Le moment où l’on voit les pulsions de mort qui travaillent le Capital

lundi 31 janvier 2011
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Ces quelques réflexions, écrit Jean-Marie Vincent ( JMV ) en conclusion de l’article qu’il intitule « Flexibilité du travail et plasticité humaine », devraient faire mesurer à quel point la flexibilité actuelle du travail est une atteinte à la plasticité humaine, à la polymorphie de l’agir en même temps que la manifestation d’un capitalisme qui n’a plus de garde-fous et se détache de ses propres présuppositions ; Le Capital produit en détruisant de plus en plus et le moment de son triomphe sur le « socialisme réel » est maintenant suivi du moment où l’on voit toutes les pulsions de mort qui le travaillent.

Certes, nous ne sommes plus en 1995, date à laquelle JMV, en compagnie de Jacques Bidet et Jacques Texier, reproduisaient les Actes du colloque organisé par la revue « Actuel Marx » dans l’ouvrage intitulé « La crise du travail. » dont sont extraites ces lignes.

Rédigé en pensant à Claude Scipion.

LA CAPTATION DU POUVOIR AGIR DES INDIVIDUS

Mais, en 2011, nous pouvons constater que l’analyse, loin d’être éphémère, a au contraire pris de la profondeur, et l’actualité de la crise du capitalisme la rend plus judicieuse encore.

JMV se réclamait de « La volonté de savoir » de Michel Foucault, lequel, dans sa critique, n’était pas moins fondamental. Il lui faisait dire que « le pouvoir de dominer ne se manifeste plus, pour l’essentiel, par des rites ou rituels de soumission devant les autorités sacralisées par la tradition, mais bien dans la captation, grâce à des agencements disciplinaires, du pouvoir agir des individus.

LE POUVOIR DE DOMINER, UN BIOPOUVOIR

« Le pouvoir de dominer se disperse et se diffuse dans l’espace social comme un biopouvoir, c’est-à-dire comme un pouvoir qui dresse les corps et sanctionne les manquements aux règles disciplinaires instaurées pour assurer de bonnes gestions des vies humaines. »
En effet, Foucault montre que l’apparition de dispositifs disciplinaires modernes présuppose une modification sensible, sinon majeure, des relations patriarcales caractérisées, entre autres, par le droit de vie et de mort du père de famille sur les enfants, les femmes et les esclaves.

LA VIE DES INDIVIDUS : MAJORER LES BIENS ET LES RICHESSES

Ce droit, en principe absolu, montrait Foucault, est peu à peu remplacé au cours de processus historiques complexes par un droit largement dépersonnalisé et exercé par des mécanismes de pouvoir pour gérer la vie. Le pouvoir ne fonctionne plus pour prélever tribut ou pour piller les richesses des autres, mais pour faire servir la vie des individus à une majoration des biens et des richesses.

Et il précisait qu’il s’agit de bien gérer la vie et les corps, leur production et reproduction, afin de les rendre disponibles pour la production et non pour la destruction. Il n’y a pas disparition du droit de donner la mort, mais il est désormais lié à des conditions d’exercice bien précises et on l’interprète comme un moyen de protéger la vie.

LE POUVOIR NE SE REDUIT PAS A L’ETATIQUE

Pour JMV, ces analyses de Foucault ont une très grande importance parce qu’elles font comprendre que les phénomènes de pouvoir ne se réduisent pas à l’étatique, mais sont présents dans tous les rouages de la société et réglementent les conduites les plus quotidiennes.
« Cette considération, poursuit JMV, vaut en particulier pour les relations et pratiques économiques telles que Marx a tenté de les démonter dans son entreprise de critique de l’économie politique.
« Marx, dit-il, n’ignore pas qu’il y a du pouvoir dans les relations économiques et dans les relations de travail comme en font foi les développements qu’il consacre aux conditions de la vente de la force de travail et au despotisme d’entreprise, mais il ne place pas les relations de pouvoir au centre de sa conception de la valorisation. »

