« A Kobane s’affrontent deux conceptions du monde »

samedi 1er novembre 2014
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Ce jeudi 30 octobre, la toute nouvelle commission internationale de l’UD CGT 13 rencontrait Joël Dutto porte-parole de la coordination nationale de solidarité avec le Kurdistan. Compte rendu d’un entretien dont la CGT13 indique qu’il ne restera pas sans lendemain…

Le Kurdistan est une nation dont l’origine la plus ancienne connue remonte au 12e siècle qui s’étend sur 4 pays : Turquie, Iran, Irak et Syrie et dont la population totale est estimée à 44 millions d’habitants. Seuls l’Iran et l’Irak reconnaissent l’existence d’une région kurde sur leur territoire. La partie syrienne du Kurdistan est historiquement la région du Rojava (en vert foncé sur la carte ci-dessous), une bande de terre située au nord, qui va de la Méditerranée à l’Irak et frontalière avec la Turquie.

Kobane où se déroule depuis le 2 juillet une bataille acharnée et historique, entre le peuple kurde et l’organisation Etat Islamique du Levant (ou EIIL) ou Daesh, est à l’origine une ville de 44 000 habitants, située au cœur du Rojava.

Pour toi pourquoi faut-il aider les défenseurs de Kobane ? Quel est le sens de leur combat et en quoi cela nous concerne-t-il ?

Ce qui est en jeu à Kobane ce sont deux conceptions de la société et du monde. Les kurdes se battent pour que vive leur expérience du Rojava, celle de la laïcité, de la démocratie, de la reconnaissance des minorités, du partage des responsabilités et des richesses. Cela est insupportable pour les djihadistes. Par exemple la parité est à tous les niveaux. Ainsi dans chaque mairie il y a un maire homme et un maire femme. Cela se retrouve aussi dans les forces combattantes où il y a 40% de femmes. C’est ancien et bien avant que les extrémistes religieux soient en action. Dès 1984 il y avait des unités combattantes avec des femmes et Sakiné Cansiz (assassinée à Paris en 2013) est une des 7 fondateurs du PKK en 1978. Cette reconnaissance du droit des femmes a été un bouleversement dans une société patriarcale, clanique et majoritairement sunnite. Cela a été le travail des différentes branches du parti des travailleurs kurdes d’obédience marxiste (PKK en Turquie et PYD en Syrie) pendant des années et c’est devenu la normalité. La région de Rojava où se trouve Kobane est le lieu où l’expérience a montré qu’une autre organisation pouvait, même en temps de guerre, cultiver suffisamment pour nourrir tout le monde. C’est donc une expérience qui peut faire tâche d’huile y compris parmi les 17 millions de kurdes turcs.

Il faut comprendre que l’on est dans une région du monde où les interventions militaires étrangères, en particulier américaines à répétition ont abouti à l’effondrement complet des états. Je fais le parallèle avec l’Irak où il est sûr que Saddam était un dictateur mais au moins il y avait un état laïc avec des règles. Aujourd’hui il n’y a plus d’appareil d’état au point que même que ceux qui se sont opposés à Saddam en viennent à le regretter. Il n’y a plus de lois si ce n’est celle des armes. Le pseudo état qui reste est fédéral sur la base des religions. Dans ce contexte Daesh arrive à faire régner un semblant d’ordre, religieux et dictatorial certes, mais ordre quand même et donc à gagner des partisans sur cette base-là. Je rajoute que les djihadistes sont majoritairement des non-syriens. 80% des djihadistes tués sont des non-syriens. Ils viennent de plusieurs pays du monde dont le nôtre. Cela nous concerne donc tous.

Je rajoute que le Rojava a été victime de la part de l’armée syrienne de la même tactique que celle employée par Israël vis-à-vis de la Palestine : transformer une entité nationale en un archipel de territoires sans continuité et ce, évidemment afin de bien les comprendre. A la carte historique (au-dessus) se substitue aujourd’hui un territoire avec trois enclaves.

Si Daesh prend Kobané il lui sera alors facile de se retourner vers Efrin en premier et de finir ensuite par la partie frontalière avec l’Irak (à droite sur la carte NDR)

Quel rôle joue la Turquie ?

