A ceux qui ont collé une étoile jaune sur ma boîte aux lettres

mercredi 11 janvier 2012
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Quand un journaliste de droite ne peut que constater les dégâts qui ont suivi la chute du mur de Berlin et le « sentiment de ratage qui correspond aux années européennes »...

Pendant les fêtes, une étoile de David a été collée sur ma boîte aux lettres, à Budapest. J’en ai parlé à mon voisin. « En quoi cela me regarde-t-il ? » m’a-t-il rétorqué, avant d’ajouter : « C’est sur celle de ton voisin de palier qu’ils auraient dû la coller, parce que lui, c’en est un. Peut-être qu’ils se sont trompés ». L’affaire m’a quelque peu étonné, pour deux raisons : en tant qu’Européen, d’abord, je pensais que nous n’en étions plus là depuis 1945 ; en tant que citoyen hongrois, ensuite, je suis à peu près certain que personne n’a eu de conjoint juif dans ma famille au cours des 800 dernières années. En tout cas, je n’en ai trouvé aucun lors des trois années que j’ai consacrées à un ouvrage sur l’histoire de ma famille [Ahnenland (« le pays des ancêtres »), Droemer, février 2011]. Mais peut-être cela se produira-t-il un jour, à mesure des brassages.

Ce n’est pas la première fois que je me fais traiter de « juif ». La dernière fois, c’était après avoir interviewé l’écrivain juif hongrois György Dalos. Le site d’extrême droite hunhír.hu m’avait alors défini comme un journaliste juif allemand (je ne suis ni l’un ni l’autre), et le quotidien die Welt d’« organe mondialiste haineux aux mains des juifs ultralibéraux ». Ma belle-mère lit ce type de sites Web - qui connaissent semble-t-il un succès croissant - et vit dans la crainte des conspirations sionistes. J’avais voulu réaliser cet entretien car György Dalos, détracteur acharné du gouvernement conservateur hongrois, avait déclaré que ce type d’attaques l’inquiétait de plus en plus. Si elles étaient légitimes, disait-il, leur virulence, en revanche, portait préjudice au pays. C’était également mon avis. Nous voulions voir si nous parviendrions à trouver un terrain d’entente par-delà les frontières idéologiques - il est libéral de gauche, je penche plutôt vers la droite chrétienne.

Ce terrain d’entente, nous le cherchons toujours. Dalos appose volontiers sa signature sur des appels à manifester dont les auteurs mettent en garde contre l’avènement d’une dictature en Hongrie. Ce qui me paraît à la fois exagéré et préjudiciable - car c’est contester l’existence des nombreux électeurs qui soutiennent le gouvernement démocratiquement élu, et exclure de ce fait tout un pan de la société du socle de valeurs démocratiques. Nous sommes en revanche d’accord sur le fait que la Hongrie voit s’installer, à gauche comme à droite, une culture néfaste de la haine qui ne constitue pas un terrain favorable au développement d’une démocratie saine.

Quel dommage ! A la fin des années 1980, les prédécesseurs des actuels conservateurs, socialistes et libéraux, étaient parvenus, ensemble, à faire tomber le rideau de fer. Tous avaient contribué à faire de la Hongrie une société libre et démocratique, membre de l’Union européenne et de l’OTAN. Or, à en croire aujourd’hui les discours des conservateurs, des socialistes et des libéraux, les démocrates auraient disparu du paysage hongrois. Seul celui qui parle en est un.

C’est dans cette culture de la mise à mort par le verbe de l’adversaire politique que sévit un nouveau parti d’extrême droite : le Jobbik. Celui-ci suit une ligne ouvertement raciste et n’a pas dévoilé clairement, jusqu’à présent, quel était son rapport aux principes fondamentaux de la démocratie. Les socialistes aiment le Jobbik : il leur permet de discréditer le Fidesz, accusé d’en être un « proche parent ». Les nouveaux Verts (LMP) ont même voulu former une coalition avec le parti d’extrême droite, dont le Fidesz tente de récupérer une partie des électeurs en lui emboîtant le pas de temps en temps.

