Genre et conflits : féminismes en lutte*

jeudi 22 avril 2010
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Les guerres ne sont pas l’affaire des hommes. Les femmes en sont les victimes privilégiées, mais elles en sont aussi les actrices, belligérantes, résistantes ou engagées pour la paix. Aujourd’hui, alors que les guerres dépassent les champs de bataille et prennent de plus en plus en otages les sociétés civiles, des femmes résistent contre l’injonction communautaire ethnique ou nationale. Certaines persistent à centrer leurs luttes sur le terrain des droits spécifiques, d’autres se positionnent en militantes pour la paix, d’autres, enfin, refusent de séparer leur engagement féministe des luttes politiques et nationales voire pour certaines, du contexte socio économique de la mondialisation. Dans une démarche qui ne doit rien à la nature, mais à l’expérience de l’oppression acquise par leur éducation et dans leur socialisation, elles dessinent, parfois sans le savoir, des pistes pour une nouvelle culture qui ne se contente pas de définir les droits de chacun et de chacune mais qui dépasse les frontières nationales, communautaires et de sexe et inscrit les luttes féministes dans le cadre du rejet d’un monde dirigé par le patriarcat identifié comme système d’oppression des femmes

Femmes algériennes, otages de l’Etat et des groupes armés

C’est ainsi qu’en Algérie, en 1997, une pétition est lancée par une coordination nationale créée le 1er décembre 1989, regroupant diverses associations de femmes algériennes. Sans aller jusqu’à exiger l’abrogation du code de la famille, elle appelle à « la renégociation du droit des femmes dans la famille ». Mais à cette époque les assassinats d’intellectuels et les massacres de villages entiers sont invoqués pour inciter le collectif des associations à l’origine de cette campagne à faire taire ses revendications. Comme pendant la guerre de libération, comme aux débuts de l’indépendance, les luttes pour les droits des femmes sont remises à plus tard, après l’indépendance, après le triomphe de la révolution, après l’éradication des terroristes ou présumés tels.
Il faudra que la violence dégénère et que toute la société soit touchée, pour que la cause des femmes soit brandie comme alibi pour justifier l’arrêt du processus électoral et le recours aux arrestations arbitraires, aux enlèvements et aux disparitions forcées. Les femmes vont, alors, être sommées de se positionner entre l’armée et les GIA (Groupes d’intervention armée). Certaines font le choix du soutien à un Etat qui leur promet la sécurité et la liberté pour les femmes, en remettant à plus tard la réalisation de leurs aspirations à un monde fondé sur le droit et la justice, quitte à fermer les yeux face à la répression qui vise l’autre camp, femmes et enfants compris. D’autres continuent à résister et refusent de pratiquer la logique des deux poids deux mesures en ce qui concerne le respect des droits humains. Elles sont avocates, militantes des droits humains, journalistes, intellectuelles, mais aussi simples citoyennes. Car là aussi les femmes sont en première ligne.

Le prix à payer est de fermer la page des années noires, qui ont suivi l’arrêt du processus électoral de 1992. Et ce prix, certaines femmes ne sont pas prêtes à le payer. Ce sont les épouses et les mères regroupées au sein de collectifs de familles qui ont décidé de mettre la question des « disparus » à l’ordre du jour sur la scène politique tant nationale qu’internationale.

La plupart n’avaient pas de formation politique, ne connaissaient pas les activités de leur fils, mari ou frère, mais elles ont ressenti l’enlèvement de leur proche comme une injustice, une violence que rien ne peut justifier, ce que refusaient d’entendre les partis ayant pignon sur rue, au nom de l’unité nationale, des valeurs démocratiques ou de la lutte contre le terrorisme. Alors elles ont mis l’Etat devant ses responsabilités et défait les certitudes en brisant le silence consensuel. Elles sont devenues par là des sujets politiques.

Parce que ces femmes dénoncent la logique de l’Etat, celui-ci va tenter de leur faire peur, en les menaçant de représailles, ou de les convaincre de se taire au nom d’un intérêt supérieur de la nation, en promulguant la loi sur la concorde civile, en 2000. Il va essayer aussi de négocier le prix de leur silence et, surtout, d’opposer les victimes entre elles, « disparus » contre « terroristes », « islamistes » contre « démocrates », mais progressivement des alliances vont se tisser entre mères de « disparus » et familles victimes du terrorisme.

