La haute route de l’Everest (V)

Carnet de voyage d’un naïf
samedi 14 août 2010
par  Charles Hoareau
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Laje

(…) Le matin je me sens un peu mieux, nous montons à Laje, le dernier village avant un des cols qui font la frontière entre le Népal et le Tibet. Le temps est beau, les montagnes magnifiques et nous nous posons quelques instants dans une ferme où les habitants sous nos yeux, avec des outils rudimentaires faits de planchettes de bois, en s’aidant de leurs mains ou de leurs orteils, filent la laine de yack qui sera ensuite vendue en pelote plus bas dans la vallée. Ici, dans ces contrées reculées, au mode de vie qui semble ne pas avoir évolué depuis des siècles, les paradoxes se multiplient. La fileuse se regarde avec joie dans l’écran de la caméra qui vient de la filmer. Plus loin dans un espace attenant à une vieille maison de pierre un tas de bouses séchées côtoie une antenne parabolique dont on se demande comment elle a pu arriver là et surtout pour quoi faire !

Olivier propose à ceux qui le désirent d’aller jusqu’au fond de la vallée à 4600 mètre. Je me sens bien, il fait beau, j’y vais : j’aurais sans doute mieux fait de me reposer mais le spectacle est tel qu’il est dur de résister à l’appel de la nature.
Ici l’espace est tellement immense, que, dans cette grande prairie où paissent et jouent des yacks en liberté, nous en oublions que nous sommes dans une vallée. En contrebas du chemin nous voyons les bêtes s’affronter dans des joutes dont nous ne savons pas si elles ne sont que jeux ou véritables combats.

Le retour qui est pourtant une descente en pente douce est éprouvant, je n’ai qu’une envie dormir. J’ai quand même le temps d’admirer l’arrivée féerique d’une immense caravane tibétaine avec des dizaines de yacks chargés de paquets de toutes sortes et de toutes couleurs : des sacs de riz en toile blanche recouverte d’inscriptions multicolores, des colis de carton bleu, du même bleu intense que celui des toits du Khumbu, des paniers d’osier, des ballots enserrés dans des couvertures rouges et noires. Ce col est en effet un des lieux de passage les plus utilisés par les caravanes tibétaines qui font le commerce entre la Chine et le Népal. Le récital de cloches, de sifflets et de cris d’hommes coiffés du bonnet traditionnel vient s’achever en apothéose dans l’immense prairie juste en face du lodge, endroit choisi par les nomades pour faire reposer hommes et bêtes et planter la tente jusqu’au lendemain.

Je m’allonge sur un matelas de mousse posé sur l’herbe de la ferme cherchant le sommeil réparateur. Pas pour longtemps il nous faut repartir pour nous rendre au lodge où nous passerons la nuit à l’altitude de 4400 mètres. Je marche au radar, chaque pas m’essouffle et j’ai la tête et le corps en feu.
Nous finissons par arriver à Langden où je me couche enfin.
Le soir au repas j’avale mon plat, ne me mêle pas à la conversation et retourne me coucher en vitesse.

Pourtant d’ordinaire j’aime ces soirées où l’on se retrouve pour parler, plaisanter, manger et partager ce que l’un ou l’autre a pu apporter. (…) On mange vers 19h et en règle générale vers 22h au plus tard, tout le monde est couché. Sur notre circuit les départs ne se font jamais de très bonne heure, 6heures 30 au plus tôt, mais selon les conditions de l’ascension du lendemain ces horaires peuvent être largement avancés. Ainsi pour le mont Kenya le départ était à 1h 30 et pour le Kilimandjaro à minuit. Dans ces cas-là on mange vers 17 h. Faim ou pas il vaut mieux se forcer et on se couche le plus tôt possible pour avoir au moins quelques heures de sommeil. Bien sûr de tels horaires ne sont pas les plus fréquents mais dans les Alpes, il n’est pas rare pour une course, et c’est même habituel, de se lever entre 3h et 5 h. Evidemment pour une soirée ça calme !

Alors que je suis couché Olivier vient me voir inquiet, me dit que je présente les symptômes avant-coureurs d’un œdème au poumon et qu’il faudrait que je descende tout de suite à Marulung. En pleine nuit ! Dans le froid ! Cela ne me tente guère ! Je le rassure sur mon état, lui dit que le sommeil est mon meilleur moyen de défense et qu’on verra demain. J’ai su plus tard qu’il avait demandé à mes autres compagnons de chambre de surveiller si je ne présentais pas des signes de confusion mentale : de quoi leur permettre de dormir tranquilles !
L’une d’eux qui, comme mes compagnons de chambrée ne dormait que d’un œil, ou plutôt que d’une oreille, en m’entendant respirer (j’avais effectivement beaucoup de mal à trouver l’air) s’est dit : il ne passera pas la nuit ! A posteriori cela nous a bien fait rire…

Curieusement moi je n’ai pas été inquiet. Non pas que je sois spécialement serein de nature mais je crois pour deux raisons. D’abord j’avais choisi de ne pas m’inquiéter parce que je sais d’expérience que l’inquiétude et l’angoisse sont des facteurs aggravants dans des situations pareilles.

