SEB : des chiffres et des hommes

mardi 22 août 2006
par  Charles Hoareau
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Février 2006

Il y a six mois le groupe SEB qui possède les marques Arno, Calor, Krups, Moulinex, Rowenta, Seb, Tefal, emploie 7893 personnes en France et 13950 dans le monde annonçait. annonçait à ses salariés la fermeture d’ici à deux ans de trois de ses dix sites français (Syndicat, Dampierre, Fresnay ) et des suppressions d’emplois à Vernon soit un total de près de 900 emplois,

- 429 à l’usine SEB du Syndicat (Vosges),
- 171 à l’usine TEFAL de Dampierre (Jura)
- 214 à l’usine MOULINEX de Fresnay (Sarthe).
- 60 suppressions d’emplois (sur 245) à l’usine ROWENTA de Vernon (Eure)

Et encore ces chiffres ne prennent pas en compte les conséquences sur la sous-traitance...

Argument avancé ? La compétitivité bien sûr !

« 2005 a pourtant été une belle année pour le groupe SEB. Il a réalisé un chiffre d’affaire de 2,463 milliards d’euros, soit une progression de 7,6% (+4,9% à taux de change constant). Mais - et heureusement qu’il y a une presse bien renseignée pour nous aider à comprendre et prévenir les catastrophes [1] - pour les actionnaires, deux chiffres viennent ternir le tableau. En France, le groupe accuse un repli de 5,3% et de 2,6% dans les autres pays d’Union européenne. » Un drame pensez donc !

Mais il y a plus grave encore et ce n’est pas leur faute à ces braves actionnaires, c’est la faute à « la marge opérationnelle » chiffre très important en économie capitaliste (pardon libérale je m’oubliais, c’est de liberté qu’il s’agit pas de capital...).

Ce chiffre mesure en effet le pourcentage obtenu en divisant le résultat d’exploitation par le chiffre d’affaires ( ou pour simplifier le pourcentage de profit par rapport à l’argent investi ) Or cette sacro sainte marge qui n’était que de 6,5% il y a 7 ans et avait laborieusement réussi à monter toute seule (et certainement pas grâce au travail salarié) année après année pour atteindre 11,4% en 2004 était d’un seul coup d’un seul descendue à10,6% en 2005 soit moins 0,5%.

- 0,5% = + 890 licenciements c’est imparable !

En effet :

- En 2004 le chiffre d’affaires était de 2,289 milliards, et le résultat net de 131 millionsââ€Å¡¬

- En 2005 le chiffre d’affaires était de 2,463 milliards, et le résultat net de 103 millions d’euros.

A peine 103 millions de bénéfice net déclaré après déduction de tout ce qui peut être déduit c’est intolérable ! Aux esprits chagrins qui font observer que ce même résultat n’était que de 73 millions il y a 10 ans et que les dividendes des actionnaires ont en 2005 augmenté de 10% pendant que les salaires n’augmentaient que de 2 on répondra qu’ils ne comprennent rien à la logique économique et c’est ce que leur a fort justement répondu le journal patronal Les Echos.

Et d’ailleurs pour abonder dans le sens de cette logique nous proposons que demain les salariés travaillent gratuit quelques jours par an ou acceptent comme ailleurs des réductions de salaires alors la marge va carrément bondir et cela va nous faire certainement du bien !

Août 2006

Mais ces mesures n’étaient qu’un début ! Mercredi 16 août notre leader mondial du petit équipement domestique a annoncé sa décision de s’implanter sur le marché chinois. Voilà une idée qu’elle est bonne !

Pourquoi ? Pour « permettre une forte croissance dans des marchés émergents, notamment en Asie du Sud-Est », et « mieux couvrir le segment d’entrée de gamme sur certains marchés matures ». Et la presse bienveillante de nous rappeler que « lors de la présentation de ses résultats 2005, au printemps dernier, le groupe avait, en effet, insisté sur les « difficultés rencontrées, essentiellement en Europe, face à la concurrence d’entrée de gamme d’origine asiatique ».Ca c’est bien dit ! Donc SEB achète Supor et vend des « entrées de gammes » en Chine et en Europe (celles qu’il ne produit plus dans les 3 sites fermés) et sauve l’emploi restant ce qui prouve au passage que sa décision de fermer les 3 sites est une délocalisation par anticipation ce que n’ont pas vu (ou voulu voir) les syndicats hors CGT qui ont signé un plan social d’acceptation des fermetures.

