INVASION MARXIENNE

vendredi 6 avril 2012
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Séminaires, revues, éditions, essais : Marx et Engels connaissent une petite renaissance, avec celle de « l’idée communiste » célébrée par quelques intellectuels en vue. Un « retour » prévisible à l’heure de la plus grave crise du capitalisme depuis 1929, et dans un pays marqué par la culture communiste. Pour certains partisans d’une « gauche radicale », c’est bien vers Marx (1818-1883) qu’il faut se pencher pour sortir du capitalisme.

Aucune figure du socialisme républicain ou de l’anarchisme ne suscite cet engouement, et la plupart des pionniers du socialisme n’intéressent que des spécialistes. Même durant leur éclipse des années 1980, Marx et Engels sont restés parmi les théoriciens les plus commentés au monde. Les raisons en sont connues : alors que l’auteur du Capital fut peu lu de son vivant, il devait accéder à la gloire pour avoir fourni l’idéologie officielle de la social-démocratie allemande, du bolchevisme et d’innombrables régimes et courants communistes et socialistes.

Rien ne garantissait cette postérité. Comme le rappelle l’historien Mathieu Léonard dans son riche tableau de l’Association internationale des travailleurs (L’Emancipation des travailleurs. Une histoire de la Première Internationale, La Fabrique, 2011), il faut se déprendre des « diverses hagiographies marxistes » qui font de Marx le démiurge de la Ire Internationale, fondée en 1864.
On sait d’ailleurs que des batailles y opposeront Bakounine et les anarchistes à Marx et Engels, les premiers accusant les seconds de justifier un « socialisme autoritaire » en confiant à l’Etat un pouvoir démesuré, fût-il provisoire. Des anarchistes estimeront que le totalitarisme de l’URSS justifiait leur anti-marxisme. Mais d’autres objecteront qu’il ne faut pas laisser cette pensée riche d’émancipation à un régime liberticide opprimant le prolétariat.

Telle fut la position de Maximilien Rubel (1905-1996) : dans son combat contre le stalinisme, ce grand interprète réédita Marx dans « La Pléiade », en concurrence avec les Editions sociales, dépendantes du Parti communiste français.
L’auteur en 1974 de Marx critique du marxisme (réédition Payot, 2000) considérait que Marx, en épousant la cause de l’émancipation ouvrière et en visant l’abolition de l’Etat, était plus proche des anarchistes que du socialisme ou du communisme. Et il soulignera que « l’idéologie et la politique staliniennes n’ont pas, sur le plan scientifique et éthique, de plus grand adversaire que Karl Marx ».

Grâce au beau recueil publié aujourd’hui, Marx et les nouveaux phagocytes, on mesure mieux l’ampleur de son combat assez solitaire contre l’instrumentalisation de Marx par les idéologues du communisme stalinien. Son récit de la constitution difficile des oeuvres complètes se lit comme un roman policier. Il rappelle notamment la trajectoire du Russe David Riazanov (1870-1938) : ce marxologue réputé, fondateur de l’Institut Marx-Engels, qui collecta de nombreux inédits, fut envoyé en camp de travail, puis fusillé sur ordre de Staline.

Plus de quinze ans après la mort de Rubel, les usages de Marx ont changé. Non seulement parce que le « socialisme réel » est mort, mais aussi en raison de la nouvelle phase du capitalisme. Encore dans les années 1960-1970, des théoriciens socialistes, même admirateurs de Marx, jugeaient qu’une partie de son apport était périmé. Par exemple, dans La Conception de l’homme chez Marx (Payot, 2010), le philosophe freudo-marxiste Erich Fromm (1900-1980) estimait que Marx n’avait pas vu que le capitalisme « était capable de se modifier et de satisfaire aux besoins économiques des nations industrialisées ». Aujourd’hui, ce temps semble lointain.

Des intellectuels célèbrent ainsi Marx dans un style qui frôle l’hagiographie. Il en va d’Henri Pena-Ruiz dans son interview fictive de Marx, basée sur des textes authentiques.

Dans ce travail de vulgarisation, Entretiens avec Karl Marx (Plon, 178 p., 13 €), le philosophe souligne que l’auteur du Capital permet de déchiffrer le « troisième âge du capitalisme », celui où « la finance impose ses mirages mortifères et ses fortunes insolentes conjugués aux nouvelles figures de la misère ».
Et de saluer ce combattant de la liberté qui aurait refusé « toute »fatalisation« de l’injustice ». D’autres en appellent à renouer avec Marx en rompant avec les critiques de gauche du marxisme.

Ainsi, dans Marx et l’invention historique, la philosophe Isabelle Garo, active dans Contretemps - la revue liée au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) - s’en prend à Cornelius Castoriadis (1924-1997) : selon elle, le cofondateur du groupe Socialisme ou barbarie aurait eu tort de dénoncer en Marx le propagateur de visions platement déterministes, technicistes et économicistes.
Au contraire, Garo érige Marx en penseur-clé de « l’invention historique » : théoricien éminemment politique, il aurait su comprendre l’articulation entre la libération individuelle et l’émancipation de classe, et concevoir la sortie conjointe de la domination socio-économique et de l’oppression politique.

