Le combat de Marie

jeudi 9 août 2007
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Ils sont là autour d’elle, un peu désemparés et surtout attentifs, amis, famille, enfants dans cet appartement si vide où ne subsistent qu’un canapé, quelques chaises et une télé que l’on devine remontés en hâte suite au passage des expulseurs.

Il n’y a pas 2 minutes que nous sommes dans l’appartement qu’une voisine vient voir en vitesse qui nous sommes : il faudrait pas qu’on lui fasse du mal à Marie, elle en a assez vu comme ça disent ses yeux et son expression inquiète. Il n’y a pas de doute, le combat de Marie est devenu celui de ses voisins.

Marie est née ici, aux Comtes, cette cité HLM de Port de Bouc, ville la plus pauvre du département des Bouches du Rhône. Petite ville de moins de 20 000 habitants, rendue pauvre non par on ne sait quelle fatalité mais plus sûrement par la fermeture en 1966 des chantiers navals.
Chantiers qui faisaient vivre 2000 familles.
Fermeture dont la ville ne s’est jamais remise.

On a bien déjà à l’époque parlé de reconversion à cette population bigarrée qui a fait la richesse tant économique que culturelle de la ville. Gitans, grecs, espagnols, maltais, italiens...tous peuples tournés vers la mer, mais celle-ci a été un leurre et on a pu ensuite parler du mirage de la zone de Fos qui n’a jamais compensé la saignée de 66.

Dans cette ville donc, située à l’embouchure du canal de Caronte qui relie l’Étang de Berre à la Mer Méditerranée, la population ouvrière habite des logements modestes, vote communiste sans interruption depuis 1944 parce qu’elle sait que rien ne se gagnera sans la lutte et se bat...

Le père de Marie était de cette classe là et meurt trop tôt, bien trop tôt pour la petite Marie qui n’a alors que 12 ans et va vivre le reste de son enfance et sa jeunesse dans cet appartement dont tous les objets lui parlent de ce père disparu. Puis, de manière classique, elle rencontre un homme, se marie, quitte l’appartement, fait des enfants : la vie quoi.

En 2001 le couple tangue et Marie se sépare : elle n’est ni la première ni la dernière, comme elle n’est pas la seule qui dans cette situation retourne vivre chez sa mère. Sauf que dans le cas de Marie il s’agit bien plus que d’une solution de repli temporaire, c’est une rentrée au nid, un retour vers l’enfance, vers cet appartement qui lui parle de cette sécurité paternelle qui lui a tant manqué, vers ce père dont l’image avec le temps est devenue une icône. Evidemment dès son retour la présence de Marie est signalée à l’office HLM afin que le calcul des éventuelles allocations logement soit revu en conséquence.

Les années passent, Marie est bien chez elle.
En 2005, après tant d’année sa mère refait sa vie comme on dit quand on ne sait pas dire autre chose pour parler d’une nouvelle étape d’une vie que de toute façon on ne peut jamais refaire...La mère de Marie part vivre avec son nouveau compagnon et signale son départ au bailleur. Marie évidemment reste là. Pourquoi irait elle ailleurs ? Elle est dans sa « cité village » où tout le monde se connaît, ses enfants y sont bien et elle aussi. Elle demande donc à la LOGIREM, organisme HLM particulièrement bien connu dans la région marseillaise pour son humanisme débordant [1] d’avoir un bail à son nom. « Il n’en est pas question madame ! »
Madame Fernandez n’a pas respecté les règles et ça la LOGIREM ne peut le tolérer.

- La même LOGIREM qui laisse vides des dizaines d’appartements (au nom de quelles règles ?) quand il y tant de demandes de logement non satisfaites
- La même LOGIREM qui détruit des logements sociaux par centaines (et reçoit pour cela des subventions qui, elles, rentrent parfaitement dans les règles), [2],
- La même LOGIREM qui, toujours sans doute au nom des règles, a même muré sur Marseille des appartements avec des affaires d’habitants à l’intérieur sans même prendre la peine de faire ou d’attendre la fin d’une procédure,
- La même LOGIREM qui déclarait il y a quelques temps par la bouche d’un de ses directeurs (oui en général dans ces organismes ils ne manquent pas de directeurs, par contre d’ouvriers d’entretien...), qui déclarait donc à des comoriens demandeurs de logement « Ici ce n’est pas Moroni [3] », humanistes on vous dit !
- La même LOGIREM donc qui prétend faire respecter le règlement ?
Encore une institution qui confond état de droit et état de droite.

