« Le totem des 35 heures... » Vous avez dit TOTEM !

vendredi 19 février 2016
par  la_peniche
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Ce n’est pas d’aujourd’hui que les bourgeois essaient de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Mais si nous n’y faisons pas attention, certains mots qu’ils utilisent finissent par rentrer dans nos t�tes, alors que ces mots sont p�joratifs, connot�s n�gativement et correspondent � une id�ologie de classe : celle des capitalistes. � Si un discours est id�ologique, ce n’est pas parce qu’il est non scientifique, c’est parce qu’il nie sa non-scientificit� et s’arroge un degr� d’�vidence auquel il ne peut pr�tendre � [1]

Chers tous,

J’ai suivi le journal t�l�vis� de France 2 du 18 f�vrier dernier, pr�sent� par Nathana�l de Rincquesen. Le deuxi�me sujet, apr�s les manifestations d’agriculteurs, �tait la r�forme du droit du travail. Voici comment elle �tait pr�sent�e :

Nathana�l de Rincquesen : « On revient maintenant sur la r�forme du droit du travail, qui doit �tre pr�sent�, d�but mars, en conseil des ministres. Nous vous en parlions d�j� hier. � Laurent Desbonnets, bonjour : »Ce projet, port� par Myriam El Khomri, casse certains codes qui sont chers � la gauche."

Laurent Desbonnets  : « Oui, � commencer par le totem des 35 heures, �a reste la dur�e l�gale, mais elles sont compl�tement d�tricot�es. »

Je m’arr�te ici sur le terme « totem ».

Qu’est-ce qu’un totem ? C’est un terme du langage des Am�rindiens d’Am�rique du Nord, qui peut d�signer plusieurs choses (un anc�tre mythique, un lien de parent�, une sculpture...) mais, surtout, religieusement, une entit� sacr�e, qu’on ne consomme pas, une entit� qu’on respecte, qu’on craint, qu’on pr�sente comme le fondement des institutions, comme un mod�le de comportement, comme une exigence d’organisation."

Cela, c’est la d�finition brute, telle qu’elle peut �tre �nonc�e par un ethnologue ou par un anthropologue. Mais, dans la France de 2016, cette d�finition n’est pas per�ue de fa�on neutre, elle est per�ue r�fract�e par notre culture et par notre id�ologie. Or, le plus souvent, cette culture et cette id�ologie nous r�fractent le totem de fa�on n�gative :

1. Si l’on est chr�tien, le tot�misme appara�t comme un paganisme, le signe d’une civilisation ant�rieure au christianisme, celle contre laquelle lutt�rent les premiers �vang�listes (en Gaule ou en Germanie) ou les missionnaires europ�ens des XVIe au XIXe si�cle, la civilisation de la barbarie, de l’anthropophagie et des contr�es o� l’on se prom�ne tout nu.

2. Si l’on est ath�e, le tot�misme est, comme toutes les religions, absurde. Il fluctue dans la loi des trois �tats d’Auguste Comte [2], quelque part entre le f�tichisme et le polyth�isme, donc ant�rieur au monoth�isme, lui-m�me ant�rieur � l’�tat m�taphysique, lui-m�me inf�rieur � l’�tat scientifique.

3. Si l’on est n�o-colonialiste (et, a fortiori, raciste), le totem appara�t comme un signe de l’arri�ration des peuplades du Sud - et de la sup�riorit� concomitante des ex-colonisateurs.

- La r�sultante de ces id�ologies est de faire percevoir la r�v�rence envers le totem (en tant qu’il est saisi � titre de croyance), comme infond�e, irrationnelle, pr�-scientifique (on ne peut manger de tel mets, on ne peut accomplir tel geste ou telle activit� certains jours de l’ann�e, on ne peut se servir de telle main pour tels usages, on ne peut prononcer tels mots, etc.). Bref, le totem est la n�gation, l’antith�se de la civilisation des ordinateurs et de l’Internet, de cette civilisation positiviste qui (m�me si Auguste Comte est pass� de mode), continue n�anmoins de penser que tout se r�sout par la science.

Ainsi, en pr�sentant comme un « totem » la dur�e l�gale du travail (mais aussi le type de contrat de travail - CDI ou CDD - le salaire minimum, les indemnit�s et les conditions de licenciement, la retraite par r�partition...), on fait de cette dur�e l�gale une disposition absurde, arbitraire, infond�e, irrationnelle, � l’instar de ce qu’�tait (aux yeux des colons nord-am�ricains), le totem des tribus am�rindiennes - donc une institution appel�e � ne plus figurer qu’au mus�e.

Notons, d’ailleurs, que le langage m�diatique (et politique et patronal) fait le m�me usage du tout aussi exotique terme « tabou » : le « tabou » des 35 heures, le « tabou » de la retraite � 60 ans (et m�me de la retraite tout court), le « tabou » du SMIC, etc.

� Qui ne conna�t la valeur des mots ne saurait conna�tre les hommes � … � Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur libert� �, [3]

Ce que disent les mots.


� On pourrait dire de l’id�ologie qu’elle est un fait de langue non pour la raison que la langue est contraignante, mais parce que certaines de ses contraintes sont au service d’un pouvoir, celui d’un groupe, d’une caste, d’une classe, d’une nation (...) Une m�me langue peut comporter plusieurs sous-codes : catholique, marxiste, etc. et ces m�mes sous-codes peuvent se retrouver dans des langues diff�rentes (...) la propagande est de l’ordre de la parole. Sa fonction est de justifier telle action du pouvoir, alors que celle du discours id�ologique est de l�gitimer l’existence du pouvoir. � [4]

la_peniche et Philippe Arnaud.


[1C�lestin Freinet – Langage et Id�ologie – Ed PUF.

[2A. Comte invente le n�ologisme « sociologie » en 1839. Avec lui, la sociologie commence � devenir une science. Il la d�finit comme « l’�tude positive de l’ensemble des lois fondamentales propres aux ph�nom�nes sociaux ». � ce titre il est le fondateur du positivisme. Cette philosophie privil�gie la connaissance scientifique au d�triment de la m�taphysique. Selon Auguste Comte, la science est le seul type de pens�e actuellement efficace. Selon sa c�l�bre loi des trois �tats, l’esprit humain passe par trois �tats successifs qui constituent les trois �tapes de l’esp�ce humaines (mais aussi de chaque individu) vers le stade positif :
• L’�tat th�ologique ou fictif. Cet �tat est spontan�. L’esprit humain y recherche la nature intime des �tres, les causes premi�res et finales. Bref, il cherche des connaissances absolues. Il se repr�sente les ph�nom�nes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux dont l’intervention arbitraire explique les anomalies apparentes de l’univers. On expliquera par exemple ces anomalies par l’action de Zeus ou de Pos�idon.
• L’�tat m�taphysique ou abstrait. Les agents surnaturels sont remplac�s par des forces abstraites ou des entit�s, par exemple l’hypoth�se de l’�me en psychologie.
• L’�tat scientifique ou positif. L’esprit humain comprend qu’on ne peut comprendre ni l’origine, ni la destination de l’univers. Il renonce � la question du « pourquoi ? » et recherche par l’usage unique du raisonnement et de l’observation les lois effectives de la nature « c’est � dire leurs relations v�ritables de succession et de similitude »

[3CONFUCIUS.

[4C�lestin Freinet – Langage et Id�ologie – Ed PUF.



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