La grève de PSA racontée par un de ses acteurs

mardi 17 avril 2007
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La grève de PSA Citroën Aulnay, raconté par Philippe Julien, membre du comité de grève, secrétaire du syndicat CGT.

Mercredi 11 avril, nous avons repris le travail après six semaines de grève à l’usine Citroën d’Aulnay.
Nous l’avons fait tous ensemble, en manifestation dans les ateliers de l’usine, banderole en tête avec nos revendications inscrites dessus : 300 ââ€Å¡¬ d’augmentation des salaires, embauches des 700 intérimaires et le départ en retraite pour les 600 ouvriers de plus de 55 ans dans l’usine.

C’est pour vous dire que nous sommes rentrés la tête haute, fiers d’avoir mis en échec pendant six semaines de suite, PSA, une des entreprises privées les plus puissantes du pays. Fiers, à 500 grévistes, d’avoir porté haut et fort des revendications fondamentales dont nous savons qu’elles correspondent aussi aux revendications de bien des travailleurs de ce pays.

Une de nos trois revendications principales est celle des salaires. Et sur l’usine d’Aulnay, par le jeu de l’intérim, près de 30 % des salariés sont constamment payés au taux horaire du SMIC, ce qui fait que même avec les primes, quand les agences les reversent, les salaires sont à peine au dessus de 1000 ââ€Å¡¬. Pour les jeunes embauchés, le salaire est de 1200 ââ€Å¡¬ net. Ce qui n’empêche pas la direction de prétendre que le salaire minimum versé serait de 1500 ââ€Å¡¬ net. Ce qui est un mensonge.

Le mensonge ne pouvait évidemment pas passer auprès des travailleurs de l’entreprise, mais il était destiné à faire bonne figure vis-à-vis de l’extérieur. Le DRH de PSA a même eu droit à une tribune libre dans le journal Le Monde pour faire ce type de déclaration et expliquer que, si la revendication des 300 ââ€Å¡¬ était accordée, PSA serait mis en faillite. Mais ce journal s’est bien gardé d’ouvrir ses colonnes aux salariés en grève.

Car nous aurions pu répondre que PSA a accumulé ces dernières années 9 milliards de bénéfice net après impôt. PAS a consacré 2,5 milliards d’euros pour racheter ses propres actions et les détruire dans le but de faire monter leur prix. Le principal bénéficiaire de cette opération est la famille Peugeot elle-même. Oui, PSA se porte très bien, et depuis plus de dix ans, ses ventes sont en constante augmentation, ainsi que son chiffre d’affaire.

La grève a démarré spontanément le 28 avril, sur une chaîne de l’atelier du Montage, à la nouvelle que les gars de Magnetto avaient gagné.

Magnetto, c’est une entreprise de sous-traitance à qui PSA a vendu l’atelier d’Emboutissage de l’usine. Les ouvriers de Magnetto en avaient marre de leurs bas salaires et de la pression qu’ils subissaient. Ils se sont mis en grève. Au bout de quatre jours, ils obtenaient 128 ââ€Å¡¬ brut d’augmentation de salaire, 5 jours de congés supplémentaires (dont la journée dite de « solidarité »), l’embauche en CDI de 10 intérimaires sur les 40 que comptait cet atelier. Cela a mis le feu aux poudres chez Citroën parce que, tout d’un coup, avoir une augmentation de salaire un peu conséquente devenait possible.

C’est en lisant un tract de la CGT qui expliquait ce que venaient de gagner les ouvriers de Magnetto qu’une dizaine de travailleurs se sont décidés. Le trac a été distribué à 14 h 30, la grève démarrait à 15 h !

Très rapidement, la dizaine de travailleurs de Citroën ont été suivis par d’autres au point qu’à 18 heures les chaînes de montage s’arrêtaient. L’équipe de nuit suivait, elle aussi, spontanément, sans même que les chaînes ne démarrent. Et le lendemain, à son tour, l’équipe du matin entrait dans la grève. Ainsi, toute l’usine était à l’arrêt.

