Lettre ouverte au Premier ministre

jeudi 30 mars 2006
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Le 28 mars 2006

Monsieur le Premier ministre,

Les semaines s’écoulent ; la France s’impatiente. Il est urgent d’entendre
la voix du peuple, de comprendre le mouvement populaire que vous avez
déclenché et de vous reprendre.

Qu’attendons-nous d’un législateur ? Des idées, une conception du monde,
une intelligence des choses, une volonté d’améliorer le grand tout, de lui
redonner à chaque tournant davantage de cohérence. Le vrai législateur
n’est pas un homme de pouvoir mais un homme de débat, apte à la réflexion
et à la concertation, quelqu’un d’intelligent, de curieux et de généreux,
capable d’émerger au-dessus de la mêlée et de transcender les clivages
partisans.

Malheureusement, vous n’avez pas voulu être de ceux-là. Le verrouillage de
la situation actuelle est dû à vos méthodes, à votre obstination, à votre
rigidité. Il est vrai que vous n’avez pas de comptes à rendre au peuple
que vous gouvernez : vous n’avez pas été élu. Est-ce suffisant pour vous
donner le droit d’être sourd et arrogant, de paralyser les universités et
les lycées, de nous garder en otage aussi longtemps que vous le
souhaiterez, d’étendre à toutes les catégories sociales le mouvement de
refus que vous avez provoqué ?

Vous prenez le risque insensé de mettre le pays à feu et à sang.

Tout le monde l’a compris : la « main tendue » dont vous parlez et dont
parle votre porte-parole n’est pas crédible ; le « débat » après coup, sur
une loi déjà votée, n’est pas crédible ; l’article 49-3 ne rend pas
crédible non plus la « légitimité » d’une décision « parlementaire ».

Le débat et les négociations viennent normalement avant la loi, pas après.
Le recours à l’article 49-3 se comprend quand il y a urgence absolue, pas
dans des conditions normales de législation. Lorsque rien ne justifie le
recours au 49-3, il appelle naturellement le 49-3bis : la grève et une
demande de retrait. Vous devez le savoir et tel est le débat social que
vous avez initié. Les « partenaires sociaux » vous ont répondu.

La sagesse, maintenant, est de retirer cette loi conçue dans la tromperie,
improvisée sans réflexion, votée à la sauvette et passée en force. Et
d’entamer aussitôt après des négociations pour commencer à construire un
projet de société. Nous avons deux générations de retard et nous en sommes
depuis vingt-cinq ans au degré zéro de la réflexion. Nous pouvons
commencer demain... après le retrait de ce CPE.

Il est nécessaire de réfléchir avant de légiférer, et inutile de légiférer
par la ruse et dans la précipitation. Vous nous faites vivre le monde à
l’envers : ce sont les étudiants et les lycéens qui depuis quelques
semaines sont contraints d’expliquer les choses les plus élémentaires,
inlassablement, avec une patience au long cours, à un « législateur » qui
s’obstine à ne pas comprendre. Certains se sont laissés imprégner par la
propagande de l’utopie libérale ; mais la majorité des Français rejette
cette idéologie et aspire au contraire à un destin compris et maîtrisé.

Il est pitoyable - mais symptomatique - d’entendre de « jeunes » chefs
d’entreprise parler comme des vieillards pour évoquer leurs « blocages
psychologiques » devant l’idée de recruter. On veut embaucher du fusible,
du flexible, du kleenex®. Nos « jeunes » dirigeants oublient facilement
qu’ils appartiennent à une société ; qu’une société demande un minimum de
réflexion, de cohérence, de cohésion, de solidarité ; qu’il s’agit d’un
grand tout à construire et non à dépecer ; que les grandes pentes de
l’économie sont glissantes et demandent sans cesse des correctifs à
l’échelle mondiale. Vous aurez beau leur accorder davantage de flexibilité
et instaurer davantage de précarité, vous ne pourrez satisfaire leur
appétit tant que la réflexion n’aura pas commencé son travail.

M. le Premier ministre, il est grand temps de nous donner l’exemple, et de
vous montrer flexible ; d’admettre ce que vous dit le peuple et que votre
entourage n’a pas su vous traduire ; de retirer ce CPE et de vous mettre à
l’écoute de vos concitoyens. Alors, pour reprendre la fine formule de
votre porte-parole, nous en aurons « pour nos impôts ».

Jean-Marie MERLE
Maître de conférence de l’université de Provence



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