LE POUVOIR DANS LES RELATIONS ECONOMIQUES ET LE TRAVAIL

« Il faut bien voir toutefois, ajoute-t-il, que Marx ne cherche pas explicitement à cerner le rôle des phénomènes de pouvoir dans les opérations sociales qui donnent la forme valeur aux produits du travail.
« Or, pour que le travail humain produise de la valeur, il faut qu’une grande partie de l’agir des hommes soit captif, c’est-à-dire échappe à ceux qui agissent. Le travail producteur de valeur est effectivement du travail capté grâce à de multiples effets de pouvoir : il est conditionné pour être une activité dépendante tant dans ses finalités que dans ses modalités d’exercice.
« Il ne s’agit, certes, pas d’une activité serve dans la mesure où le prestataire de travail ne consent l’usage de sa force de travail que pour une période de temps limitée dans la journée et peut rompre ses attaches avec l’entreprise qui l’emploie.
« Mais cette liberté relative ( pour vivre il faut bien travailler ) est accompagnée de contraintes lourdes dans la vie de tous ceux qui sont des travailleurs dépendants. »

DES CONTRAINTES LOURDES DANS LA VIE

Pour JMV, en concédant l’usage de sa force de travail, le salarié abandonne en fait la maîtrise d’une partie essentielle de son temps, ce qui rejaillit sur le temps qui lui reste, qu’il soit temps de récupération ou temps de loisirs. La temporalité sociale est dominée par le travail socialement nécessaire comme activité directive des autres activités. Les individus, qu’ils le veuillent ou non, sont obligés d’insérer leurs propres rythmes vitaux, en leur faisant violence au besoin, dans les dispositifs temporels qui scandent les processus du devenir abstrait du travail (les horaires de travail et de transport, la fixation de la durée du travail, le pointage et chronométrage, la durée du sommeil, la durée des congés, etc...)

DE L’ECOLE A LA FAMILLE

« Cette domination du travail abstrait, poursuit JMV, et de sa temporalité linéaire abstraite, se retrouve dans les dispositifs disciplinaires aussi essentiels que l’Ecole comme préparation au travail et que la prison ( pour ceux qui refusent les contraintes du salariat ).
« Elle se fait également sentir dans la famille où l’activité de la mère, principalement tournée vers l’élevage et la reproduction de la force de travail, se présente comme un travail domestique harassant qui laisse peu de temps pour des initiatives propres, surtout lorsque cette mère travaille de surcroît professionnellement.
« En d’autres termes, une partis capitale de la société, défavorisée dès le départ par des rapports sociaux de sexe encore marqués par le patriarcat, est condamnée à un travail, nié en tant que tel et qui lui enlève en même temps toute reconnaissance sociale véritable... »

A L’UTILISATION DE L’ESPACE

L’espace est également structuré, à bien des égards, par la production de la valeur dont les flux s’impriment dans les zones d’habitation, les zones de production, les lieux de loisirs, mais aussi comme circulation des marchandises, des hommes, des informations. Il est jalonné de signaux et de signes qui orientent, invitent à faire ou à ne pas faire, affirment la puissance du Capital sur le travail. L’utilisation de l’espace est largement l’utilisation d’un espace mort réservé à des activités codées et estampillées. Il est cloisonné, fragmenté alors même qu’il se donne pour illimité : il est champ d’action restrictif, parsemé de barrières et d’impasses pour la plupart des humains. Il est aussi un espace à risques : accidents du travail, accidents de la circulation, expulsions de l’espace habité, dégradation de l’environnement, pollution, etc...L’espace en ce sens n’est pas seulement déploiement, il est enfermement vital dans de nombreuses circonstances.

ET AUX PROCESSUS TECHNOLOGIQUES

Cependant, constate JMV, « ces dispositifs spatio-temporels de la production de valeur n’atteignent leur pleine efficacité que grâce aux processus et relations de pouvoir qui se cristallisent dans les processus technologiques.
« La technologie, en effet, ne doit pas être saisie comme pure instrumentalité ou comme simple démultiplication productive des efforts humains, elle est surtout activité multiforme du travail mort pour capter le travail vivant ou le nier dans sa concrétion. Elle est une sorte de mouvement permanent de transformations processuelles qui déplace, façonne et refaçonne le travail humain comme du travail abstrait tout en déplaçant ses propres frontières. Elle est pouvoir abstrait du Capital sur les hommes et la nature...Elle peuple le monde et la société d’objets animés, de systèmes de machines dynamiques qui pénètrent le quotidien et le monde vécu et exercent une véritable fascination sur les individus... »
Ainsi, un voile technologique semble masquer les mécanismes sociaux et les mécanismes de pouvoir. Les êtres technologiques, qu’ils servent à la production ou à la consommation, fonctionnent souvent comme des substituts d’actions libres, non captées...