Et puis j’ai concentré mes efforts à analyser et gérer. J’ai pris une première décision, qui s’est imposée naturellement, d’autres allaient suivre. Ainsi sachant qu’en altitude il ne faut pas dormir à plat car cela rend difficile la respiration, à partir de ce soir-là, et jusqu’à ce que l’on redescende vers 4000m, avant de me coucher la tête soutenue par un oreiller épais, j’ai passé un long moment appuyé sur mon coude afin que mon corps s’habitue à la position allongée.. Je me suis aussi astreint à boire un litre d’eau par nuit.

Retour à Marulung

Le lendemain matin je me réveille ni pire ni mieux que la veille. Il est décidé que pendant que le groupe montera jusqu’à un lac asséché qui se trouve vers 4800 mètres, moi je redescendrai à Marulung.
200 mètres de moins cela peut sembler dérisoire mais à cette altitude cela peut compter, du moins c’est ce que nous espérons. (…) Accompagné de Pemba et de l’aide cuistot, je reprends donc le chemin vers le lodge de la veille. Ma descente qui est pourtant comme celle de la veille courte et sur un chemin en pente douce me semble épuisante. Je n’ai ni souffle ni jambes. Arrivé à Marulung je m’allonge à nouveau et je tombe dans un demi-sommeil pendant qu’autour de moi des gens vont et viennent.

Le lodge est vide et du coup les trois enfants de la villageoise qui tient le gîte, âgés de 14 mois, 6 ans et 7 ans, sont moins sauvages que la veille et ont vite fait de sympathiser avec nous. (…)

Pendant que son mari est dans la montagne, notre népalaise se retrouve seule pour gérer la maison, les enfants et le lodge.
La caravane des tibétains, que l’on a vu hier faire halte à Laje, arrive à Marulung. Comme à la parade, elle va défiler pendant plus de deux heures devant la porte du lodge. Dès qu’ils entendent les cloches, les petits sortent pour regarder, fascinés, les yacks.
Les enfants du monde sont bien tous les mêmes…

Ils nous montrent leurs livres d’école, écrits en anglais et en sanscrit. L’école pour les enfants du pays sherpas c’est une réalité totalement différente de la nôtre. Petits, ils sont forcément internes, toutes les écoles sont éloignées. Plus grands, s’ils n’habitent pas « trop » loin, ils font chaque jour une, voire deux heures pour s’y rendre… et autant pour rentrer. Quand on voit les sentiers et chemins de montagne népalais le froid qu’il y fait dans ce pays sherpa, on se dit qu’ils doivent être solides et motivés !

Dans la montée vers Namche nous avons eu l’occasion de nous rendre dans une école Népalaise, équivalent de nos collèges, accueillant les enfants de 8 à 14 ans. Les classes de 10 à 15 élèves (un nombre qui ferait rêver nos enseignants français) sont toutes petites, en bois avec des pupitres qui font penser à nos classes de l’après-guerre. Les cours durent une heure et chaque enseignant va de classe en classe enseigner sa matière. Dans la cour de l’école pendant que des classes travaillent, une classe en rond joue. Nous avons eu l’amusement de découvrir qu’ils jouent aux mêmes jeux que nous jouions dans enfance. Parmi ceux-ci le téléphone « arabo népalais ». Même si nous ne comprenons pas un mot de la langue nous rions autant qu’eux quand nous entendons la version ultime de la phase initiale.
Enfin, nous nous amusons surtout de leurs rires sonnant comme les rires de tous les enfants du monde.

Celui que, par analogie à la France nous appellerions proviseur, nous avait accueillis. Notre visite n’était pas prévue mais on rentre dans l’école et les classes sans problème… et sans qu’apparemment personne ne soit surpris. Notre hôte nous a confirmé la motivation de ces élèves des montagnes qui font par tous les temps le trajet pour aller à l’école malgré la fatigue. Ici l’école, comme le reste est privé, les enseignants sont payés en moyenne 3000 roupies par mois (environ 34 €) et pour les frais de fonctionnement…ils se débrouillent !

