L’envers du décor

jeudi 29 novembre 2007
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Le président de la République tunisienne, Zine El-Abidine Ben Ali, a fêté le 7 novembre dernier le 20e anniversaire de son accession au pouvoir après en avoir évincé Habib Bourguiba. Au début, le peuple a cru au changement. Même des responsables de l’opposition démocratique ont escompté un partage du pouvoir. Leurs illusions sont vite tombées car le président Ben Ali a rapidement installé un régime despotique et policier.

Il ne s’est pas contenté de soumettre à sa volonté les institutions et de mettre la main sur les structures financières et économiques du pays, il a mis en place un quadrillage policier de la population pour empêcher toute contestation. La presse, muselée, n’est que la « voix de son maître ». Le pouvoir instrumentalise la justice et s’efforce de contrôler les syndicats pour en faire des courroies de transmission de sa politique. Les libertés fondamentales ne sont pas respectées et les atteintes à la liberté d’association, d’expression et de réunion sont quasi-quotidiennes. L’élection présidentielle tourne régulièrement au plébiscite. Le verrouillage de la société est tel que les forces d’opposition ont du mal à émerger et à s’exprimer. Les défenseurs des droits de l’homme constituent une des principales forces d’opposition. Ils s’organisent en associations, en Tunisie même et avec des relais actifs chez les Tunisiens exilés dans le monde entier, le plus souvent pour des raisons politiques. Pendant ces vingt années de répression, ces associations et militants ont engagé une véritable résistance en menant d’efficaces campagnes d’information pour dénoncer les violations des droits de l’homme, les atteintes aux libertés, la corruption du régime. Ils ont su obtenir le soutien d’organisations internationales des droits de l’homme, comme la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), Amnesty International ou l’Organisation mondiale contre le torture (OMCT), et faire entendre leur voix au sein des instances européennes. Le Parlement européen a adopté de nombreuses résolutions pour dénoncer les atteintes aux droits de l’homme, le contrôle de l’appareil judiciaire et de la presse. Des rapporteurs spéciaux des Nations unies ont publié des rapports avec des recommandations concernant l’indépendance des juges et des avocats ou la liberté d’expression et d’opinion. Mais ces rapports sont restés lettre morte.

Quand la pression internationale est trop forte, le pouvoir libère des prisonniers et tolère quelques espaces de liberté. Mais c’est de courte durée et il reprend vite sa politique d’intimidation et de harcèlement, notamment vis-à-vis des défenseurs des droits de l’homme. A l’instar de nombreux pays et suivant l’exemple des Etats-Unis, le pouvoir utilise le prétexte de lutte contre le terrorisme (une loi anti-terroriste a été promulguée le 10 décembre 2003) pour prendre des mesures, souvent illégales au regard du droit national et international (utilisation de la torture), pour faire taire les voix dissidentes et empêcher toute forme d’opposition.

Le pouvoir s’efforce d’isoler les défenseurs des droits de l’homme et les opposants politiques de la majorité de la population qui est souvent traumatisée et résignée, comme étouffée. Il y réussit pour une part grâce à une croissance soutenue et régulière (5% par an en moyenne) tirée par le tourisme et un tissu de très nombreuses petites et moyennes entreprises. Tout en profitant prioritairement aux grandes fortunes et aux clans liés au pouvoir, cette croissance a toutefois permis une amélioration du niveau de vie de la population. Le régime « a réussi à affaiblir, sinon à anéantir les foyers de contre-pouvoir et les forces de résistance dans les champs social, politique et culturel, bref au sein de la société civile », reconnaît le Comité pour le Respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT). « Travaille, consomme, tais-toi et surtout ne t’occupe pas de politique », martèle le président Ben Ali à l’adresse des citoyens ! Notamment aux jeunes pour les enfermer dans la consommation individuelle et les détourner de la chose publique avec le risque de conduire à la désespérance de toute une génération.

Les pays de l’Union européenne, en premier lieu la France, portent une lourde part de responsabilité dans cette situation. Au nom de la lutte contre l’islamisme mais surtout en raison des liens économiques, commerciaux et stratégiques avec la Tunisie, ils continuent de fermer les yeux sur les pratiques du pouvoir tunisien qui aboutissent à museler toute possibilité d’une expression politique libre et indépendante. De rares déclarations sont publiées quand la protestation est trop forte mais elles ne sont pas suivies de mesures concrètes. Pourtant « le respect des principes démocratiques et des droits de l’homme » constitue un élément essentiel de l’accord d’association entre l’Union européenne et la Tunisie. Mais ce n’est qu’une formule sans aucune mesure d’application, ni critère de vérification.

Bien qu’il ait déclaré dès sa prise de pouvoir : « L’époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à vie ni succession automatique à la tête de l’Etat qui excluraient le peuple », Ben Ali a bien l’intention de briguer un cinquième mandat en 2009. Bon élève du processus euro-méditerranéen, il n’a rien à craindre des gouvernements français et européens qui le laisseront faire. Il s’est déjà déclaré comme un des plus fervents soutiens du projet d’Union méditerranéenne lancé par Nicolas Sarkozy. Par contre, il a plus à s’inquiéter de la démarche de celles et ceux qui réfléchissent et agissent pour « inverser le cours des choses ». En 2006, 500 syndicalistes ont signé une « Plateforme pour une refondation du mouvement syndical tunisien » qui a servi de base à la création d’un nouveau syndicat « Confédération Générale Tunisienne du Travail » (CGTT). « La construction d’un pôle civil agissant et l’émergence d’un regroupement politique crédible à l’intérieur et habilité à contracter des partenariats à l’extérieur sont plus que jamais à l’ordre du jour », objectifs que s’est fixé le CRLDHT dans un document du 7 novembre analysant les vingt années de despotisme et de résistance peuvent également contribuer à relancer une dynamique de rénovation et à préparer une relève démocratique. Ce sont autant de lueurs d’espoir pour que « demain soit le rendez-vous de la liberté et de la dignité ».

Jean-Paul Le Marec



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