Echos du Sommet des Amériques : Philanthropicapitalisme !

vendredi 27 avril 2012
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« Dans le capitalisme culturel, la charité fait partie du système économique, autrefois il existait une division entre la charité et le capital, on gagnait de l’argent et ensuite on en redistribuait par charité, mais maintenant se sont effacées les frontières et ils font partie du même acte, la charité est fusionnée avec la consommation ».
 [1]

« Ainsi que les pires maîtres d’esclaves furent ceux qui traitèrent avec bonté leurs esclaves, évitant ainsi que ceux qui souffraient du système prennent conscience de l’horreur de celui-ci, et que ceux qui l’observe le comprenne (...) la charité dégrade et démoralise. (...). Il est immoral de se servir de la propriété privée aux fins de soulager des terribles maux qui résultent de la même institution de la propriété privée. C’est à la fois immoral et injuste »
 [2]

Shakira [3]à part d’entonner d’une voix dérèglée et de manière équivoque l’hymne national de Colombie, fut chargée de présenter au Sommet des Amériques la « nouvelle » idée du philanthropicapitalisme, appliqué à l’éducation. Devant des centaines de capitalistes d’Amérique, la chanteuse récita une tirade néolibérale qui dura vingt minutes [4].

Elle soutint que l’investissement dans l’éducation précoce est un commerce prometteur par lequel on obtient des bénéfices inespérés. De même, elle quantifia ces bénéfices, signalant que pour chaque dollar investi on peut obtenir 17 dollars de bénéfice à l’âge adulte, ce qui indique la rentabilité de se consacrer à des oeuvres sociales, l’essence de ce qu’on appelle philanthropicapitalisme, dans lequel elle-même se présente comme un exemple à imiter. Avec certitude, elle sait pourquoi elle le dit, pour l’exemption d’impôts et les privilèges fiscaux dont elle a joui en Colombie et dans d’autres pays. Elle répéta les formules bien connues selon lesquelles l’éducation est un instrument qui en finit avec la pauvreté et qu’elle-même depuis 17 ans a réalisé un projet philanthropique dans l’éducation qui lui a permis de libérer quelque 6000 enfants.

Elle demanda aux entrepreneurs qu’ils investissent dans l’éducation et critiqua comme obsolète et démodée l’idée que c’est l’Etat qui doit fournir l’éducation. Elle considéra que l’éducation non seulement aide les gens à sortir de la pauvreté, mais qu’elle a la vertu de convertir les personnes en clients potentiels, avec lesquels les entreprises qui investissent sortent gagnantes à double titre : elles obtiennent des intérêts directs dans l’éducation et s’assurent des acheteurs futurs de ses produits. Cela, soutint-elle, n’est pas la vieille charité, qui consistait à offrir quelque chose en échange de rien, mais un commerce dans lequel on investit pour obtenir des bénéfices comme des entrepreneurs de réputation mondiale comme philanthropes, comme Bill Gates ou Georges Soros.

Shakira annonça, en outre, qu’elle avance de vastes projets éducatifs dans différents pays d’Amérique latine avec la fabuleuse couverture de 6.200 enfants, sur un total, lisez bien, de 35 millions d’enfants qui dans toute l’Amérique latine n’ont accès à aucun type ni niveau éducatif. Cela signifie que son projet éducatif de type philanthropique, avec lequel elle obtient de grands dividendes économiques, a résolu les problèmes d’éducation à un extraordinaire 0.018 pour cent des enfants du continent. C’est-à-dire qu’il faudrait 5.385 entrepreneurs philanthropiques pour répondre aux besoins de tous les enfants sans éducation en Amérique latine et solutionner ce problème social, qui seulement a été résolu à Cuba !

Ce sermon néolibéral sur l’éducation n’est aucunement une nouveauté, parce que c’est le même que répètent comme une psalmodie les technocrates et économistes Made in USA, les recteurs des universités, les porte-paroles du Ministère de l’Education, la Banque Mondiale et les pédagogues néolibéraux. La nouveauté réside dans le fait qu’il y ait une fausse chanteuse qui a assumé la clameur de ce projet et l’a accompagné de l’idée, qui n’est pas de son cru, que le philanthropicapitalisme est le meilleur moyen pour sortir de la pauvreté et du retard et pour réussir à construire l’Amérique latine « prospère, forte et sûre que nous méritons et dont nous avons toujours rêvé ».

Comme on le sait, les rêves du capitalisme sont le cauchemar des peuples !

Mais l’objectif central de cette note n’est pas de commenter les « originales » idées de Shakira sur l’éducation, avec lesquelles un jour peut-être elle pourra être désignée Directrice Générale de l’UNESCO ou d’instances semblables. Nous mentionnons le philothropicapitalisme parce qu’elle le nomme de manière explicite, et que nous avons l’intention de montrer que le laboratoire primitif d’expérimentation du philanthropicapitalisme fut le VI Sommet des Amériques, réalisé à Carthagène.

