La vie au compte-gouttes

mercredi 27 janvier 2010
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Il tourne le robinet du tuyau d’arrosage qui serpente sur le parterre desséché de son jardin d’intérieur, puis met en marche la pompe électrique qui pallie les défaillances d’un réseau d’adduction à l’agonie. Dans un gargouillis, le tuyau crache péniblement quelques gouttes d’eau. Puis plus rien.

Anouar As-Saooly arrête la pompe qui tourne à vide, et referme le robinet. « Il fallait venir hier, c’était le jour hebdomadaire de ravitaillement du quartier », soupire cet ingénieur en hydrologie, employé par une société allemande, GTZ, et qui réside dans un quartier pourtant aisé de Sanaa, la capitale du Yémen. La veille, la famille d’Anouar a donc rempli les deux citernes dont elle dispose. L’eau recueillie, de qualité médiocre, n’est utilisée que pour les tâches ménagères. Pour la cuisine et l’eau potable, c’est uniquement celle des bouteilles ou des jerricans vendus dans le commerce qui est consommée.

L’eau courante est depuis longtemps un mirage au Yémen, et pas seulement dans ses déserts et ses montagnes arides. De tous les fléaux qui pèsent sur ce pays, le plus défavorisé de la péninsule Arabique, du mouvement sécessionniste du Sud à la rébellion armée du Nord, en passant par la présence d’Al-Qaida, qui focalise l’attention de l’Occident, la pénurie en eau constitue sans doute le péril le moins visible, mais le plus insidieux et potentiellement le plus destructeur. Il menace la plus grande partie de la population, qui est aussi la plus pauvre.

Le partage d’une ressource de plus en plus disputée risque d’alimenter à l’avenir une série de guerres de l’eau opposant les campagnes aux villes, ou les régions les plus arrosées aux plus sèches. Un Yéménite dispose en moyenne de 120 m3 d’eau par an pour pourvoir à tous ses usages, contre 1 500 m3 pour la moyenne mondiale. Un chiffre déjà très faible, qui pourrait être divisé par deux d’ici à 2025.

« C’est simple, explique Ramon Scoble, un Néo-Zélandais qui travaille avec les autorités yéménites pour une meilleure gestion des ressources hydriques, il y a cinquante ans, il suffisait de creuser à 10 m de profondeur pour trouver de l’eau. Aujourd’hui, il faut descendre en moyenne à 500 ou 700 m. Dans certaines régions, les puits vont même jusqu’à 1 km. » Les nappes fossiles font encore illusion, mais pour combien de temps ? Le fort taux de croissance démographique du Yémen explique en grande partie cette soif inextinguible. La population du pays double en effet tous les quinze ans, alors que les précipitations sont limitées, que le pays est dépourvu de cours d’eau permanents, et que le prix de la désalinisation d’eau de mer reste prohibitif. La consommation dépasse donc, et de beaucoup, le stock renouvelable.

Mais l’origine de la crise de l’eau au Yémen remonte aussi aux années 1970 et à la révolution des techniques agricoles. Dans ce pays désertique, les méthodes ancestrales privilégiaient un usage collectif des eaux de pluie, par la culture en terrasses ou dans le lit d’ouadis régulés par un maillage de petits barrages. A cette époque, la gestion communautaire vole en éclats avec la possibilité désormais donnée de creuser en profondeur et de pomper dans la nappe phréatique. Les autorités incitent à investir dans ces pratiques individualisées au nom de l’autosuffisance alimentaire ou d’une agriculture érigée en symbole national. Le fioul brûlé pour faire tourner les pompes est généreusement subventionné.

C’est ainsi que des cultures gourmandes en arrosage, comme la banane et la pastèque, font leur apparition, y compris pour l’exportation, même si cela revient dans les faits à exporter cette eau qui coule à flots. La surface cultivée avec la seule eau de pluie chute de 1 million d’hectares dans les années 1970 à 500 000 hectares en 2009. Dans le même temps, celle irriguée artificiellement passe de 40 000 à 500 000 hectares.

Un autre facteur a contribué à ce renversement de situation. On peut le trouver dans la multiplication, à Sanaa, des marchés dédiés au qat, ces précieuses pousses vertes mâchées pour leurs effets euphorisants à partir du milieu de l’après-midi, seul ou en société. Lorsqu’il rentre au pays, généralement une fois par an, Rafiq, un jeune Yéménite qui travaille en Allemagne, mesure la progression de cette culture dans les fermes qui entourent Sanaa, depuis l’avion qui le conduit vers la capitale. « Partout ! Il y en a maintenant partout ! », lâche-t-il médusé en contemplant les alignements d’arbustes. « Le qat, c’est l’assurance de revenus confortables pour les agriculteurs. On gagne quinze fois plus avec du qat qu’avec des tomates avec la même quantité d’eau », explique Ramon Scoble. Plus d’un tiers des surfaces irriguées avec de l’eau puisée en profondeur lui sont désormais consacrées. La surexploitation des nappes est à son comble, fouettée par le phénomène galopant des puits illégaux. Il est le produit de la corruption et de l’entregent de ceux qu’un rapport de la Banque mondiale, en avril 2009, désigne pudiquement sous l’expression de « personnes influentes », qui gravitent dans les cercles de pouvoir, tribaux ou étatiques.

