent rester avec leurs copains. Alors, j’ai déchiré la lettre.

Rachel
Le ton de la lettre était comminatoire. C’était à prendre ou à laisser ; une dernière chance pour espérer de ne pas finir mes jours à la rue. Ma première réaction fut celle de pleurer. Je me sentais salie. J’avais perdu à la fois mon logement et mon travail à cause des projets insensés de la mairie et on ne me proposait que de me déporter loin du lieu où j’avais vécu et m’étais reconstruite. Le courrier décrivait un appartement charmant au cœur d’une cité arborée, à seulement dix minutes du centre ville. Je n’avais jamais eu les moyens de me payer une voiture. De plus, je ne savais pas conduire. Les autobus étaient rares, bondés aux heures de pointe et absents dès que sonnait l’heure du couvre feu pour ces quartiers qualifiés de « sensibles ». Quant aux arbres, il y avait longtemps qu’ils étaient morts faute de soin.
Je continuais à voir les familles dont je m’occupais des enfants. Ils m’assurèrent de leur soutien et m’ont promis de faire de nouveau appel à mes services dès que ma situation le permettrait. Cette attention ne fit qu’accentuer ma détermination. Je ne m’étais pas battue un mois durant pour abandonner la lutte en rase campagne. En conclusion, la missive me précisait qu’un refus de ma part m’exposait à être radié de la liste des demandeurs de logement social.

J’ai pris mon petit déjeuner dans la salle commune où nous nous retrouvions plusieurs fois par jour, pour manger, pour discuter, pour faire des assemblées, pour décider des suites à donner au mouvement. Il y avait du monde ce matin là. Maria lu le contenu de la lettre qu’elle venait de recevoir. Je brandis alors la mienne, les yeux encore embués de larmes. D’autres mains se levèrent. Presque tous avaient reçu une proposition individuelle de relogement, mais aucun dans le centre ville. Certains même se voyaient proposer des pieds à terre hors de la ville. La volonté de nous chasser était claire. Il nous fallait résister.

Sébastien
L’effondrement de l’immeuble me fit perdre mes écrits, mes notes multiples, les fichiers que j’avais accumulés depuis plusieurs années, mais aussi les nombreux dessins que j’avais accumulés, les livres qui avaient occupés mes après midi au bord de la mer… Bref, ma mémoire s’en trouva amputée. J’étais partagé entre tristesse, rage et découragement. Mais ses sentiments ne résistèrent pas à la chaleur de mes compagnons de lutte. Je n’avais pas le droit de les décevoir. Mon sort ne m’appartenait plus. Me dédire aurait été trahir.
Une lettre me proposait un deux pièces dans la cité de la Soude, un grand ensemble situé dans les quartiers sud de la ville. J’étais le seul à qui on proposait un logement dans ces quartiers supposés être moins pauvres que dans la partie nord de la ville. Ce soi disant traitement de faveur me paraissait une tentative de division, d’autant que la cité n’avait rien à envier à celles des autres arrondissements. Le trafic de drogue se faisait à ciel ouvert, les vols, petits délits, rackets, bagarres faisaient le quotidien d’une population fatiguée et son confinement n’était pas moindre que celui des autres cités.

Le petit déjeuner fut animé. La colère était palpable. L’opération de la préfecture et l’offensive des bailleurs sociaux étaient limpides : il fallait créer la division, individualiser la situation de chacune des familles rassemblées dans le vaste dortoir où nous étions confinés depuis plus d’un mois. Notre réponse devait être collective, notre solidarité renforcée, nos actions ciblées. C’est avec un certain soulagement que je quittais la longue table derrière laquelle nous nous étions rassemblées.
Je saluais mes camarades. L’air était encore un peu frais, mais la lumière si belle qu’elle sculptait chacun des immeubles en autant de joyaux. Nous devions tous nous revoir le soir même pour continuer le combat. Ils ne parviendraient pas à briser notre magnifique unité.