Cette grève a touché, essentiellement, les ouvriers de fabrication qui sont au nombre de 3 000 dans l’usine. Le nombre de grévistes a tourné autour des 500, mais, en comptant ceux qui n’ont fait qu’un jour de grève au début ou qui ont participé à divers débrayages de soutien par la suite, on peut dire qu’un millier de travailleurs ont participé à l’action, ne fut-ce que brièvement. Cela est resté minoritaire, mais néanmoins largement représentatif du profond mécontentement. Pour la première fois, dans cette usine, une vingtaine de moniteurs, qui sont les responsables en dessous des chefs d’équipe, se sont joints au mouvement, ainsi qu’une soixantaine de travailleurs intérimaires.

Très rapidement la grève s’est installée, d’autant que nous avons vite retrouvé les réflexes que nous avions acquis en mars 2005 lorsque nous avions fait une semaine de grève. C’est donc sans difficulté que la décision a été prise de casser le rythme des trois équipes de travail pour que tous les grévistes se retrouvent ensemble dans la journée à faire une seule et même grève.

Nous avons élu un comité de grève d’une centaine de travailleurs pour diriger la grève. Ainsi toutes les décisions ont été discutées tout au long de la grève dans ce comité qui se réunissait deux fois par jour, plus d’une heure à chaque fois. Cela a été un véritable laboratoire d’idées. Un ouvrier a d’ailleurs surnommé la salle où se réunissait le comité : « école de la grève ».

Les propositions du comité étaient adoptées par l’assemblée générale qui se réunissait après chaque comité.
Tout a été discuté, de la plus petite décision aux plus importantes. Par exemple, la proposition faite par un ouvrier d’éditer une carte de gréviste qui était poinçonnée tous les matins par un tampon au nom du comité de grève. 557 ont été distribuées.

Nous avons édité un « journal de grève » quotidien, dont sont sortis 26 numéros. Ce journal a été largement diffusé, lu et apprécié par la plupart des travailleurs, même parmi les non-grévistes. Même un des huissiers l’a apprécié puisqu’il nous a fait des compliments à ce propos. Enfin, nous avons envoyé ce journal par internet à tous les syndicats de toutes les usines de PSA.
Le comité de grève a permis d’organiser la grève dans l’unité et de répondre au coup par coup à la politique la direction qui a bien évidement utilisé tout l’arsenal anti-grève habituel des patrons.

Ce qui a fait dire à beaucoup, grévistes ou non, que la grève était bien organisée et qu’on a su éviter les provocations que la direction a cherché à monter.
La direction a, petit à petit, redémarré la production, tant bien que mal puisque la majorité des ouvriers professionnels refusaient de remplacer les grévistes, et y compris des intérimaires déjà présents malgré les primes qu’elle proposait. On même vu des chefs proposer aux intérimaires 80 ââ€Å¡¬ en liquide, de la main à la main, pour qu’ils acceptent de changer de poste.

Il a donc fallu que la direction mette une partie des chefs au boulot, et fasse appel à de nouveaux intérimaires qu’elle a embauchés pour cela. Nous avons contre-attaqué en la faisant condamner par le Tribunal de Bobigny le 26 mars.
Elle a ensuite recruté des salariés d’autres usines du groupe. Beaucoup ont refusé et ceux qui ont fini par accepter avaient une prime de 700 ââ€Å¡¬ en plus de l’hôtel et des frais payés, mais à condition qu’ils ne rentrent pas chez eux le week-end. Et pour cause ! La direction avait peur qu’ils ne reviennent pas.

Le but était plus d’attaquer les grévistes au moral en faisant croire que tout tournait normalement, que la grève ne servait à rien.

Cela a suscité des discutions entre les ouvriers en grève et nous avons compris que cela ne changeait rien sur le fond, tant que nous restions en grève. La direction a quand même perdu 20 000 autos, ce qui correspond à la perte d’un chiffre d’affaire d’environ 300 millions d’euros.

Tout au long, la direction a mobilisé des centaines d’agents de maîtrise, organisés en groupes de cinq, pour essayer de pousser les grévistes à la faute pour pouvoir les accuser de bloquer les chaînes ou pour provoquer des bagarres entre grévistes et non-grévistes ou entre grévistes et l’encadrement. Les chefs étaient flanqués d’huissiers pour faire des constats. La direction en a embauchés huit à temps complet.

