La mortelle errance d’un bateau-poubelle.

L’histoire édifiante du Probo-Koala
lundi 9 octobre 2006
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Au moins huit morts en Côte d’Ivoire, une pollution sans précédent, une tentative de lynchage, des émeutes, une crise politique et des procès retentissants à venir.

Exaspérée autant qu’abasourdie, Abidjan ne croit plus à aucune explication du drame qui s’est abattu sur elle : ni aux analyses scientifiques de la pollution, ni aux dénégations politiques, encore moins aux discours sanitaires rassurants.

Du quartier résidentiel de Cocody à celui, populaire d’Akouédo, le premier des dix-sept sites de déchargement des déchets toxiques du navire Probo-Koala, le refrain est lancinant :

- « On nous a tellement menti qu’on ne croit plus à rien ».

Depuis l’accostage du pétrolier grec, le 19 août, et la dissémination de son contenu à travers la ville, des dizaines de milliers d’Abidjanais ont ressenti des symptômes allant de migraines à la gêne respiratoire, en passant par des vomissements, et des éruptions cutanées.

Officiellement, huit personnes, dont quatre enfants, en sont mortes.
Le danger des boues répandues dans la ville a engendré une psychose, tandis que certains cercles du pouvoir accusent la France d’une machiavélique manoeuvre de déstabiisation.

Une seule certitude demeure, partagée : tout le monde « a mangé » (en a profité).
Cette certitude se double d’une conviction angoissée des citoyens de ce pays en guerre civile.
« Si la Côte d’Ivoire sort de cette histoire dans l’impunité, cette fois, elle est finie », remarque un haut fonctionnaire de la santé.

Depuis le 18 septembre, Claude Dauphin, le dirigeant de la compagnie de négoce international Trafigura, qui a armé le navire, et l’un de ses directeurs, Jean-Pierre Valentini, ont rejoint à la maison d’arrêt d’Abidjan les sept premiers inculpés ivoiriens.

Leur nationalité française a été exploitée par des journaux ivoiriens comme une preuve supplémentaire de la responsabiité de Paris.
Placés à l’écart des autres détenus dans des cellules individuelles, ils sont poursuivis pour « empoisonnnement et infraction à la législation sur les déchets ».

Comment ce scénario de film catastrophe a-t-il pu se produire dans ce pays qui n’en avait vraiment pas besoin ?

Au carrefour du scandale environnemental et de la chronique d’une corruption ordinaire, l’affaire du Probo-Koala est emblématique de ce début de siècle mondialisé et déréglementé.

Le navire par qui le scandale est arrivé est un vraquier polyvalent transportant liquides et solides.
Battant pavillon panaméen et loué à la compagnie grecque Prime Management, voilà plusieurs mois qu’il sillonne les océans aux mains d’un équipage russe.

Armé par Trafigura, grosse société de négoce en matières premières dont l’adresse fiscale est à Amsterdam, le siège social à Lucerne (Suisse) et le centre opérationnel à Londres, ce type de navire de 180 mètres de long est qualifié par l’association écologiste Robin des bois de « cauchemar environnemental ».

Après chaque déchargement, les cuves sont en principe lavées, notamment à l’aide de soude caustique, provoquant ainsi des déchets récupérés dans une citerne située au sein du bateau.
Mais la diversité des produits transportés accroît les risques de réactions chimiques indésirables.

Lorsqu’il accoste, le 2 juillet, au quai d’Afrique du port d’Amsterdam, le Probo-Koala vient d’effectuer une traversée transatlantique.
Il a déchargé une cargaison d’hydrocarbures à Algésiras, en Espagne.

Après son escale néerlandaise, il va en Estonie charger de l’essence destinée in fine au Nigéria.
La citerne à déchets étant pleine, explique Trafigura, la compagnie cherche à s’en défaire auprès de la société spécialisée Amsterdam Port Services (APS).

Ce 2 juillet, la totalité des déchets - les slops-, soit plus de 500 m3 de résidus d’hydrocarbures et divers composants chimiques, est déchargée sur une barge couplée au Probo -Koala, lotsqu’une puanteur inhabituelle se répand.

La police des services d’environnement de la ville et les autorités portuaires interviennent.
Un différend oppose alors les deux entreprises.

« APS, chargée de la récupération du produit nous a demandé, de façon injustifiée de payer un prix prohibitif de 1 000 euros le m3 », assure Eric de Turckheim, directeur financier de Trafigura.

APS dément et explique que « ces déchets n’étaient pas ceux annoncés avant l’arrivée du navire. Leur odeur révélait une pollution avancée. Nous leur avons dit qu’on pouvait les faire traiter, mais que cela coûtait plus cher ».

Les discussions durent deux jours.
Trafigura dit avoir reçu une autre proposition - à 750 euros le m3 - d’APS.

Toujours trop cher.