Aurélie
Depuis mon arrivée dans ce vaste dortoir, les cris de mes voisins me manquent. Irritée par les râles de ma voisine, je regrette de ne plus l’entendre jouir. Ces soupirs couvraient mon propre silence. Je l’imaginais parfois dans les bras de son amant. Sans être d’une éclatante beauté, elle était pétillante, pleine de vie et ses toilettes étaient autant de provocations. Elle n’a pas survécu à l’effondrement de l’immeuble, pas plus que mon jeune voisin autiste secoué par des colères aussi subites que d’une intensité jamais maîtrisable.
Ici, les cloisons sont si fines que tous n’osent plus que murmurer. J’ai l’impression que plus personne ne fait l’amour, de peur de déranger le voisin. Je n’arrive plus à me projeter. Ma voisine était chiante, mais ses hurlements de plaisir me titillaient. J’étais partagée entre ma frustration et ce désir de la rejoindre. C’est peut-être un regret. J’aurais dû… Est-ce qu’il s’agissait d’un appel de sa part ? Je ne le saurais jamais.

Dommage que Sébastien soit si vieux. Il est gentil. Et puis c’est le seul qui soit un peu intello… Mais ça me fait du bien d’être ici. J’ai l’impression de l’avoir choisi, alors que je ne suis pour rien pour l’effondrement de l’immeuble, pas plus que d’avoir survécu. Ils me proposent d’occuper un petit logement dans l’une de ces tours sans âme qui défigurent le paysage. Je ne veux pas y aller. Allez vous faire foutre ! J’irai jusqu’au bout. On restera tous ensemble.

III – Pour qui sonne le glas

Notre sang ne fit qu’un tour. Malgré nos manifestations, nos réunions répétées auprès des diverses autorités, rien ne semblait bouger. L’occupation de la « Soleam » avait un peu crispé nos relations, mais les propositions de relogement étaient toujours ridicules. Il semblait même que l’oubli ait réveillé l’envie de certains de nous effacer du paysage. L’oubli… N’était-ce pas là notre premier ennemi ?
La catastrophe provoque l’émotion. Puis une émotion en efface une autre. La mort n’a un visage que lorsqu’elle nous touche de près. Les organisations vent debout lorsque se déclenche l’événement, reviennent vite à leur routine. La radicalité ne supporte pas le nombre des années. Esseulés, nous devions renverser les meubles pour être enfin entendus.

Les indemnités que nous étions en droit d’exiger, fondirent au soleil au fur et à mesure que se succédaient les réunions de conciliation. Quant au plan de relogement, il se faisait de plus en plus flou, la préfecture nous reprochant de faire preuve de mauvaise volonté en refusant leurs propositions.
La réunion était prévue ce matin là ; la réunion de la dernière chance. Plus qu’une délégation, c’est à près deS quatre cents que nous envahissions la salle de conférence. Il y avait là du beau linge. En plus du Préfet, de ses adjoints au logement et à l’égalité des chances, siégeaient quelques élus, des représentants d’associations humanitaires, des tas de hauts fonctionnaires dont on avait quelques difficultés à apprécier la fonction exacte, une brochette de journalistes qui n’avaient pas été convoqués, des flics en uniforme et d’autres en civil et même des magistrats et des huissiers. Il ne manquait plus que les curés, les rabbins et les imams pour que la liste soit complète. Il ne s’agissait plus là de négocier, mais de nous faire entendre. La préfecture devait céder, même si nos soutiens avaient fait défaut.
Les palabres se prolongèrent jusque tard dans la soirée. Lorsque le préfet proposa de lever la séance, on lui fit savoir qu’il n’avait pas répondu à nos revendications et que son départ n’était pas souhaité. Les participants qui étaient encore nombreux à cette heure tardive dénoncèrent ce qu’ils qualifiaient de prise d’otages. Ils furent rapidement relayés par les médias : « Prise d’otages à la préfecture de Marseille, les réfugiés du grand hôtel défient le pouvoir ! »