Donc la LOGIREM ne discute pas.
Marie veut payer son loyer ?
On lui renvoie les chèques.
Marie fait des démarches pour que le bail soit mis à son nom ?
On lance une procédure d’expulsion.

Et qu’importe si Marie tente d’expliquer son histoire, son attachement à cet appartement.
Qu’importe si depuis deux ans elle bloque chaque mois l’argent de son loyer sur un compte tout exprès.
Force reste à la loi.
Et dans le cas de Marie la loi ne traîne pas !

Dire qu’il en est pour se plaindre des lenteurs de la justice.... En quelques mois Marie est jugée, condamnée...et par un noir matin de juillet elle est expulsée...elle et ses enfants sous les yeux des voisins révoltés et impuissants.

Les expulseurs partis avec les meubles, le sang des voisins ne fait qu’un tour. Ils forcent la portent et réinstallent Marie chez elle. Cette dernière, à court de solution, accroche une banderole au balcon et entame une grève de la faim sur un canapé rescapé de l’opération humaniste de l’office HLM...

Et cela dure depuis 28 jours aujourd’hui.
Et depuis rien ou alors des réactions officielles emberlificotées qui parlent des 600 familles qui attendent un logement à Port de Bouc... comme si le départ de Marie pouvait être une solution pour 599 familles...
C’est sûr, et Marie le sait bien, elle n’a pas respecté la procédure, mais ne pouvait on pas traiter cette affaire autrement bien avant et ce d’autant qu’il y a des précédents aux Comtes même où le comité chômeurs CGT [4]obtint il y a quelques années la régularisation d’une famille qui avait squatté ?
C’est tout le sens de la lettre à la LOGIREM et au Préfet [5] que la CGT a écrite et qui a été diffusée dans les boites aux lettres de la ville.

Le Préfet, justement, lui qui a accordé l’expulsion et l’envoi des forces de police, lui qui pourrait revenir sur cette autorisation et contraindre la LOGIREM à négocier, que dit il ? Un de ses adjoints a enfin reçu une délégation au bout de 28 jours (encore un humaniste). Sa solution ? Envoyer un médecin pour contrôler l’état de Marie : pour, en fonction du diagnostic, l’hospitaliser de force ?
En attendant la LOGIREM qui décidément a de la suite dans les idées, a de nouveau porté plainte et Marie est convoquée au tribunal le 17 août : pour un verdict sous perfusion ?
Question humanisme on atteint des sommets...

Au-delà des questions posées sur la légitimité ou non de réclamer le maintien dans un appartement chargé d’histoire, le combat de Marie pose la question de l’humanité du monde dans lequel on vit et du caractère en principe social d’organismes financés par les finances publiques et l’argent des gens modestes. C’est ce manque d’humanisme, cet acharnement froid que la CGT et nombre de Port de Boucains dénoncent. Derrière le paravent des procédures (dont personne ne conteste la nécessité) se laisse voir une logique de fric et de machine à broyer les récalcitrants.

Prévert aurait pu l’écrire : « Mme Fernandez, taisez vous, la LOGIREM pense pour vous ! »


[1surtout depuis que c’est une banque qui l’a rachetée,

[2voir à la rubrique Marseille les articles Il y a un projet pour Marseille

[3capitale des Comores

[4grâce en particulier au soutien de la mairie et de la section PCF de l’époque

[5voir document joint à cet article



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Commentaires

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lundi 20 août 2007 à 20h24 - par  graziella
samedi 18 août 2007 à 20h52
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jeudi 9 août 2007 à 00h49 - par  sylvette

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