C’est ainsi que le 20 août 2005, un communiqué commun aux associations de victimes du terrorisme et de familles de « disparus » en Algérie appelle à la vérité sur tous les dossiers. Elles écrivent : « L’exigence de justice ne doit pas être perçue comme un désir de vengeance, mais comme un appel de la société pour que jamais plus l’impunité ne protège les coupables de crimes. C’est un devoir du présent pour qu’à l’avenir la mémoire collective interdise à jamais de telles dérives » .

Les familles à l’origine de ce mouvement ont ainsi construit des espaces nouveaux de lutte contre l’impunité, obligeant les partis et les ONG à s’investir sur cette question, à en faire un enjeu politique. Mais au-delà de cette exigence de vérité et de justice pour leurs propres enfants, elles se battent pour que de tels drames ne se reproduisent plus, en opposant à une culture de la violence et de la guerre une culture de dialogue et de paix. Leur combat, aujourd’hui, dépasse les frontières ; elles rejoignent d’autres collectifs de femmes qui comme elles, sortent dans l’espace public pour imposer leur vision du monde.

Femmes contre la guerre en Israël et en Palestine : question de survie, affirmation d’une résistance ou désir de paix ?

Parmi elles, on peut citer Les Femmes en Noir, nées en Israël en 1988, lors de la seconde Intifada, et dont le mouvement a pris ensuite une envergure internationale, en particulier en Serbie et au Kosovo. Il s’agit d’un groupe de femmes israéliennes qui se sont rassemblées tous les vendredi, vêtues de noir, d’abord sur une place de Jérusalem, puis dans toutes les grandes villes d’Israël, en silence et sous la bannière d’un seul mot d’ordre « Halte à l’occupation en Palestine ». L’affirmation en tant que femme dans une société en guerre ne va pas de soi et la mobilisation de ces femmes contre l’occupation a plus à voir, du moins dans un premier temps, avec un désir de vivre en paix dans leur société qu’avec une claire conscience de l’oppression vécue par les femmes palestiniennes.

Une autre association Beit Shalom (Filles de la paix) dont les bureaux sont à Jérusalem ouvre ses portes aux Palestiniennes d’Israël, même si ces dernières ne représentent qu’un quart des effectifs. Elle tente de coopérer avec une association composée de Palestiniennes de Jérusalem Est, Jerusalem Center for women, sur la base de positions féministes, en tant que victimes d’un système patriarcal fondé sur la religion, que ce soit l’islam, le judaïsme ou le christianisme et en tant que victimes de la guerre. C’est évident pour les femmes palestiniennes sous occupation, privées de l’accès à la santé, à l’éducation, de logements même, quand leurs maisons ont été détruites ; mais les femmes de Bet Shalom considèrent qu’elles ont, elles aussi, tout à perdre dans la poursuite du conflit, alors que l’armée est prioritaire en terme de budget sur les dépenses d’éducation, et que la sécurité l’emporte sur la question des droits des femmes dans l’agenda politique des dirigeants. Sans compter la souffrance de perdre des enfants sur le champ de bataille ni les répercussions sur la santé mentale de toute une jeunesse éduquée à la violence.

Mais le dialogue est difficile entre Israéliennes et Palestiniennes car il suppose de prendre en compte le caractère asymétrique de la situation de chaque camp. Confrontées à la violence des soldates israéliennes qui vise les hommes comme les femmes au passage des check points, comment les Palestiniennes pourraient-elles voir en elles des sœurs dont elles peuvent partager la condition ? Pour les unes l’engagement est affaire de résistance et question de survie, pour les autres, leur motivation est plus d’ordre éthique et de désir de paix. Le ralliement au féminisme ne suffira pas à les mettre du même côté de la table des négociations. Ces limites renvoient à la division des femmes entre elles, décrites par la philosophe Rada Ivekovich : « La subordination universelle des femmes aux hommes ne doit pas faire oublier le fait que les femmes restent divisées entre elles et ne représentent nullement un sujet politique uni (…). Elles sont bel et bien séparées par les classes, les castes et les constructions raciales, ethniques, nationales. Cette division des femmes entre elles en « ethnoclasses » ou en « sexoclasses » fait partie du système général de domination patriarcale et en est l’instrument stratégique le plus astucieux, car il l’assure contre toute révolte sexuée des femmes » .

