Jean-Paul Bailly : Abandon de poste.

jeudi 9 octobre 2008
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Le patron de La Poste s’en défend, en affirmant que c’est pour développer ses établissements qu’il va ouvrir son capital au privé. Bizarrement, ses troupes restent très méfiantes.

Patron de la Poste depuis 2002, Jean-Paul Bailly, 62 ans le mois prochain, tient à le faire savoir tout net : c’est lui et lui seul qui, dans son coin, a conçu non pas bien sûr la « privatisation » - terme monstrueux et hors de propos - de son « groupe », mais l’ouverture de son capital à hauteur de 30%.

Cette perspective , qui hérisse, naturellement, les syndicats de la maison, l’opposition et même l’opinion, à en croire différents sondages, ne devrait donc rien au gouvernement.

Mais Bercy n’en a pas du tout repoussé l’idée, et, en installant la semaine dernière une commission sur « l’avenir de La Poste », Sarko a démontré de facto que « l’ouverture » était là aussi dans l’air.

Prudent comme un matou, Bailly, sitôt son grand dessein imaginé, avait d’ailleurs tenu à en saisir trois sociétés de consultants, dont deux, au moins, devaient ne pas effaroucher nos éminences : le grand cabinet d’affaires américain Baker&Mc Kenzie, que dirigeait jusqu’en 2005 Christine Lagarde, et la maison Altedia, fondée par le conseiller social de l’Elysée Raymond Soubie.

Pour un peu notre homme commandait une chanson sur le sujet de Carla.

« Bailly n’est pas du tout intéressé par le fric, c’est un homme du public », commente un syndicaliste de la CFDT. « Et puis son mandat s’achève en 2010. Simplement, il veut rester comme celui qui a mis sur pied La Poste française du XXIe siècle, celle qui pourra résister victorieusement à la concurrence postale » européenne, totale, en France, à partir de 2011.

Ce serait alors son deuxième titre de gloire.

Ancien de l’X et du prestigieux MIT [1], Bailly a effectué l’essentiel de sa carrière à la RATP, dont il a gravi tous les échelons directoriaux avant d’en devenir pédégé (1994 -2002).

C’est alors qu’il attire l’attention de Chirac, qui songe, semble-t-il, à en faire son ministre des Affaires sociales ( ou des Transports) en raison d’une de ses initiatives transportantes connue sous le nom d’« alarme sociale ». Et destinée à réduire le nombre de conflits sociaux [2]

Dans un premier temps, l’« alarme sociale » impressionna surtout les politiques (et les journalistes) qui ne prennent jamais le métro, ou le RER.

Il n’empêcha pas en effet, un certain nombre de débrayages sauvages, et , de son côté , Chirac renonça à son idée.

Bien lui en prit : début 2004, il pique une mémorable colère en apprenant que Bailly, sans précaution aucune, n’a pas redouté de décider 2 800 suppressions de postes ( quelque 6 000 avaient précédé ) à quinze jours des régionales.

L’acheminement du courrier est un métier, la politique aussi.

A en croire son entourage, un spectre hante les nuits du président du groupe La Poste, agacé d’autre part que son féal Patrick Werner, directeur de la Banque postale , ait , un temps , songé à prendre son indépendance : c’est le spectre de la « Royal Mail » (Poste royale) britannique , de plus en plus dépassée par ses concurrents.

Bailly évalue entre 3 et 4 milliards d’euros les sommes nécessaires aux investissements à venir de La Poste ( modernisation des systèmes informatiques, éventuel rachat d’une entreprise étrangère, etc.)
Des sommes dont il ne dispose pas et que les caisses vides de l’Etat ne sont pas en situation, estime - t- il , de lui procurer.

A ce jour , l’appel à un investisseur extérieur , type Caisse des dépôts et consignations ( CDC) , a la faveur de plusieurs syndicats , mais Bailly redoute un veto de Bruxelles , qui pourrait y voir une aide déguisée de l’Etat.

D’où, bien sûr , l’immense intérêt de sa propre proposition : 25% du capital en Bourse et 5% au moins aux salariés.

Bizarrement , l’appel à la Bourse a , semble - t- il , ces jours-ci un peu refroidi Bercy , qui évoque désormais , dans le capital élargi de la future Poste , un partage plus égal entre CDC, salariés et petits actionnaires extérieurs.

La formule est en tout cas rejetée par un front uni de syndicats , pour qui cette « privatisation rampante » se traduira nécessairement par une pénibilité et une précarité accrues sans préjudice d’une mise à mal du service public.

« Nous ne transigerons jamais sur la desserte de tout le territoire national »
, a déjà fait savoir Raymond Soubie.

Admettons, même s’il est permis de douter à l’occasion des engagements de notre Bailly.

En 1998 , quand il inaugure - pour la RATP , bien sûr - la ligne Meteor , « la 14 » , première ligne sans conducteur à Paris , notre pédégé est formel : « La suppression [ de ces conducteurs] va permettre d’accroître le nombre d’agents (de la Régie) directement au contact des voyageurs aussi bien dans les stations que dans les rames. »

L’usager , qui depuis, a vu un seul « agent » dans les stations ou dans les rames de « la 14 » est convié à consulter d’urgence : il souffre d’hallucination !

Aux dernières nouvelles, un peu inquiète de la tournure d’un débat parlementaire sur le statut de la maison (députés et sénateurs sont souvent aussi des élus locaux) , la direction de La Poste, après le maigre mouvement social du 23 septembre (un honnête quart des postiers en grève), pariait maintenant, pour emporter le morceau, sur « le fatalisme » de ses troupes !

Ce Bailly est le plus entraînant des patrons.

Par Patrice Lestrohan dans le Canard enchaîné du 01/10/2008

Transmis par Linsay


(2)


[1Massachusetts Institute of Technology.

[2Cette « alarme sociale » impose l’ouverture d’un dialogue social dès le dépôt d’un préavis de grève.



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