LE TRAVAILLEUR CERNE PAR LES POUVOIRS

Au total, le travailleur cerné par tous ces dispositifs et agencements doit exercer sur lui-même des contraintes permanentes, s’opposer très souvent à ses propres pulsions et réduire progressivement les attentes qu’il peut avoir par rapport à la vie et par rapport à la participation à la société.
« Il lui faut en particulier, dit JMV, domestiquer ses propres souffrances en faisant passer son auto-affirmation par des séries successives d’auto-limitations et d’auto-négations dans ses rapports avec autrui et dans sa recherche de sens.
« Le travailleur devient ainsi un dispositif de pouvoir sur lui-même, un dispositif qui rétrécit la vision du monde et de la société, produit et reproduit des orientations unilatérales dans de très nombreux domaines...
« La capacité à dépasser le répétitif, à déceler la nouveauté derrière l’évènement, à formuler des interrogations, ne peut en effet que s’étioler sous les coups que les individus s’infligent à eux-mêmes, en raison aussi d’une cécité imposée pour se conformer à la domination du travail abstrait... »

IL Y A QUAND-MÊME DE LA SUBJECTIVITE

Cependant, si le travailleur aliène pour un temps ses capacités d’agir, il ne s’en sépare pas vraiment et il ne peut jamais les rendre tout à fait conformes aux besoins du travail abstrait et du Capital.
Dans le processus de production, il ne peut agir sans mettre une dimension expressive dans ce qu’il fait, parce qu’il doit entretenir un dialogue avec sa propre activité et l’activité des autres, parce que sa confrontation avec les objets et les instruments de travail a des effets cognitifs et affectifs qui dépassent les bornes de la situation de travail immédiate.
« Il y a inévitablement, dit JMV, de la subjectivité dans le travail et la domination du travail abstrait doit donc trouver des accommodements avec elle ou des façons de la contenir. Dans la phase du machinisme et de la grande industrie, et surtout dans la période d’apogée taylorienne, la subjectivité est apparemment niée et neutralisée.

DE LA SUBJECTIVITE A LA SACRALISATION DU TRAVAIL

Cependant, dit-il, elle est en réalité tolérée et intégrée sous une double forme, sous la forme de procès d’identification individuel au poste de travail ( pour ne pas se dévaloriser soi-même), sous la forme de procès d’identification collectifs au travail comme producteur des richesses de la société.

Il y a certes là un paradoxe : les processus subjectifs à l’oeuvre dans les activités de travail aboutissent à une sorte de sacralisation du travail salarié dépendant.

Pour JMV, « le mouvement ouvrier sous sa forme classique ( syndicats, partis socialistes, partis communistes ) s’est lui-même enlisé dans ce piège. Il a, certes, par ses luttes, imposé le compromis fordiste et l’Etat-Providence ( celui de la protection sociale ) mais il ne s’est pratiquement pas préoccupé des opérateurs de domination à l’oeuvre dans les procès de travail.
« Il ne s’est pas beaucoup préoccupé non plus des effets de redoublement des bio-pouvoirs que pouvaient avoir ses propres structures, et des conceptions de la transformation sociale centrée sur la promotion du travail salarié dépendant et non sur la dés-abstraction et la libération des activités captées.

UN REVEIL DOULOUREUX

« Le réveil est aujourd’hui douloureux, dit-il, la crise du mouvement ouvrier, de ses modes d’organisation et d’encadrement est aujourd’hui profonde et irréversible.
« Le Capital comme révolution permanente est en train de bouleverser les relations de travail et les relations sociales en bousculant les équilibres auxquels on s’était habitué.
« Depuis plus d’une décennie le rapport salarial protégé dans le cadre de l’Etat-Providence est en train de se déliter pour céder la place à un rapport salarial marqué par l’intermittence et la précarité, le rapport salarial flexible. »

PAS SEULEMENT DES EFFETS DESTRUCTEURS

Selon JMV, il faut cependant se garder de ne voir que des effets destructeurs dans cette offensive.
Si l’on essaie de voir ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, il faut s’interroger sur les relations qui s’établissent entre la subjectivité des travailleurs et leurs activités dans la production.