A part le nombre d’élèves par classe dû plus aux circonstances locales qu’à une volonté gouvernementale, cette école, son manque de moyens, ses élèves avec leurs ardoises et dans cette pauvreté ambiante, cette sérénité studieuse et joyeuse me faisait irrésistiblement penser à l’Afrique.

Pour en revenir à Marulung vers 15 h, un groupe de marcheurs arrive pour s’installer au lodge(…) Je libère la place et décide de remonter avec mes gardes malades. Pemba Chirri que depuis le début j’appelle Pemba chéri tient absolument à prendre mon sac.

Pemba est un petit homme rond et claudiquant, un bonnet bleu vissé sur la tête et des baskets roses aux pieds. Ces habits, toujours les mêmes, finissent par puer. Il porte sur lui la misère et la simplicité naïve de ceux à qui la vie n’a donné ni éducation, ni instruction. L’air de rien il observe tout. Lorsqu’on lève le camp si l’un de nous oublie quelque chose immédiatement il s’en aperçoit et a vite fait de repérer les bâtons de l’un, le bonnet de l’autre etc.….
Lorsqu’on mange, il sert, il dessert, reste debout sans oser s’approcher. C’est à cause de lui que j’ai appris l’expression népalaise bos nous signifiant viens t’asseoir et que je le lui ai dit si souvent. Il me rappelait trop cette chanson de Dylan, reprise par Hugues Aufray : Hatty Carol « Hatty Carol était domestique de couleur… Elle servait à table mais ne s’asseyait pas. .. »

Outre ses qualités d’attention et d’observation, Pemba est d’une agilité surprenante et nous avons pu le vérifier en quelques occasions. Une fois l’un de nous, qui appelle Pemba « mon assistant » pour toutes les fois, où la pente devenant trop dure, ce dernier porte le lourd attirail de photo, a fait tomber dans la rivière plusieurs dizaines de mètres en contrebas du chemin son pare soleil. Sans que quiconque n’ait eu le temps de réagir, Pemba sur ses deux courtes jambes inégales, a dévalé la pente, récupéré le précieux auxiliaire avant que la rivière ne l’emporte au loin, et remonté son trophée en riant avec fierté.

Donc Pemba a pris mon sac et nous avons repris le chemin de Langden Je marche lentement, je suis essoufflé mais pas épuisé et pour la première fois il me semble que la dernière aspirine a un peu calmé mon mal à la tête. Ce matin nous nous disions tous que ma redescente à Marulung ne pouvait me faire que du bien mais qu’il était probable que je ne puisse pas monter demain au col. J’en avais sereinement accepté l’augure et envisagé les conditions de ma redescente à Namche. Là ce soir, en arrivant à Langden, je me dis que demain je peux toujours faire une tentative d’autant que l’un des sherpas porte le caisson de décompression [1] et que l’on pourra toujours m’accompagner pour redescendre.
Donc je décide d’essayer, on verra bien.

Renjo La

Jusqu’au Renjo le col que nous devons franchir aujourd’hui, il y a plus de 1000 mètres de montée ce qui à cette altitude représente déjà une étape importante.
Hier au soir un ciel rouge avait éclairé l’arrivée à Langden, ce matin une lumière d’or et une montagne d’un blanc étincelant saluent le départ.
Dès les tous premiers pas je m’étouffe, impossible de trouver mon souffle et pourtant le groupe va lentement. Je ralentis et cherche l’air de manière à souffler dans chaque pas. Peu à peu, de façon chaotique mon souffle et mon pas de coordonnent. J’ai les jambes coupées mais au moins très lentement je peux avancer et respirer. Heureusement pour moi la montée n’est pas trop raide au début. Nous avançons dans un paysage auquel le brouillard donne une allure extraterrestre. Sous un soleil blanc nous franchissons une rivière improbable pendant qu’une longue langue nuageuse, se glissant au milieu des sommets blancs et noirs et léchant leurs flancs, vient se poser sur nos épaules .

Au bout d’une heure et demie, la pause est la bienvenue. Nous sommes alors dans un cirque glaciaire où les traces d’un lac asséché se laissent deviner. Surtout ne pas se pas se refroidir. Je repars et dès la remise en marche, le même étouffement que maintenant je connais se produit, sans qu’il puisse stopper l’ascension. Je marche lentement, j’ai mal aux muscles et je n’ai pas de souffle mais je monte.

Dans le sac, j’ai une gourde mais pas de « camel bag » [2]. Je trouvais cet auxiliaire superflu jusqu’à ce jour et me contentais de ma veille gourde. Mais là, en étant à fond, en ne voulant pas perdre le rythme si durement acquis, je reconnais que cet auxiliaire m’aurait été utile !