Tout cela était aussi discuté entre nous, et les lettres de menace de sanctions que nous avons reçues étaient le plus souvent ridicules. Par exemple, un des grévistes a reçu une lettre de sanction pour avoir soufflé dans une trompette ! Il est vrai que l’oreille d’un chef n’était pas loin !

Nous avons aussi eu droit à l’accusation que notre grève était politique. L’argument pour appuyer cette accusation a été que la grève était dirigée par un comité de grève !
Et,bien sûr, la direction s’en est prise à la venue de candidats à l’élection présidentielle : Arlette, Olivier Besancenot, puis Marie-Georges Buffet, José Bové. Même Ségolène Royal est venue, sans son drapeau bleu-blanc-rouge, pour rencontrer des ouvriers en grève.

La direction a brandi, aussi, la menace de fermeture de l’usine si la grève continuait.

Mais tout cela n’a pas entamé le moral des grévistes. Au contraire, la détermination s’accentuait de semaine en semaine. Chaque lundi, la direction espérait constater un essoufflement de la grève. Et, du coup, tous les grévistes avaient à cÅ“ur de venir le plus nombreux possible les lundis !

Nous nous sommes adressés à l’ensemble des salariés de l’usine pour leur demander de nous rejoindre. Certains l’ont fait. Pour mesurer leur sentiment à l’égard de la grève, nous avons leur avons demandé de signer une pétition. Près de 1300 non-grévistes l’ont signé. Ce qui montrait clairement la popularité de notre mouvement. Ils ont aussi participé à deux débrayages de soutien, et à la collecte ils ont versé 6000 ââ€Å¡¬ en signe de solidarité. Hier encore, une centaine d’entre eux nous ont acheté un billet pour notre gala de solidarité.

Dès début, nous nous sommes adressés également aux salariés d’autres entreprises.
D’abord, du groupe PSA. Le deuxième jour de la grève, en allant à 150 à Gefco à Survilliers (transporteur de PSA), dont les travailleurs venaient de se mettre en grève eux aussi pour les salaires et qui le sont restés trois semaines durant.

Un autre jour, nous sommes allés à 300 à l’usine Citroën de Saint-Ouen pour distribuer un tract. La direction avait enfermé les ouvriers dans l’usine, il n’était pas possible de les rencontrer. Au bout de quelques minutes, cependant, une des portes de l’usine s’est miraculeusement ouverte et la distribution de tracts s’est transformée en manifestation dans l’usine de Saint-Ouen.

Nous étions 400 grévistes encore à distribuer un tract et à prendre la parole aux portes de l’usine Peugeot de Poissy. Nous avons ont été bien accueillis et cela a même suscité un débrayage dans l’usine.

En plus des usines du groupe PSA, nous sommes allés devant une cinquantaine d’usines, de Renault-Rueil et Renault-Guyancourt, à la SNECMA-Villaroche, en passant par des ateliers de la SNCF et de la RATP, au centre des impôts de Bobigny, à Servair, Alstom, sans parler des communaux de plusieurs villes que nous avons rencontrés. Notre but était à chaque fois de faire connaître notre grève, de populariser nos revendications et de faire des collectes de solidarité.

Mais la solidarité ne s’est pas limitée au soutien financier.

Dans le groupe PSA, des débrayages ont eu lieu dans presque toutes les usines. Au total, ces débrayages ont rassemblé plus d’un millier d’ouvriers. À l’usine de Tremery, c’est même première fois qu’il y avait un débrayage.

Et puis il y aussi les grèves sur les salaires des sous-traitants de l’automobile :
- Gefco à Survilllers, trois semaines de grève ;
- Lear à Lagny-le-Sec, quatre jours de grève. Et comme Lear fabrique les sièges, les voitures qui continuaient à être faites à Aulnay , du coup elles étaient montées sans siège !
- Lajous, équipementier près de Compiègne, deux jours de grève. Ils ont obtenu 45 ââ€Å¡¬.
- Seidoux, qui fabrique les sièges de la 307 Peugeot pour l’usine de Sochaux.

Nous sommes allés voir aussi d’autres travailleurs en grève sur les salaires, comme les éboueurs de la SITA, dont plusieurs nous ont dit : « on parlait encore de vous ce matin. Votre grève est un exemple ».

La dernière semaine de grève, nous avons organisé une prise de parole et une distribution de tracts à la gare Saint-Lazare avec les grévistes de Clear Channel.