Pour ceux qui travaillent dans des secteurs post-tayloriens, une première constatation s’impose : on leur demande plus d’initiative et on leur accorde plus d’autonomie dans l’organisation du travail et de la production.
Les rapports à la technologie se modifient eux aussi en profondeur. Les systèmes de production baignent en fait dans le monde de la techno-science, celui où la production des connaissances devient un élément essentiel de la production des biens et des services.

UN MONDE DE PLUS EN PLUS MENAÇANT

Il n’est pas exagéré de dire que la force de travail se présente de plus en plus comme force intelligente de réaction à des situations de production changeantes et à l’affleurement de problèmes inattendus.
Cependant, il se produit toujours des effets de domination sur les individus au travail.

Il est par suite impossible de parler d’une émancipation, même rampante, de l’activité captée par rapport à l’abstraction du travail.
Le Capital, appuyé sur la techno-science, détruit plus d’emplois qu’il n’en crée, il expulse et refoule de la production et du secteur des services des couches de plus en plus nombreuses.

Le chômage et l’emploi précaire tendent ainsi à s’inscrire dans le rapport social au même titre que le travail.

Le monde vécu se fait en partie menaçant et se charge de méfiance.
Il se fragmente, déstructure les temporalités quotidiennes, obscurcit l’avenir et s’assombrit fortement.
Il n’est plus un arrière-plan sécurisant pour des individus qui cherchent à se réaliser.

« Ainsi, dit JMV, la société capitaliste n’est plus ce mécanisme bien huilé qui paraissait capable de tout intégrer et absorber au point de transformer les hommes en purs supports du travail et de la marchandise.
« Elle refoule, expulse, met au rebut plus qu’elle ne l’a jamais fait. »

ARTICULER TRAVAIL ET NON-TRAVAIL

Aussi, poursuit-il, il n’est en ce sens pas impensable que des couches non négligeables puissent être amenées à mettre en question les abstractions réelles qui dominent la société en essayant d’explorer et d’expérimenter autrement cette dernière.
« Dans le travail, il faut retrouver tout ce qu’il peut y avoir d’activités contrariées, de multi-dimensionnalités à l’oeuvre derrière l’activité apparemment pleine et affirmée qui se transforme en travail abstrait...
« Il faut notamment que le non-travail dans sa diversité cesse d’être subordonné au travail.
« Il faut aller vers un horizon où travail et non-travail se féconderont réciproquement et feront apparaître une nouvelle notion de richesse sociale ( richesse et complexité des échanges humains ) en lieu et place de l’accumulation de valeurs... »

REPENSER L’ACTION COLLECTIVE

Cependant, dit encore JMV, si l’on veut aller dans ce sens, il faudra procéder nécessairement à un renversement copernicien dans le domaine de l’action collective.
« Elle ne peut plus être dirigée par de grandes machines bureaucratiques imposant des mots d’ordre et des consignes d’en haut qui unifient en nivelant la diversité et alignent des actions communes sur la défense quasi exclusive de la marchandise force de travail ( sa valorisation contre la valorisation du Capital ).
« L’action collective doit de faire synthèse du multiple, intégrer de nombreuses déterminations de l’agir qui ne sont pas prises en charge par les seules revendications matérielles. »

ADDITIONNER LES POUSSEES DE L’AGIR DES UNS ET DES AUTRES

En effet, pense JMV, l’action collective ne peut ignorer les relations que les individus entretiennent avec leur environnement, les réseaux d’inter-action dans lesquels ils sont insérés, les milieux et les formes de vie où ils déploient leurs activités.
« La formulation d’objectifs collectifs doit elle-même être le fruit d’élaborations complexes, d’échanges interindividuels et d’échanges entre groupes pour permettre au plus grand nombre de se retrouver dans les mobilisations.
« Toutes proportions gardées, il faut que les inquiétudes, les impasses, mais aussi les poussées de l’agir des uns et des autres puisse s’exprimer et se traduire en termes de transformation de l’activité et de décrochage par rapport à la valorisation et à ses fétiches...
« En d’autres termes, conclut JMV, les mouvements sociaux comme les organisations qui y participent doivent rompre avec les formes pathogènes-paternalistes d’encadrement.
« Les individus ne peuvent se libérer de l’agir que s’ils se transforment dans et par l’action, que s’ils élargissent leur horizon de vie et dé-mercantilisent leurs échanges. »



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