Regardons pourquoi dans ce sommet se donnèrent diverses leçons de générosité entrepreneuriale et corporative, propres du Manuel du Parfait Philanthropicapitalisme latino-américain.

Première leçon : Philanthropicapitalisme tropical inversé

Ce qui arriva avec l’orgie que les agents secrets de Barack Obama organisèrent dans la ville de Carthagène, (maintenant nous comprenons pourquoi ils l’appellent la Ville Héroïque), est le plus clair exemple de ce que les Etats-Unis entendent par philanthropicapitalisme. Les truands gringos qui exercent comme ambassadeurs, agents secrets, conseillers militaires, mercenaires, ont l’invétérée coutume, que l’on peut appeler sans exagération impérialisme sexuel, de convertir les lieux où ils arrivent en bordels et de prostituer les jeunes natives, avec la circonstance aggravante que cela se fait à bas prix ou gratis, comme si c’était un honneur pour les femmes de ces terres qu’elles soient souillées par les yankees.

Le philanthropicapitalisme inversé dans ce cas réside dans le fait qu’après avoir satisfait leurs bas instincts, les gardes du corps d’Obama refusèrent de payer le prix accordé par les travailleuses sexuelles, exigeant de la philanthropie des dames, qui devaient être compréhensives devant le sacrifice que les gardes du corps gringos faisaient en venant dans ces terres tropicales et sous-développées. Ils ont affirmé mettre en péril leur sécurité en osant investir leur capital sexuel à haut risque dans ces parages en échange de quoi il était normal que, à la suite de ce sacrifice, les travailleuses sexuelles les récompensent en ne se faisant pas payer pour leurs services mais au contraire leurs soient reconnaissantes d’avoir fait attention à elles.

Voilà un exemple typique de la manière dont les Etats-Unis voient les pays latino-américains et leurs peuples, comme des bordels habités par des prostituées bon marché, et leurs gouvernants comme des proxénètes inconditionnels, comme viennent de le montrer avec un luxe de détails les gouvernants du protectorat yankee, qui s’appelle encore Colombie.

Seconde leçon : les débuts du TLC [5] entre la Colombie et les Etats-Unis, ou le philanthropicapitalisme à vaste échelle.

A grand bruit et avec le rire traître de ceux qui savent qu’ils ont vendu pour un plat de lentilles les richesses du pays à l’impérialisme étasunien, divers porte-paroles du gouvernement colombien ont annoncé qu’à partir du 15 mai prochain entre en vigueur le Traité de Libre Commerce entre les Etats-Unis et la Colombie. En réalité, celui-ci a déjà commencé à fonctionner au sommet de Carthagène par un échange économique et sexuel de type inégal : celui des gardes du corps de Barack Obama qui jouirent joliment avec des travailleuses sexuelles de Carthagène, mais se refusèrent à leur payer le prix de leurs services. Un clair échantillon du philanthropicapitalisme tropical que le Sud offre au Nord.

Cela est un échantillon d’avance de tout ce qu’on peut attendre au sujet du philanthropicapitalisme des Etats-Unis, qui va répéter à grande échelle ce qui a eu lieu dans un hôtel de Carthagène. En effet, en peu de semaines va se généraliser le pillage des ressources et du territoire colombien et déjà il se dit que c’est pour le progrès et le bénéfice du pays et que nous devons être reconnaissants aux Etats-Unis pour tous les sacrifices qu’ils ont fait pour les Colombiens et pour avoir eu l’amabilité d’approuver, enfin, le Traité de Libre Commerce.

Avec l’arrivée de produits des Etats-Unis va augmenter encore plus le chômage et le travail informel, mais les propagandistes officiels et ses moyens de désinformation assurent que vont se créer de nouveaux emplois comme jamais auparavant.

Avec le TLC augmente le harcèlement et l’assassinat de syndicalistes et dirigeants populaires en Colombie [6], mais tant les cercles gouvernementaux des Etats-Unis comme ceux d’ici assurent que cet accord est une bénédiction pour les syndicats.

- On va détruire les écosystèmes, les mers, les rivières, les forêts du pays, comme résultat de la recherche insatiable de richesses naturelles et la création d’oeuvres d’infrastructure de fuite, pour enlever les produits du pays et les envoyer aux Etats-Unis, mais les journalistes nous disent que tout cela va signifier une meilleure protection environnementale et l’utilisation de nos richesses.

- On va privatiser ce qui reste d’éducation et de secteur public, mais ils nous assurent que de telles mesures vont signifier une amélioration des services et des recettes pour les entrepreneurs privés qui vont nous aider à sortir de la pauvreté et du sous-développement, comme Shakira, mais la seule chose qu’ils font est de généraliser l’analphabétisme, l’ignorance et la stupidité.

- On va détruire les faibles fondations de la production agraire nationale, avec l’importation brutale de nourriture dégueulasse en provenance des Etats-Unis, mais ils veulent nous convaincre que nous allons améliorer notre alimentation et notre sécurité alimentaire en consommant cette malbouffe.