Enchâssée au milieu de montagnes arides, la capitale du Yémen est particulièrement menacée par la pénurie. Faut-il d’ores et déjà préparer la nécessaire division par deux de sa population (2,2 millions d’habitants) ? C’est en tout cas la position d’un expert géologue, Mohammed Al-Doubei, exprimée en août 2009, lors d’un colloque du Sheba Center for Strategic Studies, au cours duquel a été également pronostiqué l’épuisement définitif en 2025 de l’aquifère sur lequel est installée la ville. « Un tel catastrophisme est contre-productif, relativise de son côté Abdul Rahman Al-Iriyani, ministre de l’environnement et de l’eau. On annonçait déjà la pénurie il y a dix ans, puis on y a remédié en pompant plus en profondeur, donnant alors l’impression qu’on avait crié au loup pour rien. Mais c’est vrai, la situation est très sérieuse, de nombreux incidents tribaux reposent déjà sur des querelles liées à l’eau. J’ai trop souvent l’impression que la question de l’eau, au Yémen, se résume à une course à celui qui aura la dernière goutte, alors qu’il faudrait se rassembler pour tâcher de mieux faire. »

Les rares responsables politiques et les experts, alarmés par la perspective d’un Yémen à sec, ont décidé de consacrer tous leurs efforts à une plus grande efficacité du secteur agricole qui absorbe 93 % des ressources du pays. Anouar As-Saooly, l’ingénieur en hydrologie, justifie ce choix : « Il est évident que les réseaux de distribution, à Sanaa comme à Aden, sont très défectueux. Le fait de ne plus être alimenté en permanence accélère les phénomènes de corrosion. Mais leur rénovation serait trop coûteuse, et il vaut donc mieux tout miser sur l’agriculture. » « L’efficacité de l’utilisation de l’eau pour l’agriculture n’est que de 40 %. Si on pouvait seulement atteindre 60 %, cela ferait 20 % d’eau en plus », explique le ministre de l’environnement.

De nombreuses pistes sont évoquées : l’acheminement de l’eau vers les cultures dans des conduites, et non par des rigoles à l’air libre qui favorisent une forte évaporation, ou bien le remplacement de la pratique dispendieuse qui consiste à noyer les parcelles par des systèmes de goutte-à- goutte. Face au puissant ministère de l’agriculture et à ses subventions, celui de l’environnement n’est cependant pas des mieux armés pour changer les mentalités.

« Dans l’idéal, il faudrait limiter les cultures qui consomment trop d’eau, à commencer par le qat. Celui que produit l’Ethiopie est vraiment très bon, et qu’on ne vienne pas nous opposer l’argument de la nécessaire fraîcheur pour justifier les cultures aux alentours ! Lorsque j’étais étudiant à Londres, j’en trouvais toujours sur place d’excellente qualité », assure Anouar As-Saooly. Conscient du pouvoir de la « mafia » du qat, y compris au Parlement et au sein du parti du président Ali Abdallah Saleh, le ministre de l’environnement, Abdul Rahman Al-Iriyani, est plus lucide : « Il faudrait tout d’abord avoir la garantie que les économies en eau n’entraîneraient pas une extension parallèle des surfaces cultivées. »

Ces mesures seront-elles suffisantes pour éviter le pire ? « Il est irréaliste de penser qu’on aura un jour les moyens de traiter de l’eau de mer puis de l’envoyer vers des villes situées à plus de 2 000 m d’altitude comme Sanaa. Mais c’est vrai que la désalinisation coûtera de moins en moins cher et que ce sera la solution, même pour un pays pauvre comme le Yémen. » Visionnaire, l’ingénieur en hydrologie pronostique un mouvement irrémédiable des populations yéménites vers les côtes de la mer Rouge et du golfe d’Aden.

Dans des zones difficiles d’accès pour raison de sécurité et où l’eau est particulièrement rare, qu’il s’agisse, au nord, de la province de Saada, ravagée par la guerre contre la rébellion, ou, au sud, de certaines zones des provinces d’Abyane et de Lahej, des villages auraient déjà été abandonnés. Les fières cités accrochées aux escarpements rocheux dont s’enorgueillit le Yémen finiront-elles en poussière ?

Par Gille Paris paru dans Le Monde le le 22.01.10
Sanaa Envoyé spécial

Transmis par Linsay



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