Dépasser cette frontière qui sépare les femmes des deux bords passe, avant tout, par la reconnaissance par les Israéliennes de la réalité de l’occupation et de ses effets sur les Palestiniennes. Cela passe aussi par la connaissance de l’autre. Les Israéliennes attendent des Palestiniennes qu’elles comprennent à quel point leur engagement pour la paix est difficile à assumer dans une société qui vit dans la peur de perdre un enfant à la guerre ou dans un attentat suicide ; à quel point aussi elles souffrent d’appartenir à un peuple d’oppresseurs. Les Palestiniennes, elles, attendent de leurs interlocutrices qu’elles relaient leur revendication de justice et de fin de l’occupation au sein de la société israélienne.

Une éthique féministe de la non violence

Une fois l’autre nommée et reconnue, il est possible d’entrer en rapport avec les femmes du camp adverse pour chercher ensemble une voix vers la paix et la démocratie pour tous et toutes, en partant d’une expérience commune, celle de femmes prisonnières des rapports de domination que leur impose leur propre communauté. Ensemble, elles peuvent, alors, peser d’un poids réel sur la sortie du conflit, même si leur participation dans les processus de négociations reste exceptionnelle, en raison du statut mineur qui reste le leur dans la quasi-totalité des sociétés du monde .
Ce qui unit ces femmes, c’est d’abord la prise de conscience de la capacité destructrice de la violence, quelle qu’elle soit, sur leur société. Mais c’est aussi l’idée qu’elles peuvent ensemble agir sur leur propre destin en agissant sur leur société et sur leurs dirigeants. A partir de là, en luttant pour la paix, elles luttent pour le droit à exister pleinement en tant que sujets. Les mères algériennes l’ont compris quand elles ont décidé de s’opposer à l’Etat en exigeant, ensemble, mères de « disparus » et mères de victimes du terrorisme, la vérité et la justice pour leurs enfants. La même démarche a animé le Comité des mères de soldats russes fondé en 1989 pour dénoncer les mauvais traitements et les abus criminels dont sont victimes les jeunes appelés dans l’armée. En 1994, elles entament une action en faveur de la paix et de la vérité sur leurs fils morts au combat ou « disparus » en Tchétchénie et soutiennent les soldats qui refusent d’aller servir là-bas. Un an plus tard, elles prennent contact directement avec le gouvernement tchétchène en exil à Londres et entament des pourparlers, en février 2005, qui aboutissent à un texte commun condamnant les violations des droits de l’homme et les actes terroristes.

Pas d’enfants pour la guerre

De façon plus radicale, en Colombie, des femmes vont mener une action dans les années 1990, « La Ruta pacifica de las mujeres por la negociacion politica de los conflictos », qui a pour objectif de négocier la fin du conflit en Colombie en rendant visible ses effets sur la vie des femmes. Les protagonistes de la Route se déclarent pacifistes, antimilitaristes et veulent construire une éthique de la non violence fondée sur les principes de justice, égalité, autonomie, liberté et reconnaissance de l’autre. Elles appellent à la démilitarisation de la vie civile quoiqu’il arrive, même sous le prétexte de la lutte contre le capitalisme. Leur choix d’être un mouvement de femmes est politiquement et théoriquement argumenté, il ne s’agit pas d’exclure les hommes mais de fonder leur lutte à partir des concepts de patriarcat et de patriarcalisme, à l’inverse d’autres mouvements qui pratiquent la mixité. Elles ont recours à une stratégie qui deviendra vite un slogan : No parimos Hijos ni hijas para la guerra. Refus de mettre au monde des enfants pour la guerre. Refus de faire l’amour avec des hommes qui portent des armes : « Si nous le voulons, les femmes peuvent arrêter la guerre. Même si les armes sont fortes. Nous pouvons simplement refuser de faire l’amour avec des hommes armés, nous pouvons refuser de mettre au monde des enfants pour eux”.

