« Vers une normalité trop longtemps interdite »

lundi 19 décembre 2011
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Le drapeau palestinien flotte au fronton de l’Unesco, dans le ciel parisien, depuis le 13 décembre. Ambassadeur de la Palestine auprès de cette organisation, l’historien, essayiste et poète Elias Sanbar revient, avec L’Orient-Le Jour, sur l’importance de cet événement.

L’Orient-Le Jour : Pourquoi la victoire de la Palestine à l’Unesco a-t-elle été plus facile et plus rapide qu’à l’ONU ?

ELIAS SANBAR Je ne dirai pas plus facile, je dirais différente, car la procédure est différente. A l’ONU, il s’agit de devenir un Etat membre à part entière. A l’Unesco, nous avons eu recours à une voie indirecte, qui nous a fait accuser de « mettre la charrue devant les bœufs  », de « bluffer », celle de demander à inscrire des sites palestiniens au Patrimoine mondial de l’humanité. La question se posait alors  : comment des sites reviennent-ils à un Etat non membre et comment peut-il chercher à les inscrire  ? Nous avons donc mené de concert deux procédures  : d’une part, inscrire les sites, et d’autre part devenir un Etat membre à part entière. Dès 1989, Yasser Arafat avait fait acte de candidature officielle, et aux sessions semestrielles de l’organisation, nous rappelions que nous avions une demande en sommeil sans exiger de passer au vote. Cette année-ci, notre projet fut autre  : une demande d’adhésion immédiate et de passage au vote.

Qu’est-ce qui a déterminé l’issue plus ou moins prévisible du scrutin  ?

Trois éléments ont joué en faveur du vote massif de l’admission  :
- Une donnée indiscutable, une « évidence » universelle, presque unanime et valable même à l’intérieur de l’Assemblée générale de l’ONU  : la situation palestinienne ne peut plus durer telle quelle, se prolonger indéfiniment. La plupart des pays du monde n’hésitent pas à franchir le pas, à refuser les pressions  : les Palestiniens ont, comme tous les autres peuples, droit à une « égalité de traitement  » en quelque sorte.
- Ce qui nous faisait un peu tergiverser, c’était l’idée que notre candidature pouvait être considérée par de nombreux pays amis comme un lâchage du processus de paix et qu’elle induirait donc ces pays à ne pas nous appuyer. Mais la politique de Nétanyahou obstrue si clairement toute négociation sérieuse et bloque si nettement toute marche vers la reconnaissance que l’accusation dont nous pourrions faire l’objet ne tiendrait pas.
- La dimension culturelle indéniable de l’Unesco émousse la charge politique du vote. Elle a facilité la décision de maints Etats membres.

L’admission à l’Unesco facilite-t-elle l’admission à l’ONU ou au contraire l’éloigne-t-elle  ?

A mon avis, sur le plan de la procédure, ni l’une ni l’autre thèse n’est valable et ce n’est pas le vote de la candidature qui est à l’origine du raidissement de certains membres du Conseil de sécurité ou de la position clairement antagonique affichée par les Etats-Unis. Précisons que l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, est la plus importante des 12 agences de l’ONU (FAO, OMS...) après New York (Assemblée générale et Conseil de sécurité). Ajoutons qu’il y a un effet de vases communicants qui n’opère pas au niveau de la procédure, mais qui n’en est pas moins fondamental  : plus on s’intègre dans le mécanisme d’une organisation internationale, plus on est impliqué dans le fonctionnement des autres, plus on sort d’une sorte de statut imposé du paria.

En quoi devenir membre à part entière de l’Unesco est-il important pour préserver l’identité palestinienne et développer les ressources de votre peuple  ?

Ce rôle est capital, car désormais la délégation de la Palestine est partie prenante à toutes les conventions, non seulement celles concernant le patrimoine, mais aussi celles qui régissent le présent et l’avenir, la culture, la préservation des sites archéologiques, la restitution des biens patrimoniaux volés et ainsi de suite. De même, les Palestiniens peuvent profiter des programmes d’éducation scientifique.

La convention du Patrimoine mondial de l’humanité date de 1972. Pour inscrire un site, il faut faire acte de candidature et présenter un dossier complexe à la direction du Patrimoine qui, après envoi de missions techniques et étude de leurs rapports, décide après débats d’inscrire un site sur la liste du Patrimoine mondial. Une fois inscrit, l’Etat concerné par le site se doit d’entraver sa défiguration, de le préserver et de l’entretenir. La Palestine dispose aujourd’hui d’une liste imposante de sites considérés par l’Unesco comme étant de « valeur universelle exceptionnelle  ». Au nombre de ces sites, l’église de la Nativité à Bethléem, première église officielle de la chrétienté bâtie par Constantin, que nous souhaitons inscrire lors de la tenue de la prochaine session du patrimoine mondial, en juin 2012, à Saint-Pétersbourg.

Que gagne un site à figurer sur la liste  ?

Son universalité est consacrée. Son champ touristique s’élargit. Il peut bénéficier d’un appui budgétaire... Il est surtout classé dans une catégorie de biens qui le met à l’abri du temps et d’éventuelles mesures irréfléchies. Bref, la notion de la protection est fondamentale.

En quoi la question de Jérusalem est-elle particulièrement concernée  ?

Depuis 1981, la vieille ville de Jérusalem (intra-muros) est inscrite sur la liste du « patrimoine en péril  ». C’est à la demande de Yasser Arafat que le roi Hussein, tout autant inquiet du sort de la cité occupée, avait réussi - l’histoire lui en sera reconnaissante - à inscrire la ville sur la liste du patrimoine jordanien. Inutile d’ajouter qu’Israël mène une politique d’annexion, qu’il ne respecte aucune règle du patrimoine à Jérusalem, qu’il viole toutes les conventions et demeure sourd à toutes les résolutions que nous avons déjà réussi à faire voter dans le cadre des conseils exécutifs de l’Unesco.

Cette admission nuit-elle particulièrement à Israël et au sionisme  ?

Au niveau de la symbolique comme du droit international, elle fait passer la Palestine du statut de territoire à celui de pays avec ce qu’implique un pays  : un peuple, une culture propre à ce peuple, des frontières, une capitale...

Peut-on en quelques mots résumer les enjeux de cette victoire  ?

D’abord, comme je viens de le dire, nous sommes passés du statut de « territoires disputés  » à celui de pays en voie d’être souverain. Ensuite, nous sommes désormais un Etat de plein droit qui vote et signe les conventions internationales qui régissent la culture mondiale. Enfin, l’arsenal juridique et technique de la préservation de nos sites naturels et historiques va être définitivement établi. Je ferai aussi mention de l’unanimité faite de joie et de larmes par laquelle le peuple palestinien dans toutes ses couches a accueilli ce début de passage à une normalité trop longtemps et trop injustement interdite.

Propos recueillis par Farès Sassine  le 14/12/2011

Transmis par Linsay



Elias Sanbar

Historien, théoricien, publiciste, romancier, éditeur de superbes albums de photographies, longtemps rédacteur en chef de la Revue d’études palestiniennes, traducteur et passeur en France de la poésie de Mahmoud Darwich, Elias Sanbar est l’ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco. Il est aussi connu pour ses amitiés célèbres (Genet, Deleuze, Godard…). Sanbar a quitté la Palestine en 1948, au moment de la création d’Israël pour s’exiler d’abord au Liban, puis en France où il vit depuis 1978.



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