Le LKP lyannaj kont pwofitasyon ») sur une péniche en face de Bercy

mercredi 29 avril 2009
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Par un de ces mystères dont l’informatique a le secret ce texte était resté bloqué quelque part entre deux ordinateurs...
La force et l’actualité du propos à la veille du 1er mai nous conduisent à le publier...même avec du retard.

Les nombreux journalistes présents (télévision, radio, presse écrite, AFP...) ont attendu sagement la fin du chant enregistré dans les rues de la Guadeloupe, diffusé et repris avec enthousiasme par les responsables du LKP et les nombreux soutiens et amis qui aidaient à l’organisation de cette conférence de presse.

Trois responsables du LKP, arrivés le matin même à Paris, ont pris place devant un portrait de Jacques Bino assassiné en févrierdernier pendant la grève générale :
Raymond Gama, historien, mouvement pwofitasyon,
Victor Fabert, dit Robert, travayè é paysan
Max Evariste, CGT-FO Guadeloupe

Il a bien fallu deux journalistes pour regretter l’absence d’Elie Domota, prouvant ainsi qu’ils ne sont pas prêts à renoncer à leurs réflexes de « peopolisation » de l’information et surtout qu’ils n’ont pas voulu comprendre l’esprit, la lettre et le souffle du mouvement LKP
Pourtant du souffle, il y en avait ce matin-là sur la Seine. Le roulis de la péniche n’a pas endormi les cœurs, ni fait chavirer les convictions !

Raymond Gama a commencé par assumer le choix d’être sur la Seine pour parler aux médias hexagonaux : « On se remémore ainsi le flot qui berce le pays, la Caraïbe et c’est très important pour nous. Cette conférence nous la voulons à l’intention du peuple de France car nous sommes choqués de la qualification de « racistes » des propos d’Elie Domota. Cette qualification nous la rejetons catégoriquement ! » « Nous n’accepterons jamais qu’on nous dise racistes et nous devons rétablir une certaine compréhension de ce que nous vivons et de ce que nous disons au monde ».
Oui, c’est bien « au monde » qu’étaient adressées les paroles qui ont suivi et les actes qui les avaient précédées.

« Nous voulons dire quelle est notre conception de la démocratie, comment elle a poussé sur la terre de Caraïbe et de quelle manière nous travaillons ensemble. Cette manière est un fait nouveau, inédit de la démocratie ».
R. Gama a fait ensuite cité la définition du dictionnaire de « racisme » : « Pouvons-nous, enfants de plusieurs siècles de domination coloniale et d’esclavage, nous contenter de cette définition ethnocentrique ? » De la génétique à l’histoire, R . Gama a brillamment fait le tour de la question du racisme !

Ensuite, il a expliqué la singularité du système moderne en Guadeloupe :
- destruction des rapports sociaux antérieurs à la colonisation
- nouvelles constructions, nouveaux espaces aménagés par le capitalisme européen
- système des plantations

Après un rappel historique de la question de l’esclavage, R . Gama s’est posé la question : « Est-ce qu’il suffit de décréter l’abolition pour enlever aux hommes les traces du système de l’esclavage quand on voit le racisme et les pratiques actuelles ? »

Pour finir ce développement historique, il a cité Frantz Fanon qui dans « Peau noire, masque blanc » a indiqué comment déconstruire chez le colonisé tout autant que chez le colonisateur les effets du système esclavagiste et de la colonisation en ayant recours au terme marxiste « d’ aliénation ».

« Nous disons stop ! Le LKP dit arrêtons cela ! En Guadeloupe, il y a des espaces quasiment réservés aux blancs, interdits aux gens de couleurs. Des lotissements réservés aux métropolitains. Dans une pharmacie de Marie-Galante (il a cité le nom de la rue pour que l’on vérifie, mais je ne l’ai pas retenu) le propriétaire a fait passer un métropolitain devant tout les gens qui faisaient la queue en lui disant : « Venez, vous passez avant ces gens-là » ! Nous ne sommes pas racistes, mais nous sommes déterminés à régler définitivement le venin du racisme. Nous sommes porteurs de quelque chose de différent, plein d’humanité : la liberté c’est pour tous les hommes quelque soit leur couleur de peau. »

Max Evariste a ensuite décortiqué les accords « Bino », du nom du syndicaliste assassiné pendant la lutte. « Même les entreprises qui ont traîné les pieds comme MacDo, CGM, les casinos (jeu) et les entreprises du secteur du tourisme y viennent et plus de 200 entreprises ont signé plus de 100 accords. La Guadeloupe ne peut pas fonctionner à deux vitesses, les grands groupes l’ont enfin compris grâce à la grève et aux grèves plus spécifiques qui ont suivi la suspension de la grève générale. »

Victor Fabert de « travayè è eysan » qui est une petite organisation rappelle qu’au sein du LKP la notion de « petite » ou « grande » organisation politique n’a aucun sens. C’est aussi cela l’originalité du fonctionnement du LKP et sans doute sa réussite !

Il a ensuite expliqué ce qu’est le LKP. 48 organisations qui travaillent ensemble dans l’unité contre l’exploitation. « Notre leitmotiv est : « Nous différents mais nous ensemble ».