L’occupation n’avait pas été totalement improvisée. Des nombreux sacs à dos surgirent des matelas en mousse, des sacs de couchage et des victuailles permettant de tenir de nombreuses nuits. Maria se traça un chemin dans la foule. Elle fit une courte déclaration réaffirmant la volonté des naufragés de l’hôtel de la honte de ne quitter les lieux qu’avec l’assurance d’être correctement indemnisé et de pouvoir dormir dans le lieu de leur choix. Elle était montée sur une table couverte de dossiers, reflets des palabres qui n’aboutirent qu’à ce constat de désaccord.
Voilà des mois qu’on nous balade, espérant sans doute notre essoufflement et notre reddition en rase campagne. Mais nous sommes toujours là, aussi déterminés qu’au premier jour. Notre lutte, depuis bien longtemps, ne fait plus les gros titres des journaux. Notre peine est reléguée en page intérieure ; notre tristesse se dissout dans l’océan de malheur qui étreint le monde. Nous ne sommes plus rien, soyons tout. Nous ne retenons personne et chacun peut vaquer à ces occupations, mais nous nous refusons à quitter ces lieux tant qu’une réponse positive ne sera faite à nos revendications. Cette nuit est à nous. La préfecture, symbole de notre République est à nous. Nous allons partager un repas tous ensemble dans l’espoir que notre quête ne sera pas vaine.

Les occupants s’installèrent tant bien que mal dans la grande salle aux plafonds ouvragés et aux imposantes peintures murales. La magnificence des salles décorées sous le second empire avait un côté impressionnant, un peu intimidant. Mais le fait d’accompagner aux toilettes le Préfet lui même, otage malgré nous, retirait beaucoup de lustre aux salons officiels. L’occupation était l’objet de toutes les attentions. Les journalistes communiquaient avec leur rédaction, les officiels échangeaient mots et mails à leur hiérarchie respective et, dans l’ombre, des tractations secrètes scellaient notre sort.
La nuit était tombée et le repas partagé entre nous avait un goût amer. Le climat s’alourdissait alors que nous semblions coupés du monde, malgré nos portables qui pouvaient émettre et recevoir toutes les nouvelles de la planète. Le sommeil commença à nous gagner. Les plus jeunes dormaient déjà, bercés par la voix suave de leurs parents. Quant à ceux les plus conscients, l’angoisse les étreignait. Symbole de cette attente aux portes de l’enfer, le ciel se zébra d’éclairs auquel répondait le bruit assourdissant du tonnerre. Déchirés par la tempête, les nuages se déchirèrent, libérant des quantités d’eau se déversant en une pluie drue se fracassant contre les toits d’ardoise de la préfecture.
Le capharnaüm était tel qu’il était quasiment impossible de percevoir le bruit des pâles d’hélicoptères qui s’approchaient. Malgré les coups de tonnerre, le martèlement de la pluie et le vent qui s’engouffrait dans tous les interstices du bâtiment, le son que produisait le bal des hélicoptères se fit de plus en plus perceptible. Ces drôles d’engins volants fondaient sur nous. Ils représentaient une menace ; une menace encore abstraite, mais qui allait bientôt se matérialiser.
Les hélicoptères se posèrent sur le toit de la préfecture. De là surgirent des hommes cagoulés, entièrement vêtus de noir, couverts de la tête aux pieds et lourdement armés. À travers les larges baies vitrées, les silhouettes se firent plus précises. Le face à face fut de courte durée. Les tirs nourris…

Maria
Je n’ai pas réussi à trouver le sommeil, malgré la fatigue accumulée. Nous avions refusé un marché de dupe. Notre détermination, notre refus d’accepter des compromis boiteux scellèrent notre perte. L’émotion passée, tout nous ramenait à notre condition. Victimes d’un accident industriel, nous restions des enfants pauvres, habitants d’un quartier pauvre qui n’avaient pas vocation à occuper l’espace urbain si ce n’est à notre modeste place. Nous n’étions que des mendiants dont on ne tolérait la présence qu’en silence. Nos pleurs avaient été trop sonores, nos revendications trop radicales, notre voix bien trop exposée.
Je vis cet homme qui me faisait face. Sa combinaison masquait son corps, alors que son visage était dissimulé sous une cagoule. Il pointait un fusil sur moi, totalement paralysée, incapable de m’écarter, de m’échapper, de fuir, de me réfugier dans un coin de la salle où de nombreux dormeurs occupaient le plancher ciré. Je ne sais pas si j’ai eu le réflexe de lever les mains. L’imposante baie vitrée vola en éclat avant que la balle ne vienne se ficher sur le haut de mon crâne.