Une autre marche, en mai 2000, réunit des femmes du Libéria, de la Sierra Leone et de la Guinée. Elles marchent et prient ensemble depuis la mosquée ou l’église et se regroupent dans une zone frontière entre les trois pays pour s’opposer ensemble au trafic de drogue, de diamants et d’armes qui affectent les trois pays, en dépassant l’intérêt national. Ensemble elles ont monté un groupe d’intervention auprès des plus hautes instances gouvernementales, en tant que femmes, leur force venant de leur union. Dans le même temps, elles ont effectué un travail de terrain et ont voyagé à travers la région pour apprendre aux femmes à surveiller et à prévenir les mouvements d’armes ou de drogues : « la paix commence à la maison. Nous avons le pouvoir de réconcilier notre société ». Ces prises de position explicitent parfaitement la notion de « continuum de la violence » avancée par Cynthia Cockburn pour qui la violence de la guerre ne peut être dissociée des violences pré ou post conflits et trouve son origine dans la famille, lieu de transmission, par les femmes, d’une culture patriarcale.

Guerres de civilisations, guerres de classe, guerres de sexe

Dans ce contexte, des femmes prennent la responsabilité, dans leur foyer d’abord, dans la société ensuite, d’entrer en dissidence face à ces assignations nationales et communautaires. C’est la direction prise par le collectif Code Pink rassemblant, depuis 2002, des femmes américaines qui refusent de rester silencieuses face à la souffrance de tant d’enfants et de femmes dans les guerres menées par leur pays en Irak ou en Afghanistan, dénoncent les dépenses consacrées à l’armement dans leur pays, au détriment de la construction d’écoles ou d’hôpitaux, s’alarment face à l’impact de la guerre sur les jeunes générations des deux côtés, évoquant le souvenir des jeunes enrôlés pour le Vietnam partis dans l’enthousiasme de l’innocence et revenus pour plonger dans l’enfer de la drogue et de la violence. Pour elles, une approche féministe des conflits ne peut être dissociée d’une analyse anti raciste et de classe, par référence, selon elles, aux vrais bénéficiaires de la guerre, compagnies pétrolières, marchands d’armes, entreprises de bâtiments pour reconstruire les pays détruits.

C’est le sens, également, de la Marche mondiale des femmes dont la charte a été adoptée à Kigali (Rwanda) le 10 décembre 2004, déclarant que ces systèmes « se renforcent mutuellement. Ils s’enracinent et se conjuguent avec le racisme, le sexisme, la misogynie, la xénophobie, le colonialisme, l’esclavagisme, le travail forcé. Ils font le lit des fondamentalistes et intégristes qui empêchent les femmes et les hommes d’être libres. Ils génèrent la pauvreté, l’exclusion, violent les droits humains, particulièrement ceux des femmes, et mettent l’humanité et la planète en péril ».

Conclusion

Les contextes diffèrent, les niveaux de mobilisation et de conscientisation aussi ; certaines agissent sur le terrain quotidien, d’autres s’inscrivent dans le contexte de la mondialisation ; mais ce qui unit toutes ces femmes c’est qu’elles refusent le rôle qui leur revient et s’attaquent à l’oppression sous toutes ses formes, qu’elle soit nationale, ethnique, sociale ou économique, en sortant du cadre qui leur est assigné. Dans une démarche qui ne doit rien à la nature, mais à l’expérience de l’oppression acquise par leur éducation et dans leur socialisation, elles prennent conscience que face à la violence des groupes armés, comme de la répression de l’Etat, il leur faut trouver une autre réponse. Elles font l’expérience de la liberté de choisir et de décider par elles-mêmes et dessinent, parfois sans le savoir, des pistes pour une nouvelle culture qui ne se contente pas de définir les droits de chacun et de chacune mais qui dépasse les frontières qui séparent les nations, les communautés, les hommes et les femmes et inscrit les luttes féministes dans le cadre du rejet d’un monde dirigé par le patriarcat identifié comme système d’oppression des femmes.

Paris, mars 2010

Marguerite Rollinde
Unité mixte de recherche CRESPPA (Centre de recherche en sciences sociales et politiques de Paris)

Laboratoire GTM (Genre, travail, mobilités) CNRS/Université Paris 8/Université Paris 10
France


* ce texte s’inspire d’un article à paraître dans la revue Aspects (Agence universitaire de la francophonie), sous le titre : « Genre et conflits : Femmes victimes, femmes résistantes, femmes pour la paix »



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