Elle joue un double jeu et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’aide pas les kurdes ! Ainsi elle soutient l’ASL (armée syrienne « libre » à la composition hétéroclite et qui s’oppose militairement à Bachar El Assad sous prétexte que ce serait soi-disant des modérés.

Ainsi elle empêche les peshmergas (les combattants kurdes irakiens) [1] de rentrer en Syrie pour épauler les combattants de Kobané alors qu’ils ont des armes qui pourraient faire mal à la coalition du Daesh. Ankara s’oppose à leur entrée en armes et la Turquie ne peut pas dire que c’est leur nombre qui pose problème (ils sont 152). De plus la Turquie pose comme condition que l’armée syrienne libre puisse entrer avec eux alors qu’au départ ce sont ceux-là qui étaient en solidarité avec l’EIIL.
Il faut savoir aussi que quand on parle du nombre de combattants, celui-ci ne pose pas de problème en soi puisqu’il y a 20000 kurdes turcs qui sont prêts à rentrer pour mener le combat.

Que fait vraiment la coalition à laquelle participe la France ?

Peu par rapport à ce qu’elle pourrait faire car si la Turquie y c’est avec pour but essentiel d’empêcher que la coalition soit efficace. La direction de Daesh est à Istambul. Elle a pignon sur rue. A noter que dans la coalition la France ne bouge guère les choses. D’ailleurs de façon générale elle ne bouge pas sauf si ses intérêts sont menacés. Elle joue même par moments un rôle négatif dans cette coalition. Ainsi c’est le seul pays de la coalition qui a soutenu la demande de la Turquie d’une zone tampon à la frontière ce qui veut dire d’une part occupation d’une partie de la Syrie et d’autre part annexion pure et simple du Kurdistan. Dans ce cas-là il y aura un combat des kurdes contre les turcs et ce sera un génocide. Enfin on peut dire qu’il n’y a pas d’aide réelle de la France. Les armes n’ont pas été livrées aux kurdes de Syrie qui en ont le plus besoin mais aux kurdes d’Irak.

Que pourrait faire de plus la France, l’UE et l’ONU ?

Peser sur la Turquie pour que soit elle ouvre un couloir pour fournir des armes mais aussi et surtout des médicaments, du personnel soignant….Il ne reste qu’un seul médecin vivant à Kobane. Il n’y a plus de médicaments, très peu d’instruments de chirurgie, les blessés sont opérés sans anesthésie…Il reste 12 000 civils âgés qui n’ont pas voulu partir. La résistance a permis de faire évacuer 240 000 personnes de la région du Rojava grâce aux kurdes de Turquie qui ont déminé la frontière et coupé les barbelés.

Pourquoi une journée internationale le 1er novembre ?

Cet appel n’est pas venu de France ou d’un pays particulier mais de personnalités internationales. Cette journée est pour dire que cette question est une question qui concerne le monde entier et pose celle de la liberté. En France la coordination nationale de solidarité avec le Kurdistan comprend des associations franco-kurdes, le MRAP, le Mouvement de la Paix, des organisations progressistes, le syndicat Sud…

Que représente pour toi cette rencontre avec la CGT 13 ?

Evidemment les kurdes ont besoin de l’engagement des travailleurs de France et de ce point de vue l’engagement de la CGT est très important. Il y a des valeurs partagées, tout ce qui touche au respect des individus et du partage des richesses. Les peuples cherchent des alternatives au capitalisme. Les kurdes au vu de tout ce qu’ils subissent, sont très groupés et sont forcés de s’entraider. Avec ou sans papiers ils travaillent grâce à la solidarité communautaire. Au départ dans le bâtiment et aujourd’hui ça s’élargit. La communauté kurde encourage et aide les études de jeunes avec la vision de construire un pays. De grandes mairies ont fait revenir des jeunes qui avaient fait des études. L’engagement de la CGT 13 est dans la tradition internationaliste de la CGT.

Entretien réalisé le 30 octobre 2014



[1La presse annonce ce matin du 1er novembre que la Turquie sous la pression des USA et de la région kurde irakienne a fini par les laisser entrer NDR



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