Soirée électorale médiatique : des chiffres et des maux

mardi 19 juin 2012
par  Charles Hoareau
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Nous sommes plusieurs à regarder les résultats s’égrènent qui ce dimanche soir de deuxième tour des législatives à la télévision. Ils sont entrecoupés de déclarations et de débats qui n’éclairent guère les enjeux.

Le 1er chiffre qui nous saute aux yeux est celui de l’abstention. C’est celui qui devrait attirer tous les commentaires et toutes les analyses. On aurait compris qu’au soir de ce second tour les débats tournent essentiellement autour de cela et de la nouvelle alerte que constitue ce chiffre.

Comment gouverner un pays dont seuls 55% des inscrits vient de voter (seulement 43,23% de votants si on prend en compte le nombre réel d’habitant-e-s de France [1]) ?

Les chiffres sont d’ailleurs implacables : avec moins de 20% des inscrits (19,37 % au 1er tour) le PS obtient 55% des sièges.

Et que dire du président, homme seul au pouvoir exorbitant, qui a obtenu moins d’un quart des voix au 1er tour [2], et a été élu au second tour, selon ce même calcul par seulement un tiers des habitant-e-s de France (33,79%) ?

Pourtant nos spécialistes et politiques invités ce dimanche soir en parlent à peine, comme si cela était regrettable mais sans en tirer ni leçon, ni sens [3] surtout sans pointer les disparités que recouvre ce chiffre énorme.

Nadine Morano, celle qui a des valeurs communes avec le FN, du moins celle qui en convient ouvertement, est battue ! Joie autour de la table et un coup à la santé des lorrains.

Richard Maillé va pouvoir se reposer. Lui qui se targuait d’être le député le plus actif de France et qui avait été à l’origine de la loi étendant le travail du dimanche dans le commerce est battu : un clin d’œil à Djamila et aux copines de Plan de Campagne.

Petit détour.

On apprend qu’en Grèce Syrisa devenu « d’extrême gauche » (ah bon ! Depuis quand ?) n’a pas la majorité et que donc « l’euro est sauvé » ! (sic !) Quand Syrisa a-t-il dit qu’il voulait sortir de l’euro ? Il a même dit le contraire et ce qui l’oppose au parti communiste grec le KKE !! Syrisa a seulement dit qu’il était contre l’austérité et les médias traduisent par sortie de l’euro ? On est fixés…

Tout se passe comme si tous ces gens « des milieux autorisés » s’autorisaient à ne pas voir ces millions de personnes qui ne votent parce qu’ils ne trouvent pas d’offre politique qui leur convienne et leur apporte l’espoir. Un commentateur revient sur la réforme Jospin et sur la lassitude qu’elle engendre. Nous avons déjà dit ici ce que nous pensions de cette réforme et de ceux qui aujourd’hui la critiquent après ne l’avoir pas combattue hier. Elle n’explique pas tout, loin s’en faut. En particulier elle n’explique pas le fait qui est pourtant flagrant : les différences de taux d’abstention en fonction du revenu et de l’habitat des électeurs. Dans le Nord, dans l’Est en PACA, en région parisienne…c’est dans les quartiers populaires que l’abstention bat des records.

Ce n’est pas un phénomène nouveau mais il prend de l’ampleur à chaque élection. Dans ces quartiers-là, à part pour une partie de l’électorat de droite, les habitants ne se sont pas mis à voter le Pen, mais ils ne lui font plus barrage. [4].

La sociologue Céline Bracconier expliquait déjà près d’un mois avant la présidentielle les raisons de l’abstention parlant de « vote intermittent » et en expliquant qu’outre le « désenchantement » produit par l’alternance gauche droite qui n’a pas amélioré la vie des plus écrasés par le système, [5]
« il n’y a pas d’égalité face à la participation électorale (…)l. Les non inscrits, comme les inscrits qui votent le moins, appartiennent aux catégories de la population les plus fragiles : les travailleurs les moins stables, les chômeurs, les populations les plus précaires, etc. (…) les quartiers populaires installés à la périphérie des grandes villes, dont la population est plus jeune, plus au chômage, plus en difficultés que la moyenne, enregistrent régulièrement les taux d’abstention parmi les plus élevés du territoire national. (…) De même trouve-t-on parmi les facteurs explicatifs de l’abstention tout ce qui peut donner l’impression à un individu qu’il est relégué à une place de second rang, qu’il n’est pas considéré comme un citoyen à part entière. C’est l’un des facteurs explicatifs d’une plus forte abstention des populations françaises d’origine étrangère, qui s’abstiennent davantage, à caractéristiques socio-économiques égales, que les autres catégories, et sont notamment moins inscrites sur les listes électorales.(…) »

La sociologue pointe aussi un autre facteur c’est celui qu’elle appelle « l’encadrement militant » et de constater : « aujourd’hui, les quartiers populaires où l’on enregistre les plus forts taux d’abstention sont devenus des déserts militants et c’est désormais les familles et les amis sur lesquels reposent les dynamiques d’entraînement vers les urnes des moins politisés par ceux qui le sont un peu plus. »

Jack Lang est battu. Franchement cela ne nous fait pas de peine. Royal aussi : sale temps pour les transferts du mercato politique. Il fut un temps où un parti, le PCF, condamnait avec vigueur le principe même du parachutage.