Comment va-t-il s’implanter ? En achetant la société chinoise Zhejian Supor Cookware .
Il va donc acheter 51 à 59% de Supor [2] et dépenser 240 millions d’euros soit plus de 2 fois son excédent de 2005.

Il y a un hic

Comment croyez vous qu’il va faire pour payer cette dépense ? Nos gentils actionnaires vont-ils prendre la somme dans leur poche ?

On en doute mais qu’on se rassure par la voix de son PDG « le groupe a déclaré qu’il était "primordial de restaurer la compétitivité afin de retrouver le chemin de la croissance en France", que « Seb ne peut "pas espérer avoir une croissance importante" en Europe et doit se tourner vers les marchés émergents, qui "sont les réservoirs de croissance de demain", que l’Asie "devrait représenter plus de 30% de nos ventes en 2007".et que « l’achat de Supor n’aura "pas de conséquence sur l’emploi en France" . Il aura en revanche un "impact positif" sur le résultat net du groupe dès 2007, de l’ordre de "1 à 2% de croissance" du bénéfice. »

Si c’est le PDG qui le dit et la presse spécialisée qui le rapporte on le croit mais cela ne nous explique toujours pas où ils vont trouver l’argent...

Parce qu’en plus pour corser l’affaire il n’y a pas qu’en Chine que SEB fait des emplettes. Toujours la merveilleuse presse spécialisée nous apprend que « Seb ne néglige pas les autres marchés et vient de renforcer sa présence sur le marché américain, avec le rachat annoncé la semaine dernière d’actifs de la société d’articles culinaires Mirro WearEver pour 28,4 millions d’euros. »

28,4 + 240= 268,4 millions. Avec un bénéfice d’à peine 103 millions comment vont ils faire ? Va-t-on devoir lancer un Sebéthon ?

Mais c’est bien sûr !

La réponse est pourtant simple ! Et c’est là que l’on voit que nos dirigeants économiques sont des lecteurs attentifs de la presse spécialisée à moins que ce ne soit le contraire. Celle-ci nous explique qu’il n’était plus tenable pour un grand groupe comme SEB d’avoir la moitié de ses emplois en France et qu’il faut s’adapter en ces temps de mondialisation exaltante. Elle en dit même plus cette presse qui traite de ringards ceux et celles qui refusent d’aller au chômage [3]

Et au cas où on n’aurait pas compris François Duley Directeur Général Adjoint, Continents chez SEB est encore plus clair : « Pour vendre en Chine il faut fabriquer en Chine » (BFM le 20 8 06). S’il restait un doute... Et une fois que l’on va fabriquer en Chine au taux horaire moyen de 0,15ââ€Å¡¬ au lieu de 14,18 en France on va rester sur le marché chinois et ne surtout pas vendre en France alors que l’on n’a pas l’argent pour payer ces achats d’entreprises que l’on vient de faire au nom de la compétitivité ?

« Ce ne sont pas les Chinois qui nous volent notre travail, c’est SEB ! »

C’est bien cette stratégie que dénonce la CGT depuis longtemps.
« Ce n’est pas vraiment une surprise, réagit Ouria Belaziz, déléguée CGT. SEB a depuis longtemps dans l’idée d’acheter une deuxième usine en Chine, mais on ne pensait pas que ce serait le plus gros fabricant d’ustensiles ! C’est une stratégie financière par acquisitions. Le groupe ne cherche plus la création ou l’innovation mais des moyens à bas coûts pour enrichir les caisses. Ce ne sont pas les Chinois qui nous volent notre travail, c’est SEB ! » La CGT a déclaré que les salariés français de SEB payaient le développement du groupe de petit électroménager à l’étranger et notamment aux Etats-Unis, au Brésil et en Italie

Les autres syndicats semblent la découvrir aujourd’hui. Michel Vaxelaire, délégué FO, dénonce, lui, la "logique du marché"."Je suis écoeuré. Quand on a discuté avec la direction des mesures sociales, on nous a dit que le financement des préretraites à 53 ans coûtait trop cher. Même chose pour les primes de départ. Ils nous l’auraient dit avant qu’ils investissaient autant d’argent en Chine, ça n’aurait pas tourné pareil. On n’aurait pas réagi de la même façon !" « À terme, il n’y aura plus de production sur le territoire », tranche Hervé Périer (FO).

