« La lutte armée n’existe plus au Pays Basque aujourd’hui. »

Entretien avec Sabino Cuadra, député de Amaiur.
vendredi 25 novembre 2011
popularité : 2%

Les dernières élections espagnoles ont connu une percée au plan national de la coalition Izquierda Unida (écologistes et communistes) dont les députés occuperont onze sièges contre deux auparavant, au Congrès.

« Nous n’allons pas devenir une institution. Nous allons continuer dans la rue », assurait dimanche Cayo Lara, candidat d’IU à la présidence du gouvernement. Avec 700 000 voix en plus par rapport aux législatives de 2008, Izquierda Unida fait une percée qui fait écho au mouvement des Indignados, né il y a six mois en Espagne et sonne comme un avertissement aux grands partis dont la crédibilité s’effrite sous l’effet de la crise.

Et ce en dépit d’un système électoral complexe, résultant de la forte décentralisation de l’Etat espagnol, qui privilégie les partis nationalistes régionaux face aux petites formations nationales [1]. En nombre de voix, Izquierda Unida est la troisième formation espagnole, derrière les socialistes. A noter aussi qu’au delà de la déroute du PSOE, dans un contexte d’abstention plus grand que par le passé (70% de votants soit moins 3%) la droite (+600 000 voix) et le PSOE (- 4 millions) réunis perdent 10% des voix...

Au pays basque c’est la coalition indépendantiste AMAIUR qui a effectué un score historique. Le quotidien argentin Pagina 12 a interrogé un de ses représentants.

Amaiur, coalition composée de la gauche partisane (indépendantiste), Eusko Alkarasuna, Aralar et Alternatiba, a fait irruption avec force dans les élections de dimanche dernier. Elle a récolté le plus grand nombre de députés au Pays Basque (six) et un en Navarre, ce qui lui permet de former son propre groupe au Parlement et d’interpeller le futur chef du gouvernement Mariano Rajoy. Pagina/12 a dialogué avec le député élu de Navarre, Sabino Cuadra, avocat de 62 ans, originaire de Pampelune, qui se définit comme internationaliste et a une longue trajectoire comme activiste social.

Le bon résultat obtenu dans les élections se doit-il à ce que Amaiur a parié sur la non-violence ?

- L’abandon de la lutte armée de la part de l’ETA a influé de manière importante sur le scénario politique global d’Euskal Herria (Pays Basque) et dans tous ses domaines. Il n’en demeure pas moins que pour une partie de l’Etat et de ses principaux protecteurs politiques, le PP et le PSOE, il y a des pas dans la même direction, comme la libération immédiate des prisonniers et prisonnières politiques gravement malades, la libération de ceux qui ont déjà accompli les trois quart de leur peine et le rapprochement de tous les prisonniers d’Euskal Herria. De même il faudra que soient désactivés tous les mécanismes comme les lois et tribunaux d’exception, les jugements en cours et que s’ouvre un processus de dialogue qui permette que notre peuple puisse obtenir le droit de parler et de décider sur son futur sans ingérence ni imposition externe aucune. En tous cas, le bon résultat électoral de Amaiur tient surtout au soutien à un ferme engagement d’unité entre toutes les forces de gauche, souverainiste et indépendantistes basques, et à l’évident appui que celles-ci tenaient avant même l’annonce de ETA d’abandonner la lutte armée.

Ce bon résultat pourrait-il pousser Amaiur à entrer dans le gouvernement basque dans un futur proche ?

- Ce n’est pas une question que nous nous sommes posés pour le moment, mais il est évident que les résultats atteints vont profondément modifier le panorama politique basque. Les portes d’un futur assis sur justice sociale, liberté, souveraineté et pleine démocratie pour notre peuple sont aujourd’hui ouvertes en Euskal Herria. La prochaine étape est d’accumuler des forces dans une triple direction. En premier lieu, pour donner une forte impulsion au processus de paix et de normalisation démocratique ouvert en Euskal Herria afin d’obtenir un cadre politique de dialogue, négociation et accord qui permette d’aborder les causes du conflit vécu. En second lieu, renforcer, élargir et approfondir le cadre d’unité de la gauche souverainiste et indépendantiste atteint, et enfin, faire face aux brutales compressions sociales et attaques néolibérales qui, initiées par le PSOE, seront sans nul doute approfondies avec l’arrivée au gouvernement du PP.

Quel rôle allez-vous jouer dans une future négociation de paix avec l’ETA ?

