Regards d’avril 2008

samedi 26 avril 2008
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LA BATAILLE POUR LES SALAIRES

Dans tous les pays d’Europe, les salariés subissent une stagnation ou une baisse de leur pouvoir d’achat due pour l’essentiel à une hausse trop faible des salaires et à une envolée des prix à la consommation. Parallèlement, leurs conditions de vie se dégradent, notamment à cause de l’augmentation de la précarité du travail et des restrictions budgétaires liées à la baisse des dépenses publiques dans les domaines du logement, de la santé, de l’éducation. Cette pression sur les salaires s’accompagne d’une véritable flambée des profits des entreprises, des revenus des dirigeants et des actionnaires. En France, les entreprises du CAC 40 ont réalisé près de 100 milliards d’euros de profits en 2007 dont 60% ont été distribués aux actionnaires, sous la forme de dividendes ou de rachats d’actions. De 2005 à 2007, les dividendes versés aux actionnaires ont augmenté de plus de 25% !

La situation est comparable dans les autres pays de l’Union européenne où la faiblesse du pouvoir d’achat est considérée comme le problème prioritaire. La réponse au problème du pouvoir d’achat, c’est l’augmentation des salaires. C’est devenu la principale revendication des mouvements sociaux qui se sont multipliés dans tous les pays et toutes les branches professionnelles avec des succès importants. Cette prise de conscience et cette volonté de lutte des salariés ont fait bouger les organisations syndicales et même la Confédération européennes des syndicats (CES) qui a organisé la manifestation européenne du 5 avril à Ljubljana (capitale de la Slovénie qui préside l’Union européenne au premier semestre 2008) pendant la réunion du Conseil des Ministres des affaires économiques et financières.

La CES a pris l’habitude d’organiser, une ou deux fois par an, une euro-manifestation, le plus souvent au moment des Conseils européens. Mais, les mots d’ordre en étaient le plus souvent généraux et se rattachaient à la revendication fourre-tout d’une « Europe sociale » ! Cette fois, la pression « d’en bas » a été telle que la CES a dû reprendre comme revendication centrale de la manifestation « une augmentation des salaires réels pour accroître le pouvoir d’achat ». Emporté par cet élan revendicatif, le secrétaire général de la CES, John Monks, est même allé jusqu’à déclarer dans « l’Humanité Dimanche » du 3 avril : « Nous allons défier les autorités européennes... ». Est-ce l’amorce d’un changement de cap de ce dirigeant syndical qui se contente le plus souvent de gérer le « social » sur le plan européen, en concertation étroite avec les institutions européennes...et même avec le patronat européen ? Ou n’est-ce une nouvelle fois qu’une forte déclaration pour masquer de futurs compromis dans l’acceptation de mesures d’accompagnement et d’adaptation à la crise du système ?

Effectivement, c’est ce même secrétaire général de la CES qui a approuvé en 2005 le Traité de constitution européenne et qui a renouvelé en 2007 son appui au Traité de Lisbonne. C’est la CES qui a approuvé et appuyé la « Stratégie de Lisbonne » [1] qui prône la libre concurrence, la réduction des coûts salariaux, l’accroissement de la flexibilité et la priorité donnée aux actionnaires. Le Conseil des Ministres de l’économie et des finances a lancé le 4 mars un nouveau cycle de la »Stratégie de Lisbonne« pour la période 2008-2010 avec seize lignes directrices. La quatrième concerne les salaires : » Assurer que l’évolution des salaires contribue à la stabilité et la croissance. Les négociations salariales devront tenir compte de la stabilité des prix et des frais de productivité à moyen terme« . C’est la reprise des recommandations de la BCE pour la »modération salariale« . C’est encore la CES qui a accepté un compromis avec les institutions européennes et le patronat européen sur le principe de »flexicurité« qui laisse quelques miettes de sécurité aux salariés et fait cadeau d’un énorme gâteau de flexibilité aux patrons pour leur permettre de licencier plus facilement. Le ministre français du travail, Xavier Bertrand, s’était félicité, dans un entretien à »Europolitique« le 7 février 2008, que le congrès de la CES de Séville ait »repris ce mot. Ce n’est plus un tabou« . De son côté, le président du patronat européen ( »Businesseurope), Ernest-Antoine Seillière, a réclamé le 26 février 2008, que « la mise en œuvre de la flexicurité dans les Etats membres soit la clé de voûte de l’agenda social ».C’est le principe de flexicurité qui est à la base de l’accord interprofessionnel sur « la modernisation du marché du travail », finalisé le 11 janvier en France par la majorité des syndicats (sauf la CGT), accord qui répond à de très anciennes revendications du patronat qui n’avait jamais pu jusqu’à présent les faire aboutir : supprimer les contraintes liées au contrat de travail, développer les relations de gré à gré entre l’employeur et le salarié en cassant l’accord collectif porteur de droits.

