Les « protocoles des sages de l’Islam"

ou comment se construisent les légendes noires...
jeudi 8 janvier 2009
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Domenico Losurdo est directeur de l’institut des sciences philosophiques et pédagogiques de l’Université d’Urbino (Italie). Le traitement des événements de Gaza par la presse de son pays lui a inspiré les réflexions acerbes que nous publions ci-dessous. En France, la brochette d’intellectuels médiatiques qui hantent d’ordinaire les plateaux de télévision pour y défendre les droits de l’homme, se distingue depuis le début de l’agression contre Gaza par un silence retentissant. Aussi les réflexions de Domenico Losurdo ne manquent-elles pas d’intérêt, y compris pour les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs français...

En feuilletant sur l’Internet les réactions à mon dernier livre (Staline – Histoire et critique d’une légende noire, Carocci 2008), on trouve à côté de commentaire positifs, d’autres plus critiques, marqués par l’incrédulité : est-il possible que les infamies attribuées à Staline et accréditées par un consensus général soient souvent le résultat de distorsions et parfois de véritable falsifications historiques ?

A ces lecteurs en particulier , je voudrais suggérer une réflexion à partir de l’actualité de ces derniers jours. Sous les yeux de tous, se déroule la tragédie du peuple palestinien à Gaza d’abord affamé par le bluc et maintenant envahi et massacré par la terrible machine de guerre israélienne. Voyons comment réagissent les grands organes « d’information ». Dans le « Corriere della Sera » du 29 décembre, l’éditorial de Piero Ostellino décrète : « L’article 7 de la Charte du Hamas lutte non seulement pour la destruction d’Israël mais pour l’extermination des Juifs, tout comme le prétend le président iranien Ahmadinejad ». On notera avec intérêt que, bien qu’il profère une affirmation extrêmement grave, le journaliste de fournit aucune citation de texte : il exige d’être cru sur parole.

Quelques jours plus tard (3 janvier), dans le même quotidien, menace Ernesto Galli della Loggia. A vrai dire, celui-là ne parle plus d’Ahmadinejad. Peut-être s’est-il rendu compte de la mésaventure de son confrère. Après Israël, l’Iran est le pays du Moyen-Orient où vivent le plus de Juifs (20 000) et ils ne semble pas subir de persécutions. Den tous cas, les Palestiniens des territoires occupés, ne pourraient qu’envier le sort des Juifs d’Iran qui, non seulement n’ont pas été exterminés mais n’ont pas non plus à affronter du « transfert », que les sionistes, plus radicaux, projettent pour les Arabes israéliens.

De toute évidence, Galli della Loggia glisse sur tout cela. Il se contente de faire silence sur Ahmadinejad. En revanche, il en remet une dose sur un autre point essentiel : le Hamas ne se limite pas à exiger « l’extermination des Juifs » israélien, comme le prétendait Ostellino. Il ne faut pas s’arrêter à mi-chemin dans la dénonciation des méfaits des barbares : « Le Hamas souhaite l’élimination de tous les Juifs de la face de la terre » (Corriere della Sera du 3 janvier). Dans ce cas encore, pas un brin de démonstration : la rigueur scientifique est la dernière préoccupation de Galli della Loggia, auquel il faut reconnaître le courage de braver le ridicule : selon son analyse, les « terroristes » palestiniens se proposent de liquider la machine de guerre non seulement d’Israël mais aussi des USA, afin de porter à leur terme les infamies dont l’éditorialiste du « Corriere delle Sera » dénonce l’ampleur planétaire. D’ailleurs, celui qui est en mesure d’infliger une défaite décisive à l’unique superpuissance mondiale et en plus à Israël, peut bien aspirerà dominer le monde. En définitive, c’est comme si Galli della Loggia avait révélé les protocoles des sages de l’Islam ! Et comme en leur temps les protocoles des sages de Sion, les protocoles des sages de l’Islam deviennent une vérité acquise et se passent de démonstration. Dans « La Stampa » du 5 janvier, Enzo Bettiza, éclaire immédiatement la signification des bombardements massifs, déchaînés par Israël à partir du ciel, de la terre et de la mer avec, soit dit en passant, usage d’armes interdites par les conventions internationales, contre une population essentiellement sans défense : « C’est une opération de gendarmerie drastique et particulièrement violente d’un pays menacé d’extermination par une secte qui a juré de l’arracher de la face du monde ».

Cette thèse, répétée de manière obsessionnelle, se place dans le cadre d’une tradition bien précise. Entre le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, le doux abbé Grégoire, se battait pour l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises : aussitôt les propriétaires d’esclaves l’ont identifié comme leader des « mangeurs de blancs », ces noirs barbares et avides de repaître de la chair des hommes blancs. Quelques décennies plus tard, une chose similaire se produit aux Etats Unis : les abolitionnistes, souvent chrétiens et non-violents, exigeaient « la destruction complète de l’institution de l’esclavage » ; ceux-là furent promptement accusés de vouloir exterminer la race blanche. Encore au milieu du vingtième siècle, en Afrique du Sud, les champions de l’apartheid niaient tous droits politiques aux noirs, arguant qu’un éventuel pouvoir noire aurait signifié l’extermination systématique des colons blancs dans leur ensemble.

