LA GRATUITÉ : Un projet de société ?

lundi 19 novembre 2012
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« Tout se paie ! » L’idée, largement répandue, est défendue à cor et à cri par les libéraux, comme l’ex-ministre et idéologue de droite, Laurent Wauquiez, qui affirmait sur BFM :« La couverture maladie universelle permet un accès à la santé où il n’y a aucune responsabilisation. » L’école gratuite aussi serait infantilisante, donc ? Foin des contingences marchandes, de plus en plus d’initiatives mettent la gratuité à l’honneur et montrent qu’il est possible de pourvoir à ses besoins sans recourir à l’argent ! La gratuité, l’autre économie, une utopie concrète ?

Ni fric, ni troc, ni charité. C’est gratuit, sans contrepartie. À Montreuil, Brest, Bordeaux ou Paris, dans une rue, une cage d’escalier, le coin d’un local associatif, les « zones de gratuité », permanentes ou temporaires, essaiment. Des gens déposent des objets, d’autres les récupèrent. Librement. « C’est un lieu où les gens se réapproprient la rue, un moment collectif le prolongement d’un mode de vie basé sur le partage sans comptabilité », explique Vito Marinese, un des organisateurs de la zone de gratuité rue de Villiers, à Montreuil.

À leur dernière zone de gratuité, le 30 septembre, « la rue était noire de monde », près de 1000 personnes y sont passées. Des vêtements, des livres, de la vaisselle, des meubles. « C’est un peu un inventaire à la Prévert. À la première édition, il y a cinq ans, j’ai même vu un frigo », s’amuse Vito Marinese. Et les objets circulent sans argent, pied de nez à la société de consommation. Certes, le concept n’est pas nouveau, les Diggers [1] de San Francisco en avaient déjà posé les bases avec leurs magasins gratuits « flower power » à la fin des années 1960.
Mais au moment où le gouvernement fait les fonds de tiroir et impose l’austérité, le développement de ces zones montre qu’à rebours la gratuité revient dans le débat public.

Si leur réapparition s’est d’abord faite dans des milieux libertaires, squats et courants alternatifs, aujourd’hui, les organisateurs des « zones de gratuité » ne se réclament pas forcément d’une organisation ou d’un parti. À Brest, où, dans les locaux de l’association l’Attribut, une zone de gratuité puériculture permanente côtoie une zone de gratuité mensuelle pour adultes, le déclic a eu lieu il y a un peu plus d’un an. « On était une dizaine à beaucoup discuter et réfléchir sur le sens de ce système capitaliste, on voulait un lieu où on ne consommait pas. Alors, au lieu d’attendre ce lieu, on l’a créé », confie Marion Libaud, une adhérente de l’Attribut. « Nous avons des écologistes, certains viennent de l’éducation populaire, d’autres sont dans une démarche plus locale et bio. Ce qui nous réunit, c ’est l’anticapitalisme », résume Marion Libaud, qui il y a trente ans avait découvert le concept chez « un vieux coco » qui tenait un bar en Espagne.

Ces lieux invitent surtout à renverser notre rapport à la propriété et la consommation. Car, forcément, la gratuité reste suspecte dans une société où le Caddie est un totem, le consumérisme une valeur et la philosophie du « j’acheté donc je suis » règne.

En 1975,Milton Friedman, l’économiste ultralibéral de l’école de Chicago, popularisait ainsi l’expression « There is no such a thing as a free lunch » (Un repas gratuit n’existe pas), sousentendant que tout a un prix. « Le marché a produit une espèce d’obnubilation, en faisant croire aux gens qu’il était le seul à pouvoir donner de la valeur aux choses, aux actions et aux objets ». confirme Jean-Louis Sagot-Duvauroux. le philosophe de la gratuité. [2]

Pourtant. « ce qui est gratuit dans nos vies a toujours plus de valeur que ce qui est monétairement évaluable : comme élever un enfant ». Pour lui. « ces expériences donnent de l’espoir, elles sont une des alternatives au système ». Ainsi avec « la gratuité, on dépasse la malédiction qui est de dire que la liberté d’acquérir quelque chose est au fond réservé aux riches, on passe à une société qui organise sa liberté complètement différemment ».
Pour les libéraux, on l’aura compris, rien n’est gratuit. Chaque chose a un prix et qui veut l’obtenir doit le payer. En ne payant pas, on serait alors moins responsables ? Les organisateurs des zones de gratuité rient jaune. Marion Libaud, à Brest, se souvient de « trois jeunes filles qui étaient à la rue. lors de la dernière zone de gratuité, elles ne voulaient pas trop se servir des objets gratuits, parce, dans leur esprit, il fallait en laisser pour les autres. Si ça, ce n’est pas faire preuve de responsabilité ? ».