"On craint pour les gens qui vont aller chez Tefal et qui vont vendre leur maison pour partir avec famille et enfants", relève Hubert Gégout, délégué CFDT et secrétaire du comité d’entreprise de l’usine, persuadé que d’autres sites SEB et Tefal seront affectés par cette acquisition en Chine....On voit aujourd’hui qu’ils dépensent des millions d’euros pour racheter une usine en Chine. Nous, on avait une usine rentable dans les Vosges. Mais elle n’était pas assez rentable."

"Pour eux, délocaliser en Chine, ce sont des soucis en moins et des bénéfices en plus", a renchéri Daniel Fauvel, délégué central CFTC de Moulinex à Saint-Lô, dénonçant "le ton très condescendant" des représentants de la direction.

Avec cette stratégie des chiffres contre les hommes dorénavant quand vous achèterez une bouilloire TEFAL , une cafetière MOULINEX, un four ou un grille pain SEB, vous les paierez au même prix qu’avant mais ils seront fabriqués en Chine...

Evidemment le grand gagnant de l’affaire ce n’est ni le consommateur ni le métallo qui se retrouve au chômage mais les actionnaires qui empocheront le pactole. Et si on avait un ultime doute la presse toujours elle nous apprend que « l’annonce du rachat de la société chinoise a été saluée à la Bourse de Paris, où le titre Seb a terminé en hausse de 3,11% à 92,70 euros, dans un marché en hausse de 0,44% »... _ Les spéculateurs ont compris qu’il n’y aurait pas besoin de Sebéthon

Gagnants tout provisoires d’ailleurs parce qu’à force de mettre des salariés au chômage au nom de « la compétitivité et de la mondialisation » plus personne n’aura d’argent pour acheter des bouilloires et des cafetières...

A terme la crise des débouchés ne pourra qu’aggraver le chômage ici et ailleurs. Choisir les hommes et non les profits exige une autre logique, d’autres rapports internationaux dont la visite et les accords conclus par Chavez en Afrique et en particulier au Mali nous donnent un aperçu récent.[4]

Echanger les richesses pour que chacun vive mieux c’est une évidence qu’un capitalisme qui ne sera jamais à visage humain ne peut prendre en compte. Il appartient aux salariés de SEB de se battre contre cette logique et « non de limiter la casse » et à nous de les soutenir : la perspective politique commence là.


[1] Tous les chiffres de cet article sont tirés du site du groupe SEB et les commentaires cités sont ceux de l’AFP, Le Monde et Les Echos.

[2] Dans la presse « spécialisée » on peut lire que Supor est bien représentée dans les foyers chinois, ne serait-ce que grâce à ses cuiseurs à riz. L’entreprise, fondée en 1994, est ainsi le numéro 1 chinois des articles de cuisine et le numéro 4 en petit électroménager. En 2005, elle a réalisé un chiffre d’affaires de près de 150 millions d’euros (dont les deux tiers sur son territoire national), en hausse impressionnante de 46 % par rapport à 2004.

[3] « ...Ce que les syndicats oublient, c’est qu’il ne peut y avoir de social sans base économique forte. En prenant aujourd’hui le chemin de la Chine, les dirigeants de SEB font plus pour assurer la pérennité de leur entreprise qu’en sauvant à tout prix des emplois en France....

Ce dialogue de sourds entre la direction et la CGT montre tout le chemin qu’il y a encore à parcourir en France pour faire comprendre aux syndicats les réalités de l’entreprise qui, dans la compétition internationale, doit se doter à tous les instants des armes les plus efficaces pour faire front. La France est pratiquement le seul grand pays industrialisé où ce genre de débat a encore lieu. Il faut espérer que l’accélération des créations d’emplois et la baisse du chômage dans notre pays servent à rendre caduc ce genre d’affrontement. » Les Echos 18 8 06.

[4] Tout comme la nouvelle conception des échanges internationaux contenue dans l’alba en Amérique du Sud



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