A la fois j’ai une soif terrible et en même temps je commence à me dire, que je vais y arriver. Hem, le cuistot, ne me lâche pas d’une semelle, il est attentif à mon pas, à mes gestes, à mon souffle. Sans rien dire, il est là comme un ange gardien. Joelle [3] qui est en forme vient m’encourager « Tu sais c’est bien que tu y arrives, c’est dur pour tout le monde ». Ayant compris mon problème de soif, régulièrement elle me propose d’aspirer à son camel bag, j’ai l’air d’un vieux bébé à qui on donne la tétée !! Sylvain son compagnon me dit « Si tu veux de l’eau, cela ne pose aucun problème, j’ai deux litres en trop ! » Je saurai plus tard qu’en fait dans la redescente il avait épuisé sa réserve… Contrairement à ce que l’on pourrait croire la montagne est un sport d’équipe…

Hang Helu redescend donner un coup de main aux derniers, cela veut donc bien dire que le col n’est pas loin. Il veut prendre mon sac, je lui dis que ça va. Un peu plus haut je sais que je suis presque arrivé quand j’entends des cris et un retentissant « allez Charles ! ». Les copains sont d’autant plus heureux, qu’ils se sont vraiment faits du souci pour moi. Je suis épuisé, je sais que même la descente ne sera pas facile, mais je suis arrivé et je domine les larmes qui derrière mes lunettes noires embuent mes yeux. On attend les derniers, Marie arrive, livide, littéralement tirée par Olivier. Elle a vomi à plusieurs reprises dans la montée et a trouvé malgré ce, l’incroyable force morale de continuer à monter.

Nous sommes à 5400 mètres, 600 mètres au-dessus du Mont Blanc, au cœur d’un cirque de pics, de dômes, de glaciers et de roches aux arêtes vives, le spectacle est bien sûr saisissant (…) On mange un pique-nique léger et, précédés d’Hand Helu, Marie et son compagnon, qui sont partis directement, nous descendons à notre nouveau lodge à Gokyo à 4800 mètres.

D’une ascension difficile on apprend toujours.
Pour des raisons qui me sont propres (antécédents familiaux, physiologie personnelle...), j’ai des difficultés d’acclimatation à l’altitude que la moindre altération physique vient encore aggraver. Pendant l’ascension du Kenya et du Kilimandjaro j’avais déjà observé ce phénomène que le Diamox ne suffisait pas à enrayer, mais l’immense différence, c’est que dans ce cas-là, la période au-dessus de 4500 mètres, s’étalait au maximum sur 48 heures, alors que là c’est sur plus de 10 jours.

Compte tenu de cela, ayant observé les népalais, y compris les sherpas qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire connaissent aussi le mal des montagnes, tenant compte aussi des remarques et conseils d’Hang Helu, je prends un certain nombre de décisions que j’appliquerai tant que nous serons au-dessus de 4000 mètres.

Jour et nuit je porte un bonnet chaud ce qui m’aidera à lutter contre les maux de tête.
A chaque repas je prends de l’ail, qui est en quelque sorte le DIAMOX des pauvres, cette plante dont je savais les vertus bienfaisantes pour la circulation sanguine. J’ai pu observer que pour chaque ascension les népalais en emportaient une gousse pour manger au sommet et ainsi prévenir les maux de tête caractéristiques qui se font sentir lors de la descente.

Boire, boire et encore boire. Au moins 4 litres par jour pour combattre les effets de l’altitude.

Arrêter ces petits déjeuners à l’anglo-saxonne qui ne conviennent ni à mes habitudes, ni à mon estomac. Plus de pancake, œufs, bacon, crêpes ou beignets bizarres et gras, je laisse cela aux autres. Dorénavant chaque matin, mon menu sera le même, bat lossum  : assiette de riz blanc parfumé d’une ou deux gousses d’ail

Cela ne vous paraît pas appétissant ? C’est parce que vous n’avez jamais essayé !

Les photos : cliquer ici


[1Le caisson de décompression est un boudin en plastique qui déplié fait la taille d’un homme. En cas de MAM (mal aigu des montagnes), on y met à l’intérieur la personne malade. Le dessus du caisson se ferme par une fermeture éclair et la personne est visible par un hublot à la hauteur du visage. A l’aide d’une pompe, on gonfle le caisson qui est étanche faisant ainsi artificiellement monter la pression atmosphérique à l’intérieur du caisson et descendre l’altitude. Après le passage en caisson selon les cas la personne est alors soit en capacité de redescendre soit de poursuivre sa randonnée ou son ascension.

[2Sac de chameau : Mot anglais qui désigne ce réservoir d’eau en plastique que l’on place dans le sac à dos et duquel part un tuyau pour boire pendant la randonnée.

[3les prénoms ont été changés



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