A côté de ces zones, se développent aussi des gratuités ponctuelles et variées : le dézonage du Pass Navigo en Île-de-France, la gratuité des musées, les transports publics gratuits à Aubagne (voir encadré ci dessous). _ D’un rapport d’échange, on passe à un rapport d’usage. On conçoit le musée pour ce qu’ il est, le déplacement aussi. On est enfin libéré de cette incantation à « en avoir pour son argent ».

À AUBAGNE, LE PARI GAGNÉ DE LA GRATUITE DES TRANSPORTS PUBLICS

La gratuité, solution anticrise ou alternative au système ? Dans le pays d’Aubagne (Bouches-du-Rhône), 103000 habitants, elle est une réalité, une expérience sociale et politique contre le tout-marchand. C’était une promesse de campagne lors des municipales de 2008, les élus communistes l’ont mis en œuvre un an après. « Ça n’allait pas de soi, les gens étaient incrédules. La gratuité fait sourire, mais notre expérience montre explique Magali Giovannangeli, adjointe (PCF) au maire d’Aubagne et présidente de la communauté d’agglomération du pays d’Aubagne et de l’Étoile. Des possibles qui marchent bien. Car en trois ans, la fréquentation des transports publics a augmenté de 170 %. Pas un sou de plus pour les ménages de la ville et au final un coût du transport divisé par deux pour la - collectivité (de 4 euros, un voyage coûte désormais 2 euros à la communauté d’agglomération).

Mais surtout, cette gratuité émancipe les individus. « Les rapports humains ont été transformés : des jeunes des quartiers sont venus nous dire : "Vous nous avez reconnu un droit" », raconte l’élue communiste. Expérience concrète où le vieil idéal « à chacun selon ses besoins » - au lieu d’« à chacun selon ses moyens » -devient réel : le déplacement est conçu pour son rapport d’usage, les conducteurs ont repris leur travail premier - conduire sans contrôle ou encaissement des tickets -, alors que les relations entre jeunes et anciens se sont apaisées. « C’est une alternative locale, c’est justement là une voie pour reprendre l’audace de dire que l’histoire de la liberté n’est pas finie, l’histoire de la construction de l’individu par lui-même n’est pas finie, cela continue, malgré le libéralisme, cette doctrine qui nous explique que l’histoire de la liberté s’achève avec le capitalisme, la libre entreprise et le modèle occidental comme clé dû bonheur », explique Jean-Louis Sagot-Duvauroux.

« Depuis le dézonage du week-end, des jeunes qui viennent notamment de Seine-Saint-Denis, qui pouvaient aller de chez eux à leur lycée, peuvent désormais aller partout dans l’agglomération. Et cela a produit une baisse des tensions notée par les responsables de la sécurité de la gare du Nord. » Car, avec cette gratuité, c’est aussi un nouveau droit qui est acquis. « Toutes les grandes gratuités sont nées en même temps que le sentiment d’un droit. Le sentiment que l’éducation est un droit a ainsi permis d’inventer la gratuité de l’école publique », analyse le philosophe.

Et si une des critiques parfois entendue à gauche est qu’ il est injuste que les riches aient les mêmes avantages que les pauvres, Jean-Louis Sagot-Duvauroux en prend le parti : « C’est ça qui est formidable, c’est un endroit où le notaire et le smicard sont au même niveau, ils sont renvoyés à leur responsabilité propre, à leur capacité à jouir de la vie. Si on multiplie ces endroits, on améliore la société, on enlève beaucoup de frustration. »
La gratuité, une utopie concrète ? Oui, mais, attention, « il ne faut pas prendre la gratuité comme une baguette magique qui réglerait tous les problèmes. Il y a des objets qui resteront une marchandise distribuée selon le système marchand », prévient Jean-Louis Sagot-Duvauroux.

Pour le reste, la gratuité est un « saut de civilisation », comme 1’école publique gratuite ou la Sécurité sociale en leur temps.

PIA DE QUATREBARBES
Humanité Dimanche du 9 Novembre 2012

Transmis par la peniche


[1Les Diggers étaient un groupe d’action communautaire d’acteurs d’improvisation, à San Francisco entre 1965 et 1968.

[2Il est notamment le coauteur de « Voyageurs sans ticket. Liberté, égalité, gratuité. Une expérience sociale à Aubagne.



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