Ainsi, le « gouvernement des producteurs eux-mêmes », dont Marx fait l’éloge concernant la Commune de Paris, tracerait la voie d’une vraie démocratie « qui associe les dimensions politiques, sociales et économiques, aux antipodes de tout despotisme, qu’il soit d’usine ou étatique, abolissant la coupure entre une machinerie économique ou politique et les besoins sociaux ».

N’y aurait-il donc aucun point aveugle chez Marx ? Telle n’est pas la thèse du livre remarquable, Marx, prénom : Karl, que publient le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, qui avaient participé, avec Garo, au colloque « Puissances du communisme », organisé en 2010 par la société Louise-Michel, liée au NPA.

De Marx, ils disent garder la conviction qu’il faut sortir du capitalisme, abolir le salariat et en finir avec la professionnalisation de la politique. Mais ils ne convergent ni avec Rubel, auquel ils reprochent de chercher une « cohérence éthique » chez Marx, ni avec la façon dont Garo rejette les accusations de déterminisme.

Pour eux, il y a bien deux logiques, indissociables mais divergentes, à l’oeuvre dans la pensée marxienne : la « logique du système », celle qui pose que le capitalisme engendre, avec la nécessité d’un processus naturel, sa propre négation, et la « logique de l’affrontement », celle de la lutte des classes, dont l’issue reste ouverte. Le mot « communisme » exprimerait la « résolution imaginaire » de cette tension.

Ces tendances, les auteurs préfèrent les ausculter, même si la seconde leur semble la plus féconde aujourd’hui.

En tout cas, grâce à Marx, on pourrait expliquer le « devenir-monde du capital », en approfondissant son analyse. Alors que tout, y compris l’Etat, l’éducation et l’intimité des individus, se trouve toujours davantage soumis, expliquent-ils, à la logique du capital, relire Marx aide à formuler la nouvelle alternative : ou bien, vraisemblablement, une aggravation conduisant à la « domination absolue » du « capital-monde », ou bien une lutte sociale planétaire qui réinventerait le communisme.

L’auteur du Capital, affirme Laval dans Marx au combat (Le Bord de l’eau, 90 p., 8 €), est redevenu « à la mode ». Il serait toutefois dommage que cette heureuse ferveur ait pour envers l’oubli de tous les esprits socialistes ou anarchistes qui surent voir précocement ses limites.

Et il reste énormément à faire en France pour exhumer les doctrines du socialisme allemand, dans leur diversité et leurs contradictions, qui furent plongées dans la nuit quand l’astre Marx rayonnait.

Serge Audier

Relire Lénine et Gramsci

Les éditions La Fabrique poursuivent leur redécouverte du marxisme en rééditant deux grands classiques du communisme : le fameux livre de Lénine (1870-1924), L’Etat et la Révolution (présentation de Laurent Lévy, 232 p., 13 €), et les Cahiers de prison du dirigeant du Parti communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), sous forme d’une anthologie (Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, 338 p., 16 €).

Ecrit peu avant la révolution d’Octobre 1917, l’essai de Lénine développe sa théorie du « dépérissement de l’Etat » dans le sillage de Marx et Engels, en soulignant ses fortes convergences, mais aussi ses désaccords avec l’anarchisme. Vingt ans plus tard, mourrait Gramsci dans les geôles fascistes, après avoir renouvelé profondément le marxisme. Pour lui, la révolution bolchevique était une « révolution contre Le Capital » de Marx, puisqu’elle avait explosé dans des conditions qui n’étaient pas « mûres ».

Dans sa préface stimulante, Keucheyan explique pourquoi il faut relire Gramsci. Théoricien souvent caricaturé de « l’hégémonie culturelle », l’Italien ouvre des perspectives à une « pensée critique » qui manque cruellement de « réflexion stratégique ». Et en écrivant, avant bien d’autres, sur les « groupes subalternes », Gramsci aiderait à penser « la pluralité des situations de domination, tout en tâchant de concevoir la spécificité de la logique du capital ».

Ouvrages

Marx et les nouveaux phagocytes, de Maximilien Rubel
Dans ce recueil d’articles, Maximilien Rubel retrace l’histoire compliquée de la circulation des écrits de Marx et montre comment le sens libertaire de sa pensée a été enseveli sous les manipulations staliniennes. La postface polémique de son ancien collaborateur Louis Janover explique pourquoi Rubel n’a cessé de déranger l’intelligentsia communiste.
Ed. du Sandre, 294 p., 26 €.


Marx et l’invention historique, d’Isabelle Garo
Composé d’articles, ce livre trouve son unité dans la conviction que la pensée de Marx n’a rien de commun avec le déterminisme, l’anti-individualisme ou l’autoritarisme. Au contraire, on y trouverait les plus fécondes analyses qui mettent la politique, conçue comme invention et innovation collectives, au coeur du processus historique.
Syllepse, « Mille Marxismes », 190 p., 10 €.


Marx, prénom : Karl, de Pierre Dardot et Christian Laval
Enorme somme d’histoire des idées et d’exégèse philosophique, ce livre situe Marx dans son temps. L’auteur du Capital, qui reconnaissait n’avoir pas inventé le concept de « lutte des classes », emprunta beaucoup aux disciples de Saint-Simon ou aux historiens bourgeois. Cependant, selon les auteurs, il y a bien une originalité marxienne, qui résiderait dans une approche à la fois évolutionniste et conflictuelle.
Gallimard, « NRF Essais », 810 p., 34,90 €.

Par Serge Audier
Le Monde des livres
6 avril 2012




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