A Londres, Paul Duncan, directeur de la logistique de Trafigura, décide de recharger les déchets sur le Probo-Koala.
De mémoire d’APS, c’est une première.

Trafigura se justifie par les coûts : une journée d’immobilisation supplémentaire au port, c’est 35 000 dollars ; une journée de location du navire, elle, coûte 250 000 dollars.

La conséquence est claire : il faut décharger les slops ailleurs.
APS et les services d’environnement du port d’Amsterdam laissent repartir le chargement suspect, mais en gardent 16 tonnes aux fins d’analyses et de garantie.

La justice néerlandaise est aujourd’hui saisie des conditions dans lesquelles les autorités portuaires ont laissé partir ces déchets.

S’il s’agissait des seuls résidus defond de cale générés par le navire, pourquoi APS a-t-elle majoré le prix ?
Si les autorités du port considéraient qu’il s’agissait de déchets toxiques, ceux-ci tombaient alors dans le cadre très contraignant de la convention de Bâle et nécessitaient un visa d’exportation.

Or la seule injonction faite à ce moment là est de décharger les déchets « au port suivant », sans s« assurer que celui-ci - le port de destination - possède les installations adéquates pour l’opération. »Qui nous dit que ces produits n’ont pas été chargés à Algesiras et que, pour des raisons financières, on a tenté de les soustraire à la convention deBâle en les faisant passer pour des résidus de fond de cale ?", s’interroge Jacky Bonnemain, de l’association Robin des bois.

Le 1e août, après un grand détour en Estonie et des escales aux Canaries et à Lomé (Togo), le Probo-Koala atteint Lagos (Nigéria), ou Trafigura fait une nouvelle et vaine tentative de vidange.

« Les garanties de sécurité n’étaient pas réunies, assure la compagnie. Il est apparu que les prestataires locaux voulaient raffiner ces déchets pour vendre le stock en tant qu’hydrocarbures ».

Les logisticiens de Trafigura décident alors d’envoyer le Probo-Koala en Côte d’Ivoire.
"C’est l’un des ports d’Afrique occidentale les mieux
équipés", plaide le trader.

- Le site Internet du port autonome de la capitale ivoirienne ne mentionne cependant nullement cette donnée.
Le 9 août, dix jours avant l’arrivée du navire en Côte d’Ivoire, une entreprise, « spécialisée dans la vidange et l’entretien des soutes de navire », décroche une autorisation du port pour « récupérer les huiles usagées et le résidus d’hydrocarbures afin d’éviter (...) le déversement accidentel ».

La Compagnie Tommy, c’est son nom, vient d’être créée et n’a jamais obtenu de contrat de ce type.
Son directeur, Salomon Ugborugbo, actuellement incarcéré, est de nationalité nigériane.
Tommy n’a ni les moyens ni les compétences pour faire le travail.

Elle n’a obtenu du ministre des transports ivoirien qu’un agrément d’« avitailleur » (approvisionnement des navires), et seulement depuis le 12 juillet, Trafigura, qui dispose d’une filiale sur place, Puma Energy, affirme n’en avoir rien su.

Le 17 août, deux jours avant l’arrivée du Probo-Koala, le trader londonien adresse un courriel à N’zi Kablan, administrateur général adjoint de Puma Energy, et l’avertit de la toxicité de certains composants de sa cargaison :

« A cause de la forte concentration en mercaptan sulfuré, le mélange est très odorant et doit être débarqué et traité de façon à éviter toute conséquence sur l’environnement ou problème avec les autorités ».

Pour Trafigura, cela démontre bien qu’il s’agit de « résidus de fond de cale » classiques ayant entrainé un excès de mercaptan.
Pourtant, les analyses réalisées le 21 août par le Centre ivoirien anti-pollution (Ciapol), deux jours après l’émanation des odeurs suspectes sur Abidjan, feront apparaître un tout autre résultat.

« Il ressort, écrit le Ciapol, que cet échantillon s’apparente à du produit pétrolier(...) très proche de l’essence, avec une très forte teneur en hydrogène sulfuré, substance toxique pouvant, à forte dose, entraîner la mort immédiate en cas d’inhalation ».

L’équipe de la protection civile française dépêchée à Abidjan trois semaines après le déversement toxique n’a pas trouvé trace d’hydrogène sulfuré.
« Ce gaz très volatil a pu disparaître dans l’intervalle », admet le responsable de l’équipe, qui mentionne les nombreux témoignages de la population sur l’« odeur d’oeuf pourri » très caractéristique de ce gaz.

La société Trafigura a fourni, le 24 septembre, des analyses commandées par ses soins selon lesquelles « aucune trace » d’hydrogène sulfuré n’apparaît.

- « C’est de l’eau sale », avait-on dit aux chauffeurs des citernes qui déverseront le produit dans Abidjan.