Nous avons passé six semaines à populariser les revendications de 300 ââ€Å¡¬ d’augmentation des salaires, de l’embauche des intérimaires et de la retraite à 66 ans.
Alors, bien sûr, nous n’avons pas pu faire reculer la direction sur nos revendications. À 500 grévistes, le rapport de force était insuffisant pour cela. Tout en tentant d’entraîner les autres travailleurs de l’entreprise, à partir du moment où nous avons vu que cela ne marchait pas, progressivement, tous les grévistes se sont convaincus de la réalité du rapport de force dans cette bataille-là.

Nous n’avons cependant jamais abandonné nos revendications de départ car ces revendications nous paraissaient plus que légitimes, vitales, et pas seulement pour nous.
Malgré tout, la direction a dû reculer, quand même, sur des points qui peuvent apparaître mineurs, mais qui comptaient moralement et matériellement.

Tout d’abord sur les sanctions et les licenciements qu’elle aurait bien voulu faire. Ses huissiers, ses provocations constantes, n’auront servi à rien puisque dans le protocole de fin de grève elle a du s’engager à renoncer aux sanctions.

Puis, elle a dû lâcher sur des revendications mineures, en rapport avec nos revendications principales mais qui sont autant de reculs pour elle. Nous avons ainsi obtenu pour tous une réduction de moitié sur les tarifs des transports de car, son engagement à baisser les tarifs des selfs, la limitation des samedis travaillés dans l’année, le paiement des samedis qui, pour la plupart, seront payés au lieu de disparaître dans des comptes d’épargne-temps.
Quatre jours et demi de grève ont été payés.

Enfin, nous avons obtenu pour les 4.500 salariés de PSA Aulnay, grévistes ou non, une prime de 125 ââ€Å¡¬, dénommée par la direction... « prime de cohésion sociale » !
Cerise sur le gâteau : le samedi de la reprise étant un samedi travaillé, nous avons objecté à la direction que c’était le samedi où nous organisions le gala des grévistes à partir de 14 heures. La direction a accepté de lâcher l’ensemble des travailleurs à 13 h 30, une heure plus tôt, pour que ceux qui le veulent puisse aller à notre gala.

Mais au delà des gains matériels, il y a surtout une victoire morale que personne ne pourra nous retirer.
Car, à travers cette grève ce qui a été gagné, c’est bien sur la dignité de s’être fait respecter mais surtout le fait que, pendant six semaines, nous avons pu tisser des liens solides entre nous, nous avons été au coude à coude dans une lutte. Nous avons appris à nous organiser. Et cela est un gage pour l’avenir, dans des grèves futures mais aussi au quotidien dans l’usine. C’est une force collective avec laquelle PSA devra compter.
Nous avions à peine repris le travail que plusieurs débrayages ont eu lieu, en réplique à des comportements de la maîtrise que les ouvriers ont jugé inacceptables. Le chef des caristes, par exemple, s’est permis de distribuer des sandwiches aux seuls ouvriers qui n’avaient pas fait grève. Les ex-grévistes ont aussitôt débrayé, ont obtenu les sandwiches et en envoyé quelques-uns à la figure du chef !

En guise de conclusion, je vais vous lire un passage de l’avant-dernier numéro de notre journal de grève : « 
« Parce que la force de notre grève n’est pas dans ce qu’elle est capable d’arracher à la direction à court terme, la force de notre grève, c’est l’écho qu’elle rencontre auprès de salariés de plus en plus nombreux, pas simplement dans le groupe, mais dans le pays. Les problèmes que nous posons, ceux des salaires, de la précarité, de la retraite, ne sont pas propres à Citroën-Aulnay, ils ne sont d’ailleurs pas propres à PSA. Ce sont des préoccupations vitales pour des millions de gens dans ce pays. Chaque jour de grève supplémentaire, ce sont des milliers de gens en plus qui nous donnent raison. Raison sur nos revendications, raison sur le fait que le patronat a largement les moyens de payer, mais aussi raison sur le constat que le seul moyen de l’obtenir, c’est la grève ! ».

Et je terminerai par un des mots d’ordre, qui était scandé par les grévistes : « Aujourd’hui, on est là, et demain, on continue ! »

Transmis par Sacha.



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