J’ai parfois l’impression que nous avons tous sombré dans la folie. Il existe un antisémitisme qui, comme j’ai pu le constater sur ma boîte aux lettres, peut au besoin se passer des juifs. Tout comme il existe un anticommunisme sans communistes, un antifascisme dirigé davantage contre le Fidesz que contre le fascisant Jobbik, et une lutte contre la dictature en l’absence de dictateur. C’est un peu comme si tout ce que nous avions dissimulé sous le tapis à l’époque de la chute du communisme ressortait aujourd’hui. A l’époque, tous s’étaient assis autour d’une table ronde et avaient convenu d’être aimables les uns envers les autres. Mais aujourd’hui, vingt ans plus tard, on rattrape le temps perdu. Le pouvoir communiste des années d’après-guerre employait de nombreux juifs - aujourd’hui, on voit monter à leur endroit une haine qui repose de manière presque subconsciente sur l’antisémitisme politique des décennies précédentes.

Le fait que le gouvernement postcommuniste au pouvoir de 2002 à 2010 se soit distingué par un climat de corruption sans précédent et ait mené le pays à la ruine économique n’a fait qu’alimenter un stéréotype déjà profondément ancré dans les esprits selon lequel les socialistes sont des juifs, lesquels sont des voleurs. Les socialistes sont exclus des médias. On cherche à sanctionner rétrospectivement les ex-communistes. Et la haine fonctionne exactement dans le cas inverse. Tout conservateur, voire tout chrétien, est traité de fasciste.

Voilà donc où nous sommes rendus. Tout le monde vitupère et s’invective. Pour la première fois, à l’heure où cette crise sans précédent atteint son climax, un gouvernement [celui de Viktor Orbán], fort d’une majorité des deux-tiers, a la possibilité de mener une politique volontariste et tournée vers l’avenir. Au lieu de cela, c’est un programme rigide, idéologique et à maints égards guidé par la haine qui est mis en œuvre, dans un tumulte de discours extrémistes de tous bords politiques.

Beaucoup d’idées du Fidesz étaient bonnes : mettre provisoirement les multinationales à contribution, faire baisser et simplifier l’impôt, réduire la dette publique en puisant partiellement dans les fonds de retraite, c’est-à-dire en prenant l’argent de la génération responsable de la dette plutôt qu’en accablant la suivante. Mais voilà, cela n’a pas fonctionné. Le forint dévisse et l’endettement public reste élevé malgré l’amortissement de la dette. On assiste au règne de l’improvisation, l’impôt se complexifie et repart à la hausse. Il flotte dans l’air un sentiment généralisé de fiasco. C’est un sentiment que j’avais déjà évoqué avant les dernières élections : ce n’est pas le Fidesz qui bénéficie d’une majorité des deux-tiers, c’est la colère citoyenne. Et celle-ci trouvera bientôt d’autres modes d’expression.

Lors de la fête nationale du 15 mars, au plus tard, on assistera à des manifestations monstres qui pourraient bien éclipser toutes celles qui ont eu lieu jusqu’à présent et faire trembler le gouvernement. Reste à espérer que l’opinion ne se radicalisera pas. L’opposition ne parvient à se mettre d’accord sur rien et n’a ni chef de file, ni programme. Les gens savent simplement contre qui ils se dressent : contre ceux d’en haut. Un vieux réflexe qui date de l’ère communiste. Les gouvernements ne peuvent être que mauvais, il convient donc de s’en débarrasser.

Pour éviter le pire, les politiques et les leaders d’opinion les plus raisonnables devraient convenir de s’accorder, en bons démocrates, un respect mutuel - au lieu de se traiter de fascistes, de communistes ou de juifs. En Hongrie, on constate un vide béant au centre de la société et de l’échiquier politique. Or, sans ce noyau, il ne peut y avoir de démocratie stable.

L’Union européenne dispose-t-elle d’une quelconque marge de manœuvre ? Méfions-nous de la méthode forte. Car la grogne persistera si le pays continue à dévisser, et le sentiment de ratage correspond aux années « européennes » depuis 1990. Autrement dit, la colère peut se retourner à n’importe quel moment contre l’Europe.

Par Boris Kalnoky source Die Welt le 09/01/2011

Transmis par Linsay



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