Tommy, spécialiste tout neuf de la « vidange », apparait mieux informé. Le 18 août, son directeur adresse un message écrit à Trafigura précisant que, compte tenu de leur odeur et de leur composition, « un chimiste a conseillé de déverser les déchets chimiques dans un lieu éloigné de la ville - Akouédo -tout à fait apte à recevoir n’importe quel type de produit chimique ».
Très engageant, M. Ugborugbo assure qu’il « endossera toutes les responsabilités et assurera un bon travail ».

Son prix défie toute concurrence : 35 dollars le m3, soit vingt et une fois moins chère qu’à Amsterdam.

Avec l’aide de la compagnie Tommy, des autorités portuaires et bientôt du district d’Abidjan (la municipalité), le Probo-Koala accoste presque en fanfare le 19 août : des policiers aux douaniers en passant par les services sanitaires, tous les « corps habillés » l’attendent sur le quai.

Le bon de livraison remis aux chauffeurs qui vont répandre la mort seconclut par un encouragement : « Bonne route, et que Dieu vous bénisse ».
S’ouvre alors le versant ivoirien de l’épopée ou pointent les soupçons de corruption.

- Comment Tommy a-t-elle réussi à obtenir ses agréments ?
« Tout s’est passé dans des relais record, très inhabituels », dit un familier du pouvoir qui voit dans les multiples courriers échangés « un scénario pour la galerie ».

« La corruption est si générale, ajoute-t-il, que tout, absolument tout, s’achète, même le droit de faire crever des gens ».

La tornade politique consécutive au scandale environnemental ne débute que près d’une semaine après le déchargement du navire.
Pendant six jours, la population ignore d’ou proviennent les symptômes dont elle souffre.
Au pire moment de l’exposition au gaz, aucune précaution n’est prise.

Furieuse, la population manifeste, réclame des têtes.
Le 15 septembre, le ministre des transports (opposition) est lynché en pleine rue et la maison du directeur du port - l’un des principaux financiers du clan présidentiel - est incendiée.

Deux ministres en première ligne (transports et environnement) sont limogés, tandis qu’est « suspendu » le directeur du port.
Devant l’ampleur des événements Trafigura réagit.
Le 30 août, elle dépêche à Abidjan son directeur Afrique, Jean-Pierre Valentini, pour « aider les autorités dans leur enquête ».

L’affréteur multiplie les contacts officiels.
Le 13 septembre, le ministre de la construction ivoirien réunit les experts de la Sécurité civile française envoyés sur place ainsi que des représentants de Trafigura.
L’atmosphère est lourde, rapporte l’un des convives.

« Le représentant de Trafigura était très arrogant. Il contestait les expertises scientifiques et niait le lien de causabilité avec les décès. Il nous prenait de haut, assurant que le produit en cause n’était qu’un résidu de nettoyage des cuves après une livraison d’hydrocarbures à Lagos ».

Le patron de Trafigura lui-même débarque à son tour à Abidjan le 14 septembre.
Au cours de son séjour, il rencontre les services du premier ministre ainsi que les ministres des transports et de l’environnement.
Il affirme s’être engagé le 15 septembre auprès de la coordinatrice de la cellule de crise à fournir des médicaments et à payer une partie de frais de récupéation des déchets.

« Une mission humanitaire », souligne un communiqué de la société. « Il est surtout venu trouver un arrangement », affirment des sources ivoiriennes.

Deux jours après son arrivée, il est pourtant interpellé à l’aéroport, où il s’apprête à prendre un avion pour Paris.
A Abidjan, on se demande encore comment ce haut responsable a pu venir se jeter dans la gueule du loup.

En offrant son aide pour le transport et le financement des opérations de dépollution, Trafigura aurait reconnu implicitement sa responsabilité.
Dimanche 24 septembre, la société le nie.
« La cause de la tragédie n’a pas été établie », estime-t-elle dans un communiqué.

Entre-temps, des informations émanant du parquet néerlandais ont émis une nouvelle hypothèse considérée comme sérieuse par des chimistes :
Les déchets d’Abidjan proviendraient d’un raffinage sauvage, effectué en mer dès le mois de mai et juin, au moment ou les cours du pétrole atteignaient des sommets.

Cette version des faits - une réaction chimique incontrôlée - est corroborée par des analyses effectuées aux Pays-Bas sur des échantillons recueillis à Amsterdam le 3 juillet par le Centre national d’information sur les empoisonnements.

Outre la présence d’oxyde de souffre, le document note la présence d’« un résidu qui apparaît lors du raffinage de pétrole brut ».

Malgré une demande d’immobilisation au port par le Ciapol datée du 21 août le Probo-Koala a pu quitter sans encombre le port d’Abidjan le 22. Il est bloqué depuis le 25 septembre par Greenpeace et les autorités locales à Paldiski, en Estonie.

Article paru dans « Le Monde ».

Transmis par Linsay.



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