Les grandes et fortes déclarations d’aujourd’hui ne pourront faire oublier la responsabilité de la CES dans l’élaboration et la mise en place de mécanismes européens qui, du Traité de Maastricht au Traité de Lisbonne, imposent l’austérité aux budgets nationaux en application du « pacte de stabilité », flexibilisent le travail, accentuent la précarité, favorisent le dumping social et démantèlent les systèmes de pension et d’assurance sociale.

Tout en mettant en place de nouvelles solidarités et en favorisant leurs convergences, les mouvements sociaux qui se développent doivent renforcer leur pression à tous les niveaux, national et européen, et dans toutes les branches professionnelles, pour imposer une rupture avec les règles du système capitaliste qui est au cœur de la construction européenne. Quelques pistes de réflexion : il ne suffit pas de protester contre les appels du gouvernement de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, à la « modération salariale », il faut revoir les pouvoirs de la BCE, ses missions et son indépendance ; il ne suffit pas de se plaindre de l’augmentation des profits parallèle à la stagnation des salaires, il faut abroger le principe de la liberté de circulation des capitaux ; il ne suffit pas de proposer des aménagements ou des dérogations au principe de « libre concurrence libre et non faussée », il faut le remettre en cause. Il faut donc s’opposer à la mise en œuvre du Traité de Lisbonne....

L’EUROPE EN BREF...

. Partenariat pour l’adhésion de la Turquie : Tous les deux ou trois ans, les Etats membres de l’Union européenne adoptent un nouvel accord politique sur le nouveau « Partenariat pour l’adhésion » de la Turquie. Ce texte fixe les priorités que la Turquie doit suivre pour continuer à bénéficier de l’aide financière de préadhésion et remplir les critères d’adhésion à l’Union européenne. Le suivi de l’application de ces mesures est assuré dans le cadre de l’application de l’accord d’association UE-Turquie. Le dernier accord, adopté en février 2008, demande à Ankara de « poursuivre la privatisation des entreprises publiques, la libéralisation du marché et les réformes de prix (...), supprimer les restrictions frappant les investissements étrangers directs en provenance de l’Union européenne (...), s’aligner sur la position de l’Union européenne dans les négociations commerciales ».

 C’est l’Europe que je préfère » : C’est le thème d’une conférence organisée en février 2008 par l’association « Confrontations Europe » (présidée par l’ex-député européen Philippe Herzog) et le MEDEF.

. Promotion de l’esprit d’entreprise : Le commissaire européen à l’Industrie, Günter Verheugen (SPD), a lancé le nouveau réseau de soutien aux entreprises « Entreprise Europe Network » dans le cadre de la politique européenne de promotion de l’esprit d’entreprise.

. Le référendum irlandais sur le Traité de Lisbonne devrait avoir lieu le 12 juin. Le Premier ministre Bertie Ahern mène une campagne pour le oui avec des arguments-choc : « Ce vote est important pour vous (...). Toute autre attitude (que le vote oui) serait vue par le reste du monde comme une décision incroyablement stupide ». Cela rappelle comment les grands médias et les élites français traitaient les partisans du non en 2005 ! C’est ce même Bertie Ahern (au pouvoir depuis 1997) qui vient d’être contraint à la démission pour avoir été mêlé à un scandale de corruption....

. La justice européenne conteste la liste « terroriste » de l’Union européenne : Dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, sous la pression des Etats-Unis, l’Union européenne avait établi une liste d’organisations considérées comme « terroristes ». Régulièrement actualisée à la demande des Etats-Unis, cette liste comportait entre autres le « Parti des Travailleurs du Kurdistan » (PKK). Le 3 avril, le tribunal de première instance de la Cour européenne de justice a annulé la décision de l’Union européenne d’inscrire le PKK (ainsi qu’une autre organisation kurde Kongra-Gel) dans la liste « terroriste ».

. Patronat et Commission européenne main dans la main : En février, le conseil exécutif du MEDEF s’est tenu dans les locaux de la Commission européenne à Bruxelles. Pas moins de sept commissaires européens sont intervenus pour se féliciter du soutien du MEDEF à la stratégie de la Commission européenne et de son attachement au libre-échange.


[1La « Stratégie de Lisbonne a été adoptée au cours de la présidence portugaise de l’Union européenne à 15 en mars 2000 alors que 13 gouvernements avaient une majorité socialiste. Le gouvernement français de la gauche plurielle y avait souscrit. Lire à ce sujet l’article L’Europe, la gauche, le syndicalisme et Bolkestein



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