- ETA a affirmé récemment de manière catégorique qu’elle n’a aucune intention de participer ni d’influer sur le processus de paix et de normalisation démocratique qui s’est initié. Le dialogue entre cette organisation et le gouvernement devra se centrer par conséquent sur les différents aspects en rapport avec le conflit armé, à savoir, prisonniers, armes, mais le processus politique qui déjà s’est ouvert doit être impulsé et mené à bien par les différents agents politiques et sociaux de notre peuple.

Vous pensez assumer les charges, étant donné qu’à son époque Herri Batasuna ne reconnaissait pas le Parlement national...

- Nous continuons sans accepter le Parlement espagnol et le cadre institutionnel, pas plus de même des normes comme la Constitution et l’OTAN. Nos priorités, ordres du jour, rythmes de travail, présences et absences au Congrès seront marqués par notre peuple et nos électeurs. Notre référence ne sera ni l’Etat espagnol ni son gouvernement, mais Euskal Herria et ses secteurs populaires.

Dans Amaiur, comment coexistent des forces qui condamnent la violence avec d’autres qui participèrent à la lutte armée ?

- La lutte armée maintenant n’existe plus dans Euskal Herria car l’ETA l’a abandonnée. Dans Amaiur nous regardons vers le futur et c’est cela qui nous met d’accord. Il faut s’attaquer maintenant aux causes qui de ce conflit, comme la négation pour notre peuple du droit de décider pour lui-même et d’aborder toutes les conséquences qui en ont découlé.

Que signifie le Parti Nationaliste Basque pour votre coalition ?

- Sa signification est double. D’un côté, il s’agit d’un parti nationaliste dont l’engagement actuel manque de sens pour défendre un Statut d’Autonomie complètement épuisé et mis en question par la majeure partie de la citoyenneté basque. Il s’agit d’un parti autonomiste, mais qui compte aussi sur des bases populaires qui vont plutôt au-delà de ce qui est posé par ses dirigeants, pour lesquels seulement existe la politique du plat de lentilles. Notre engagement va essayer qu’il s’incorpore à la nouvelle dynamique ouverte en Euskal Herria.

Comment croyez-vous que va agir le gouvernement de Mariano Rajoy avec Amaiur ? Divers dirigeants populaires avaient demandé l’illégalité de votre alliance.

- Euskal Herria a été l’unique lieu de l’Etat espagnol dans lequel les formations de droite PP et (son allié) l’Union du Peuple de Navarre ont subi un clair recul, ainsi que le PSOE. Ce sont les forces nationalistes et partisanes qui ont fait irruption fortement dans le panorama politique. Tout est lié aussi à nôtre haut haut niveau de reconnaissance internationale concrétisé en octobre dernier à la Conférence de Paix de Donostia-San Sebastian, ce qui fait que ce ne sera pas [le processus de contestation de la légalité de l’alliance NDR], peut-être, le scénario le plus probable. En tous cas il est évident aussi que si l’on prétend de nouveau avancer dans cette voie [de déclarer notre alliance comme] illégale, la réponse politique et sociale qui va venir de notre peuple va grandir et le discrédit et le rejet international d’un gouvernement qui a aujourd’hui besoin d’un soutien dans ces domaines, vont être d’autres éléments importants à considérer.

Entretien de Mercedes Lopez San Miguel, de Madrid pour Pagina/12,
Buenos Aires, 22/11/2011

Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant

Quelques éléments supplémentaires

_ Amaiur est devenue la 5è force politique du pays. Après 15 années d’absence, la “gauche nationaliste” basque fait un retour en force à Madrid.

_ En 2002, le Parlement espagnol avait fait passer une loi pour demander à la justice de déclarer le parti Batasuna illégal. A l’époque, cette formation regroupait la mouvance indépendantiste basque et était considérée comme le bras politique de l’ETA.

_ Depuis son interdiction officielle l’année suivante, Batasuna a boycotté les institutions de l’État espagnol.

Le vent tourne en mai dernier lors des élections municipales.

En pleine trêve de l’ETA et alors que l’organisation est très affaiblie, la gauche indépendantiste, sous la bannière de Bildu, crée la surprise en devenant la deuxième force politique au Pays Basque.

_ Pour la première fois depuis la restauration de la démocratie en Espagne, ces législatives se sont déroulées sans menace de l’ETA.
Le PNV, Parti Nationaliste Basque, longtemps aux commandes du gouvernement basque a récolté plus de voix qu’Amaiur, mais ce dernier obtient un député de plus à la faveur de la loi électorale.

[1Il faut 42 411 voix aux nationalistes navarrais de Geroa Bai pour obtenir un siège, 60 000 au PP, 64 000 au PSOE et 155 000 à IU



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