« L’origine du LKP est simple et remonte au 5 décembre 2008 lorsque nous nous sommes réunis à l’appel de UGTG (Union des travailleurs Guadeloupéens). Il y avait des organisations culturelles, populaires, syndicales, politiques qui venaient discuter de la situation après des mois et des mois d’une crise permanente qui découlait d’une jeunesse aux abois, des sans-abri, d’une grande répression antisyndicale, du racisme à l’embauche, des discriminations en tout genre… Il y a eu un élément déclencheur : la très forte participation aux élections prud’homales. On a compris que, compte tenu du vide politique pour répondre aux souffrances et à la désespérance, il revenait aux organisations ouvrières, syndicales de répondre aux souffrances de tous et pas seulement des travailleurs ou des syndiqués : les jeunes sans emploi, les vieux… Nous nous sommes sentis investis d’une mission : il ne fallait pas trahir le peuple ni les travailleurs. On tient pour cela, pour cet engagement !

On se pose alors la question du « comment ? ». Après une grève les 16 et 17 décembre que ni l’Etat, ni les politiques n’ont voulu comprendre, on décide de se retrouver tous les 2 jours d’abord, puis tous les soirs pour prendre le temps de discuter de local en local syndical où petit à petit des organisations, associations, petites ou grandes, sont venues participer. On parlait des heures entières jusque tard dans la nuit pour mettre tout en débat. Le 20 janvier, on s’est constitué en LKP. Depuis le 20 janvier (premier jour de la grève générale), on se retrouve tous les jours au BIC, le palais des mutuelles, qui pour nous est un lieu symbolique. Les 48 organisations sont là tous les jours et à l’heure ! On n’a pas le droit de décevoir le peuple !
On débat de chaque sujet des heures et des heures jusqu’à arriver à un consensus sur les points essentiels. Quand il y a une dérive, un dérapage, on se dit qu’on continue à discuter car oui on est différent, mais il faut rester uni pour le peuple. Ainsi, on a construit une plate-forme de revendications qui, au début, faisait 14 pages et tient aujourd’hui en 4 pages.
Les chapitres sont : Éducation, pêche, agriculture, emploi, culture, santé, droits syndicaux, production et formation. Il a fallu des jours et des jours de débat pour y arriver et sans président ni secrétaire général. Mais, au fil de l’eau, s’est fait ressentir le besoin de mieux s’organiser pour être plus efficaces. On a donc créé 5 commissions : relation média, relations extérieures (toutes les demandes d’organisation ou de gens qui souhaitaient nous rencontrer ou intervenir en plénière), logistique, stratégie et sécurité (pour les manifs).
« Lyannaj » a changé quelque chose de profond en Guadeloupe, plus rien ne sera comme avant !
Devant cette nouvelle façon de fonctionner et de revendiquer, le procureur a déclaré : « Il y a une nouvelle forme de violence : la violence revendicative ! »
En fait, les syndicats ne font que leur travail : organiser les salariés qui veulent que les accords s’appliquent dans leur entreprise.
Pendant la grève générale, il est intéressant de constater qu’il n’y a pas eu de crimes, de bagarres, ni même d’accidents de voiture, si fréquents chez nous. Comme si tout le monde était impliqué dans cette grève. Les Guadeloupéens on fait preuve d’un grand sens de la responsabilité.
La grève générale n’est pas terminée, elle est juste suspendue car s’il y a eu accord sur les 20 points qui étaient nécessaires pour que nous la suspendions, il en reste 120 encore ! On continue, on négocie sur le prix du pain, les emplois aidés, l’eau, le téléphone, les banques etc… Nous avons aussi des procès. Des patrons demandaient 5000 € d’astreinte par jour pour chaque salarié en piquet de grève ! La cour de cassation n’a pas accepté et nous a donné raison, cela va faire jurisprudence !

Pour poursuivre, on ne se retrouve plus tous les jours, mais tous les vendredis soirs en meeting où nous faisons les comptes-rendus des négociations en cours. Nous organisons aussi des séminaires en semaine sur comment continuer à lutte. Lorsqu’un peuple se lève, rien ne peut l’arrêter ! »

À la question d’un journaliste sur ce qu’attendait le LKP des État Généraux annoncés par Sarkozy, il a été répondu : « Nos États généraux ont commencé depuis longtemps, jour et nuit et parfois dans les rues depuis décembre 2008 ! Le 3 et le 4 avril, on se retrouvera pour dire ce que l’on fera définitivement sur ces États généraux de Sarkozy, après en avoir largement débattu comme pour le reste ! »

Un journaliste évoque le texte d’E. Glissant et quelques autres intellectuels Antillais en demandant au LKP ce qu’il en pense. Avec beaucoup d’étonnement, R. Gama répond : « les 16, 17 et 20 décembre lors de la réunion préparatoire de la grève générale, on a déclaré que notre mouvement était autant culturel, poétique que politique, mais pas électoraliste. Visiblement, les médias n’en ont pas rendu compte et n’ont parlé que de l’aspect revendicatif dans les questions sociales. Mais nous avons dit clairement que nous sommes aussi une expression poétique d’un nouveau discours au monde qui depuis bien longtemps couvait en Guadeloupe et dans la Caraïbe en général. L’Europe ancienne ne comprend visiblement pas cela. »

Propos recueillis par Aline Pailler



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