Claude Guéant est battu : il pourra réviser ses cours sur ces civilisations à qui nous devons tant de choses (médecine chinoise ou arabe, astronomie et géométrie égypto-nubienne), chiffres arabes… au point que l’on pourrait croire qu’elles sont supérieures à la nôtre si on le suivait dans ses délires.

Déserts militants la question est là.

Dans ces élections et avant celle-ci on a eu le sentiment que les forces se réclamant de la gauche avaient intériorisé le propos de Strauss Khan expliquant dans son livre La flamme et la cendre [6] : « Les couches sociales regroupées dans le terme générique d’"exclus" ne votent pas pour (la gauche), pour cette raison simple que, le plus souvent, elles ne votent pas du tout. Au risque de l’impuissance, (la gauche) se voit dans l’obligation de trouver à l’intérieur d’autres catégories sociales le soutien suffisant à sa politique. » Il expliquait d’ailleurs [7] : « Vous avez raison de dire que le souci que nous devons avoir pour les dix ans qui viennent, c’est de nous occuper de façon très prioritaire de ce qui se passe dans les couches moyennes de notre pays. »

Tant que celles et ceux qui affirment qu’ils veulent changer de société ne s’attaqueront pas à ces déserts-là, il y a le risque qu’ils s’illusionnent eux-mêmes sur les mobilisations en trompe l’œil dans des meetings de campagnes électorales mobilisant avant tout les syndicalistes et les travailleurs à statut…Pour déchanter ensuite devant leurs écrans les soirs d’élections en constatant que, derrière une abstention qui a encore grimpé, le clientélisme a continué de faire des ravages à « gauche ».

Face à lui le FN poursuit sa progression en se posant comme le recours « propre », pour que le peuple retrouve ce qui lui fait tant défaut et qui a presque disparu du vocabulaire des autres, la souveraineté nationale et populaire : un comble pour ce parti héritier des dictatures !

L’héritière du milliardaire le Pen et l’avocat qui demande des fortunes à ses clients se font élire dans deux départements où le taux de chômage dépasse les 12% (respectivement 12,3% pour le Vaucluse et 12,7% Gard [8]

En l’absence de contrepoids idéologique les idées réactionnaires progressent.

Muselier est battu : franchement sa tête fait plaisir à voir !

Le FN n’aura pas d’élu à Marseille mais à voir ceux qui les battent (3 socialistes aux prises avec la justice, dont une, Sylvie Andrieux, est convoquée en correctionnelle. Le PS lui a retiré l’investiture mais tout l’appareil du parti, nombre d’élus PS en tête sont là pour sa victoire…Un autre Henri Jibrayel inquiété lui aussi, s’en prendra à la presse, aux candidats d’Europe Ecologie et du Front de Gauche et même à la la maire socialiste de secteur !! Encore des motifs pour croire en la politique pour les habitants des quartiers…)

La soirée se termine ou plutôt nous la terminons. Pas de vrai débat de société (ç’aurait été étonnant vu la campagne). Ayrault nous explique que ça va « être difficile » et que « rien ne nous sera donné »

C’est finalement la seule expression avec laquelle on est d’accord (même si on n’est pas sûrs de donner le même sens que lui aux mêmes maux).

Le lendemain matin grève des journalistes à France Inter, action nationale des salarié-e-s de Carrefour, manif à Nice contre Estrosi : les motifs d’espérer sont là.

Rien ne nous sera donné et c’est dans la rue que ça se passe…


[1la France compte 5,7% d’étrangers au 1er janvier 2012 (source INSEE) et la même source estime à 10% le nombre de françaises et de français qui ne sont pas inscrit-e-s sur les listes

[222,97% des voix de celles et ceux qui ont le droit de vote

[3essayez de chercher sur le net …ou même dans les rapports politiques d’après élections

[4on retrouve le phénomène observé en 2007 lors de l’élection de Sarkozy : les bantoustans ne votent plus et du coup libèrent l’espace pour une droite rédicalisée

[6janvier 2002 Grasset

[7en janvier 2002 face à Michelle Alliot Marie



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