Claude Guéant : Môssieur Claude.

vendredi 7 octobre 2011
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Sous ses airs austères d’éminence grise, ça ne se voit pas, mais le ministre de l’Intérieur a fait ses humanités chez Môssieur Charles Pasqua.

Avant, il était préfet.

Claude Guéant est devenu garde du corps.

Celui de Sarkozy, évidemment.

Avant, il servait la République.

Claude Guéant sert désormais des intérêts particuliers.

Avant, le secrétaire général de l’Elysée était courtisé.

Désormais, le ministre de l’Intérieur est craint, redouté jusque dans son propre camp.

Au fil des reniements et des remaniements, le haut fonctionnaire falot mais réputé efficace est devenu alternativement « le vice-roi », « le président bis », « le vrai Premier ministre », « l’homme le plus puissant de France », « le grand chambellan », « le cardinal ».

A l’âge de la retraite de la préfectorale (66ans), il est devenu l’Intri-guéant.

Son nom est désormais lié à ceux des personnages sulfureux de la Sarkozye : Alexandre Djouhri, Ziad Takieddine, Robert Bourgi...

Guéant a une excuse : tout petit préfet, déjà, on lui connaissait de mauvaises fréquentations.

C’est que Guéant est allé à l’école Pasqua.

D’abord dans les Hauts-de-Seine, puis à l’Intérieur.

Comme simple secrétaire général de la préfecture, puis comme directeur général de la police nationale.

Même son propre camp a oublié ce patronage.

Il faut dire que l’énarque a bien caché son jeu.

Soupçonneux et méprisants, les membres de « la Firme » - les porte-flingues de Sarko : Charon et autres Hortefeux ou Lefebvre - l’ont vu débarquer en 2002 chez Sarko, Place Beauvau, « avec sa valise » (mais non, pas une mallette !).

Son séjour à côté du patron devait être éclair, le temps de mettre la machine en route.

Les Sarko boys le trouvaient trop vieux, il avait alors 57 piges, et pas la réputation d’un politique.

Seul avantage : il ne risquait pas de leur faire de l’ombre avec son charisme de rond-de-cuir.

Une décennie plus tard, la Firme est dans les choux.

Guéant est resté.

Mieux : il a réalisé son rêve.

S’asseoir à son tour dans le fauteuil de « Môssieur Charles », celui de premier flic de France.

Avec le fauteuil, il a hérité des méthodes et du réseau.

En toute discrétion, en 2004, il a ainsi activé un certain Daniel Léandri, un ami de vingt ans.

Sous Pasqua, le brigadier corse disposait d’un bureau jouxtant celui du ministre.

Même s’il n’apparaissait pas dans l’organigramme officiel.

Guéant, alors directeur de cabinet de Sarko à l’Intérieur, en a fait son missi dominici au Venezuela et en Colombie pour négocier la libération d’Ingrid Betancourt , otage des Farc.

L’opération a échoué.

Mais, au passage, Léandri, condamné dans l’affaire Elf, a perdu son bracelet électronique...

Comme son maître, Guéant sait que de petits arrangements avec la légalité sont nécessaires.

Et qu’il faut bien fréquenter quelques filous - ou supposés tels - pour « se tenir au courant des affaires du monde » [1].

Alors oui, bien sûr, il « les conna[ît] », ces intermédiaires, ces porteurs de valises, ces princes de la commission, ces as de la rétrocommission.

Il les fréquente même.

Une rencontre discrète, un dîner, un aller-retour en jet, ça forge des amitiés....

Mais des Bourgi, Djouhri ou Takieddine, il « ne conna[ît] pas les travers que certains leur prêtent ».

Ni les reproches que peuvent leur faire quelques magistrats malotrus...

Entre la justice et l’Intérieur, c’est bien connu, il y a toujours eu des problèmes de communication.

Avec Pasqua, Guéant a aussi appris l’art de la grosse ficelle.

Dernière en date : troubler les grands électeurs en publiant les listes des candidats aux sénatoriales... sans étiquette.

Cela n’a pas suffi.

Le ministre de l’Intérieur - donc des élections - avait déjà tenté d’embrouiller l’électeur lors des cantonales de mars.

Au moment de l’annonce des résultats, depuis la salle des Fêtes de Beauvau, il avait additionné les scores de l’UMP avec ceux des divers-droite, y compris des opposants à la sarkozye.

Un calcul contre toute logique mathématique et politique qui lui a permis, face caméra, de « constater une bonne tenue de la majorité présidentielle » malgré une déculottée rare.

Guéant est un dangereux récidiviste...

Comme le pilier du SAC (barbouzes gaullistes), l’actuel premier flic de France est parfait pour les services commandés.

Toujours prêt à faire Front lorsqu’il s’agit de séduire la droite et au-delà.

Fort opportunément et régulièrement, à quelques mois de la présidentielle, il se rappelle au bon souvenir de l’électeur en affirmant qu’« à force d’immigration incontrôlée les Français ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux ».

Pour ceux qui n’avaient pas compris, il évoque, un peu plus tard, la « croisade » conduite par un Sarko libérateur en Libye.

Et, en vadrouille sur les Champs-Elysées, il calcule que « 10% des personnes passant devant les tribunaux parisiens [sont] de nationalité roumaine ».

Le Rom, l’étranger, voilà l’ennemi, le « terroriste » potentiel qu’il convient évidemment de « terroriser ».

Moins drôle que « Charlie », Guéant s’est cependant mis peu à peu à la galéjade.

Ainsi, c’est à Marseille, le 29 août, que le ministre de l’Intérieur a fait valoir un « recul de la délinquance » de 17% en France depuis 2002.

Pourtant, le 7 juillet, la Cour des comptes produisait un rapport consacré à « l’organisation et la gestion des forces de sécurité publique » qui établissait que,depuis 2009, « seule la stabilisation des escroqueries et infractions économiques et financières (principalement les escroqueries à la carte bancaire), en progression continue depuis 2005, a permis d’éviter la reprise à la hausse de la délinquance générale ».

Notre homme sait lire les chiffres et les interpréter à sa façon, comme lorsqu’il affirme, le 25 mai, que « deux tiers des enfants d’immigrés se trouvent sortir de l’appareil scolaire sans diplôme ».

Deux tiers qui, pour l’Insee, sont seulement 16% .

Juste une exagération marseillaise à la Pasqua !.

Et, si l’Intriguéant ne terrasse pas les terroristes comme son maître, il entend débusquer les taupes des journalistes.

Quitte, pour ne pas perdre de temps, à espionner les plumitifs eux-mêmes.

Et tant pis pour la violation du secret des sources.

A la question, posée par « Libération » le 16 septembre, de savoir pourquoi la Direction centrale du renseignement intérieur avait « exploré les fadettes d’un journaliste dans l’affaire Bettencourt », Guéant répond, comme s’il n’était pas à la manoeuvre :

« Je n’étais pas ministre de l’Intérieur au moment des faits ».

Tu parles, Charles !.

Par Didier Hassoux dans Le Canard enchaîné du 28/10/2011

Transmis par Linsay


[1« Libération », 16/9



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