S’il y avait des doutes sur ce que nous disons, il suffit de mentionner deux faits qui montrent le niveau d’abjection qui peut passer sur ces terres de philanthropicapitalisme :
d’une part, les postures du gouvernement colombien, dirigé par Juan Manuel Santos, au Sommet de Carthagène devant l’exclusion de Cuba et la revendication argentine des Iles Malouines, sur lesquels il garda un silence complice et se plia aux préceptes du maître impérialiste des Etats-Unis [7] ;
d’autre part, l’attitude antilatino-américaine assumée lors de la visite de Mariano Rajoy, président du gouvernement espagnol, à qui Santos dit, en référence à la politique de nationalisation de YPF en Argentine, que « à la différence d’autres pays, ici nous n’exproprions pas ». Une manière insolente d’affirmer : venez et emportez ce que vous voulez, comme aux temps de la colonie, quand venaient les vices-rois et autres envoyés de la monarchie ibérique. Cela est le véritable philanthropicapitalisme en fonctionnement, avec lequel, comme toujours, nous reste la misère et l’horreur, pendant que d’autres s’emparent de nos richesses et des bénéfices.

Troisième leçon : Le philanthropicapitalisme de l’Etat colombien

Le philanthropicapitalisme souligne l’importance que les capitalistes investissent dans des oeuvres sociales pour obtenir des bénéfices et que seulement cet investissement se fasse à la marge de l’Etat, ou dans une relation dans laquelle l’Etat se limite à seconder le capital privé.

Mais au Sommet de Carthagène, rien de cela ne se produisit, parce que ce fut l’Etat colombien qui intervint les mains pleines pour recevoir en mettant les petits plats dans les grands tous les invités, parmi eux des centaines d’entrepreneurs qui étaient présents au Sommet. Dans une claire démonstration de philanthropicapitalisme étatique, l’Etat colombien et ses forces répressives se donnèrent à la tâche, et le plan militaire jamais ne fut plus précis, en peignant la ville de Carthagène, rue par rue, maison par maison, pour retirer les pauvres du centre de la ville, parce qu’ils l’enlaidissent et étaient une mauvaise vitrine pour la vente du pays au capital transnational.

On enleva de la zone historique de la ville jusqu’aux chiens, en même temps que les mendiants, les vendeurs ambulants, les cuisinières populaires et tous ceux qui gênaient. On remodela des avenues pour que la caravane de Barack Obama composée d’une vingtaine de limousines et voitures luxueuses n’eut aucun obstacle sur son chemin. La ville se militarisa comme jamais on ne l’avait vu, avec des milliers de policiers, militaires, agents secrets, plongeurs et pilotes pour la surveiller.

Tout ce dispositif de sécurité, contrôle et embellissement artificiel de Carthagène, avec les coûts du Sommet, a signifié une dépense élevée pour le trésor public de Colombie, qui a pu atteindre les 50 millions de dollars (100 mille millions de pesos colombiens), une somme qui aurait pu être investie dans des écoles, des hôpitaux, des parcs ou universités, qui font défaut aux ressources étatiques, en grande partie destinées au paiement de la dette externe et au financement de la guerre contre les pauvres de ce pays.

Bien sûr, rien de cela importe, parce que ce dont il s’agit est de vendre l’idée que la Colombie est une destination sûre pour l’investissement étranger, et que comme de bons esclaves des Etats-Unis, les gouvernants de ce pays sont disposés à se prosterner tout le temps et faire jusqu’à l’impossible pour montrer leur caractère inconditionnellement servile.

Dans ces conditions, dans la dure réalité, la philanthropie fonctionne dans un sens contraire à celui annoncé par les porte-paroles du capitalisme. Des événements si tapageurs et inutiles, comme le Sommet des Amériques, ne sont pas sponsorisés par le capital privé et ses entreprises, mais par l’Etat colombien, lequel emploie le patrimoine public pour accueillir le capital privé et permettre que Barack Obama ronfle durant deux nuits à Carthagène, un privilège que n’ont pas tous les esclaves du monde, mais qui s’est avéré très coûteux pour le peuple colombien.

Renan Vega Cantor

Renan Vega Cantor est historien et professeur titulaire de l’Université Pédagogique Nationale de Bogota, Colombie.

Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant



[1Slavoc Zizeck, « L’hypocrisie de la philanthropie (la manière dont le système maintient le statut quo) », sur http://pijamasurf.com/2010/08/la-hipocresia-de-la filantropia-la-forma-en-la-que-el-sistema-mantiene-el-status-quo/

[2Oscar Wilde, « L’âme de l’homme sous le socialisme » disponible sur http://upload.wikimedia/commons/0/07/El_alma_del_hombre_bajo_el_socialismo.pdf

[3chanteuse pop colombienne

[4On peut consulter son intervention sur : http://www.youtube.com/watch?v=bA-f6L8UmtM

[5Traité de Libre Commerce

[6Rappel de la rédaction : la Colombie détient le record des assassinats de syndicalistes, voir rubrique

[7sur l’exclusion de Cuba la presse française a indiqué que le chef d’état colombien avait dénoncé celle-ci comme inacceptable NDR



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