La légende noire en vogue de nos jours est particulièrement ridicule : à plusieurs reprises, le Hamas a fait allusion à la possibilité d’un compromis, si Israël acceptait de revenir aux frontières de 1967. Comme chacun sait, ou devrait avoir, c’est d’expansion ininterrompue des colonies israéliennes dans les territoires occupés qui rend de plus en plus problématique et peut-être désormais impossible, la solution de deux Etats. Et de toutes façons, le remplacement de « l’Etat juif » d’hier par un Etat binational, embrassant à la fois Juifs et Palestiniens et leur garantissant l’égalité des droits, ne supposerait en aucun cas l’extermination des Juifs, exactement comme la destruction de l’Etat racial d’abord dans le sud des USA puis en Afrique du Sud n’a en rien signifié l’anéantissement des Blancs. En réalité, ceux qui agitent les protocoles des sages de l’Islam veulent transformer les victimes en bourreaux et les bourreaux en victimes.

Les mythologies aujourd’hui en vogue à propos de Staline et du mouvement communiste en général ne sont pas moins grotesques ni instrumentalisées. Prenez la thèse de « l’holocauste de la faim » ou de la « famine terroriste » que l’Union Soviétique aurait imposée au peuple ukrainien dans les années 30. Personne n’en apporte la preuve et il n’y en a pas mais ce n’est pas l’essentiel. La légende noire, diffusée de manière planifiée à l’époque de Reagan et à un moment culminant de la guerre froide, a servi à dissimuler le fait que la « famine terroriste » reprochée à Staline est bel et bien mise en œuvre depuis des siècle par l’Occident libéral, en particulier contre les peuples coloniaux ou ceux qu’il voudrait réduire à des conditions coloniales ou semi-coloniales.

C’est ce que j’ai cherché à démontrer dans mon livre. Tout de suite après la grande révolution noire à Haiti/Saint-Domingue qui, à la fin du dix-huitième, brisa à la fois les chaînes de la domination coloniale et l’institution de l’esclavage, les Etats Unis répondirent par la bouche de Thomas Jefferson, déclarant vouloir réduire à la famine (starvation) le pays qui avait eu le front d’abolir l’esclavage. Ce même événement s’est reproduit au vingtième siècle. Tout de suite après octobre 1917, Herbert Hoover, à l’époque personnage important de l’administration Wilson et plus tard président des USA, agitait de manière explicite la menace de « faim absolue » et de la « mort par inanition » non seulement contre la Russie soviétique mais contre tous les peuples enclins à se laisser aller à la contagion de la révolution bolchévique. Au début des années 60, un collaborateur de l’administration Kennedy, Walt W. Rostow, se vantait du fait que les Etats Unis avaient réussi à retarder de « dizaines d’années » le développement économique de la République Populaire de Chine.

C’est une politique qui se perpétue aujourd’hui : chacun sait que l’impérialisme tente d’étrangler économiquement Cuba et, si possible de la réduire aux conditions de Gaza, où, avant même leurs bombardements terroristes, les oppresseurs peuvent exercer leur pouvoir de vie et de mort en contrôlant les ressources vitales.

Nous voici revenus à la Palestine. Avant de subit l’horreur qu’il vit actuellement, le peuple de Gaza avait été frappé de longue date par une politique qui tentait de l’affamer, de l’assoiffer, de le priver d’électricité, de médicaments, de le réduite à l’épuisement et au désespoir. D’autant plus que le gouvernement de Tel Aviv se réservait le droit de procéder comme d’habitude, en dépit de la « trêve », aux exécution extrajudiciaires de ses ennemis. Ainsi, avant même d’être envahie par une armée semblable à un peloton d’exécution gigantesque et expérimenté, Gaza faisait déjà l’objet d’une politique d’agression et de guerre. Et pourtant une puissante salve de feu multimédiatique s’est déchaînée surtout en Occident pour anéantir toute résistance critique à la thèse fausse et mensongère, selon laquelle Israël serait actuellement engagé dans une opération d’autodéfense : que personne n’ose mettre en doute l’authenticité des « Protocoles des sages de l’Islam » ! Voilà comment se construisent les légendes noires, celle qui, aujourd’hui, scelle la tragédie du peuple palestinien (le peuple martyr de notre époque), comme celles qui, dépeignant Staline comme un monstre et réduisant à une histoire criminelle les événements qui ont suivi la révolution d’octobre, voulaient priver les peuples opprimés de toute espérance et perspective d’émancipation.

Publié le 6 janvier 2009 sur le blog de Domenico Losurdo Article original sur http://domenicolosurdo.blogspot.com/

P.-S.



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