Farid
Les ninjas avaient fait irruption dans la salle où de nombreux occupants se réveillèrent en sursaut. Maria gisait devant la baie vitrée éventrée. Elle s’était effondrée, tuée sur le coup d’une balle dans la tête. Je me précipitais à ses côtés dans l’espoir insensé de la ramener à la vie. Ma course fut brutalement interrompue. Une balle se figea dans ma poitrine.
La douleur fut si vive que je restais un moment interdit. Puis une force que j’ignorais moi même, me fit me précipiter vers le tueur à la cagoule. J’effectuais une sorte de pas de danse pour tenter de lui barrer la route, avant qu’une seconde balle ait eu raison de mon acte d’héroïsme.

Rachel
Combien de temps s’écoula entre ces coups de feu ? Farid et Maria baignaient dans leur sang, alors que les ninjas surgissaient de partout, brisant les fenêtres, cassant les linteaux, brisant tout sur leur passage en brandissant des armes de guerre. La République n’aime pas ses enfants. Elle ne les aime que soumis, courbant l’échine, refusant de se battre pour leurs droits.
M’était-il encore permis de pleurer ?
Je n’ai pu éviter la rafale qui m’était destinée. Le plan était limpide : Tuer les têtes pensantes pour mieux asservir les derniers résistants.

Sébastien
Je levais les bras en signe de reddition. Le courage n’a jamais été mon fort. Les corps suppliciés de mes camarades gisaient à quelques mètres de moi et la foule des occupants s’était figée dans une sorte d’effroi, pétrifiée par la peur, incapable du moindre geste de résistance.
Vêtu d’un niquab laïque, le tueur assermenté me faisait face. Son arme ne tremblait pas. Rien en lui ne tremblait. Il était le pouvoir. Il avait la capacité de me tuer comme de me laisser la vie sauve. Mes genoux s’entrechoquaient, la sueur perlait à mon front et mon ventre gargouillait provocant un terrible vacarme que j’étais le seul à percevoir. Je me retournais vers Aurélie qui semblait m’encourager à faire face.
L’homme sans visage n’était plus qu’à un pas de moi. J’aurais voulu voir son expression avant qu’il n’appuie sur la détente…

Aurélie
Je ne sais pas ce qu’il m’a pris lorsque j’ai vu mes camarades s’effondrer les uns après les autres. Il ne me restait plus que la rage. Me saisissant d’une chaise, arme dérisoire, je la lançais en direction du Ninja prêt à m’abattre. Je ne pus lire l’expression de surprise qui dû le saisir, mais il ne put éviter le meuble qui se fracassa sur ses épaules. Fort de cette victoire plus que provisoire, j’empoignais une nouvelle chaise que dans un geste ample je hissais au dessus de ma tête.
Sorte de pasionaria, ma poitrine se présentait fière et dressée aux balles de mes bourreaux. Les tableaux allégoriques de Delacroix défilèrent sous mes yeux. Héroïne d’un instant, mon sacrifice ne pouvait que servir la cause.
Je n’ai rien entendu. Mon dernier regard fut pour le corps étendu de Sébastien, couvert de sang et de merde. La mort, c’était vraiment dégueulasse !

La poudre cessa de parler. Les victimes furent recouvertes d’un drap pudique avant d’être évacuées vers la morgue la plus proche. Les naufragés de l’hôtel de la honte furent regroupés au centre de la salle aux plafonds ouvragés. Aucun d’entre eux n’eut cependant la tentation de lever le regard vers les multiples décorations de stuc. Ils baissaient la tête, fixant leurs pieds gonflés par les nombreuses allées et venues dans la quête impossible d’une dignité qu’on leur avait toujours volée. L’ordre avait il été donné qu’ils mettent les mains sur la tête ? Toujours est-il que c’est dans cette position de vaincus qu’ils quittèrent la préfecture en une file interminable pour rejoindre des cars qui devaient les mener vers une destination inconnue.



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