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L’exploitation a un nouveau nom : l’extractivisme

dimanche 20 février 2011
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Une analyse qui ne manquera pas de susciter le débat sur les processus en cours et l’avenir politique de cette région du monde.

Que cela plaise ou non, l’ère des gouvernements progressistes de gauche tire peut-être à sa fin, en Amérique latine.

C’est ce que craint l’éminent journaliste et militant social uruguayen, Raul Zibechi, pour qui l’application du Plan Colombie par les États-Unis parvient à neutraliser les principaux projets d’intégration « qui avancent trop lentement ou n’arrivent pas à atteindre la masse critique leur assurant un point de non retour ».

Pourtant, grâce à une politique décidée de mobilisations sociales, croit Zibechi, les gouvernements progressistes pourraient encore faire accomplir des pas de géant à l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) et à l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les peuples de notre Amérique).

Mais le modèle socio-économique privilégié, autant par les régimes modérés du Brésil et de l’Argentine que par ceux qui se réclament du socialisme du 21e siècle (Bolivie, Équateur et Venezuela), sépare graduellement les élites gouvernantes de leur base sociale. Ce modèle extractiviste tourne autour de l’appropriation et de l’exportation des ressources naturelles et fait en sorte que, malgré les discours de gauche, le néolibéralisme se porte dangereusement bien dans la région.

Profitant du prix élevé des matières premières, les régimes progressistes ont maintenu et plus souvent accéléré l’exploitation des mines à ciel ouvert, l’extraction pétrolière et gazière de même que les monocultures comme celle du soja, de l’éthanol et de la cellulose.

Les transnationales qui mènent ces grands projets s’approprient au passage les énormes quantités d’eau et les immenses étendues de terre et de forêt dont elles ont besoin entrant en conflits avec les populations locales.

Pour le chercheur uruguayen, Eduardo Gudynas, la principale différence entre le nouvel extractivisme « de gauche » et le modèle des gouvernements de droite des années 1980 et 1990, axé sur les privatisations, l’ouverture des marchés et les dérégulations, est que le premier laisse davantage de place à l’État dont les entreprises nationales imposent des redevances plus énergiques.

Mais, avertit Gudynas, s’il apporte aujourd’hui du pain, cet extractivisme laisse présager pour demain de nombreux problèmes et incertitudes. Il s’agit d’abord d’un modèle excluant qui se passe volontiers des personnes voire les considère comme des obstacles. Alors que le modèle industriel a besoin de travailleurs tant dans la production que dans la distribution et, en bout de ligne, de consommateurs, l’extractivisme, hautement mécanisé et exportant dans des pays lointains, rend le travail humain presque obsolète et ignore totalement les consommateurs locaux. Le modèle est aussi source de dommages irréparables causés à l’environnement et au climat en plus de gaspiller des richesses naturelles non renouvelables qui appartiennent pourtant à des populations jamais consultées.

Enfin, l’extractivisme fait dépendre l’économie des pays latino-américains des fluctuations du prix international des matières premières et perpétue l’insertion de la région dans l’ordre économique mondial en tant que fournisseuse de ces dernières.

Pourtant, les gouvernements progressistes avaient tous promis que la manne sans précédent provenant du nouvel extractivisme allait générer la création d’une industrie nationale. Mais cela, constate Gudynas, ne s’est passé dans aucun pays.

Les États dits de gauche ont plutôt utilisé des revenus historiques pour augmenter leurs réserves de devises et implanter des programmes sociaux consistant en des bons ou chèques émis dans certains secteurs de la population en matière de santé, pauvreté ou éducation. Non seulement ces politiques d’assistanat ne créent pas d’emplois et n’abordent pas les causes structurales de la pauvreté, s’accordent à dire Zibechi et Gudynas, mais, comme c’est le cas au Brésil, elles ont pour effet de domestiquer, amortir et réduire les protestations sociales. Il n’y a donc pas d’acteurs sociaux et politiques forts pour s’opposer à l’extractivisme comme c’était le cas des syndicats d’État lors des deux décennies de privatisations.

De plus, la situation est complexe car les nouveaux opposants se heurtent à un discours d’État progressiste qui justifie l’extractivisme et qui associe toutes les critiques aux tentatives de déstabilisation des droites tant nationales qu’étrangères.

Mais Gudynas souligne qu’un puissant conflit est quand même en train de naître entre les nouvelles élites progressistes et les mouvements indigènes et paysans qui s’opposent à l’exploitation des ressources naturelles.

Au Brésil, la construction du méga-barrage de Belo Monte, qui inondera 50 000 hectares de forêt amazonienne, est contestée par de nombreux opposants que Lula a qualifié de « gringos ».

Au Venezuela, où les diverses gauches ne questionnent pas un modèle encore très dépendant de l’exportation pétrolière (et cela, depuis l’arrivée à la présidence d’Hugo Chavez, il y a 12 ans), les élections parlementaires du 26 septembre ont montré que le projet bolivarien traverse une crise sévère.

En Équateur, l’extractivisme a mené le gouvernement Correa à une confrontation directe avec le mouvement indigène dont certains secteurs comme Pachakutik ont même appuyé la tentative de coup d’état du 30 septembre dernier.

La Confédération des nations indigènes (CONAIE) a été jusqu’à perturber le 10e sommet de l’ALBA, à Otavalo, dénonçant le faux socialisme du gouvernement équatorien à qui ils disputent le droit à l’eau suite aux concessions minières accordées par le président Correa.

Celui-ci a réagi en accusant les ONG étrangères de manipuler les opposants que, par ailleurs, il n’hésite jamais à traiter de « gauchistes infantiles » comme le fait son homologue péruvien de droite, Alan Garcia.

En juillet dernier, c’était au tour du président bolivien, Evo Morales, d’accuser les organisations sociales et indigènes d’être infiltrées par des intérêts étrangers qui seraient à l’origine de consignes comme celle d’une Amazonie sans pétrole.

Mais c’est le récent décret 748 imposant une hausse variant entre 57% et 82% des prix de la gazoline et du diesel qui, dans les derniers jours de décembre, a déclenché le premier soulèvement populaire contre un gouvernement de gauche.

La population bolivienne n’a pas accepté, qu’avec les meilleurs revenus de son histoire et une majorité politique sans précédent, son gouvernement se soumette de nouveau aux exigences des transnationales. Les manifestations les plus vives se sont déroulées à El Alto et dans l’ouest du pays, là où le président bénéficie de plus de 80% d’appuis, obligeant ce dernier à annuler la mesure.

Il est possible, écrit Zibechi, que ce soulèvement soit le fait politique qualitativement le plus important généré par le peuple depuis le Caracazo de février 1989, au Venezuela, contre les ajustements structurels néolibéraux de l’époque.

Nous entrons, analyse-t-il, dans une phase très aigüe de la crise du système mondial, caractérisée par une tendance aux renversements de gouvernements et au chaos que génèrent une combinaison du prix élevé des matières premières et la désarticulation géopolitique globale. Zibechi prédit d’autres soulèvements comme ceux de Bolivie et, plus tard, en janvier, de la province chilienne de Magellan, là aussi à cause d’une augmentation du prix des combustibles.

Ces soulèvements, écrit-il, feront tomber quelques gouvernements même parmi ceux qui jouissent de forts appuis populaires. Mais lorsque les foules se révolteront contre ces régimes progressistes, la gauche et ses penseurs ne devront pas hésiter à se ranger aux côtés des premières.

Le peuple est le seul repère au milieu du chaos.

André Maltais
mondialisation.ca



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