Y a-t-il des taliban fréquentables ?

jeudi 11 février 2010
par  Charles Hoareau
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Le 28 janvier dernier se tenait à Londres une conférence internationale sur l’Afghanistan. En prévision de celle-ci 200 organisations de défense des droits de s femmes et de la société civile afghane réunies à Kaboul adoptaient une résolution.
Ont elles été entendues ? Rien n’est moins sûr.

La déclaration de Kaboul

Hôtel Intercontinental - Kaboul, Afghanistan, le 25 janvier 2010

Le 28 janvier 2010 va se tenir à Londres une conférence au cours de laquelle sera discuté un plan de négociation avec les taliban. Nous, ici réunis, organisations de défense des droits des femmes et de la société civile afghane, participant à ce rassemblement historique, avons acté les points suivants :

1. En vertu du fait que les taliban ont de façon permanente violé les droits des hommes et des femmes de notre pays, et ce, pendant et après qu’ils ont été au pouvoir, nous exprimons clairement et fermement notre objection à toute négociation avec les taliban.

2. Nous voulons la paix et la sécurité dans notre pays, mais nous affirmons que la Constitution afghane et la Déclaration internationale des Droits de l’Homme ne sauraient, en aucun cas, être soumises à un marchandage.

3. Nul, y compris l’Etat afghan, n’a le droit de faire entrer dans l’appareil de l’Etat des criminels, des personnes qui ont violé les Droits de l’Homme et les Droits des femmes. En revanche, nous acceptons que ceux qui ont été contraints de rejoindre les taliban, puissent être soutenus et encouragés à quitter leurs rangs.

4. Nous alertons la communauté internationale sur le fait qu’elle ne doit pas subventionner un plan qui renforcerait les taliban terroristes.
N’étendons pas, par la mise en œuvre de plans voués à l’échec, l’insécurité sur le territoire afghan.

5. Nous estimons qu’il n’y a aucune différence entre les dirigeants taliban et les dirigeants de l’organisation « sortie de l’enfer » Al Qaeda. Retirer les noms de taliban de la liste noire (liste du Comité 1267 des Nations Unies), veut dire qu’il faut aussi retirer de cette liste celui d’Oussama Ben Laden et des autres dirigeants d’Al Qaeda.

6. L’Etat afghan et la communauté internationale ont la responsabilité et le devoir de soutenir et de protéger la libre expression, les Droits de l’Homme, les Droits des femmes et la démocratie dans le pays. Ces objectifs ne peuvent en aucune manière être atteints par la négociation avec les taliban.

7. Nous exigeons de l’Etat afghan et de la communauté internationale de ne pas laisser l’Afghanistan replonger dans la situation où il était avant 2001 : les valeurs démocratiques ne doivent pas être sacrifiées dans des marchandages politiques.

8. Cette résolution en huit points a été approuvée à l’unanimité par les 200 organisations participant à ce rassemblement. [1]

La conférence de Londres

C’est donc Hamid Karzaï ce président mis en place par l’Occident et élu de manière plus que litigieuse en octobre dernier qui a ouvert les travaux de la conférence. Une occasion pour lui de se faire une légitimité à bon compte. Il a donc présenté un plan en 6 points dont en particulier :
- la création d’un « Conseil National pour la Paix, la Réconciliation et la Réintégration » ;
- la convocation courant mars d’une Loya Jirga (assemblée tribale traditionnelle) de la paix.
-  La promesse que d’ici 5 ans le gouvernement afghan contrôle la totalité du pays…tout en en envisageant une présence étrangère de tutelle pour…15 ans !
- Des élections législatives en septembre 2010

Pour mettre en œuvre ce plan qui prévoit d’ici 2011 l’accroissement des forces de police et de l’armée à hauteur de 300 000 hommes, il a obtenu une promesse d’aide financière internationale de 500 millions de dollars….pour commencer.

La main tendue aux taliban…

Pour Karzaï la réconciliation passe par le retrait de la liste noire de l’ONU de « quelques leaders taliban » et par une politique de la main tendue [2]. La manne financière servira aussi à réinsérer les « taliban repentis » en leur donnant des terres et aides financières, dispositions que notre expert national en droit humanitaire, le ministre Kouchner a salué en disant « c’est toujours la solution d’une guerre que de parler avec ses ennemis »…et si on y pense avant la guerre qu’on a suscitée en créant nous-mêmes de toutes pièces des taliban qui n’existaient pas avant ce n’est pas plus mal ! Si les 70 pays présents à la conférence n’ont semble-t-il pas trouvé grand-chose à redire à cette main tendue [3] il n’en est évidemment pas de même du côté de ces empêcheurs de s’arranger en rond que d’aucuns appellent droitsdel’hommistes ou tant qu’on y est droitsdelafemmistes !

De passage à Paris, Shoukria Haïdar, Présidente de « Negar-Soutien aux femmes d’Afghanistan », a parlé de l’inquiétude des femmes de voir revenir les taliban au gouvernement. « il n’y a pas plus de taliban modérés qu’il n’y a eu de nazis modérés (…) depuis quelques années, les choses avancent petit à petit, non sans difficultés, c’est vrai. Mais des femmes font des études et travaillent, 6 millions d’enfants dont des petites filles vont à l’école, les gens ont de l’espoir. Si on offre aux taliban de participer au pouvoir, ils parviendront à changer la Constitution dans leur sens. Ils fermeront les écoles et enfermeront les femmes chez elles ».

Un point de vue à prendre en compte quand on sait que dans un communiqué publié à New York le 26 janvier, le Conseil de Sécurité a annoncé que 5 anciens responsables taliban (ministres, ministres adjoints et l’ancien responsable du centre de presse au ministère des Affaires Etrangères) ont été rayés de la « liste noire » et de ce fait « le gel des avoirs de ces individus, ainsi que l’interdiction de voyager et l’embargo sur les armes qui leur étaient imposés, ne s’appliquent donc plus ».

…et la garantie d’experts en démocratie.

Les inquiétudes des signataires de la déclaration de Kaboul sont d’autant plus justifiées que Karzaï a souhaité que le roi Abdullah Abdul Aziz (Arabie Saoudite) joue un rôle « majeur » dans la conduite du processus de paix et que le Pakistan soutienne l’effort de réconciliation. Le Pakistan et l’Arabie Saoudite, deux des pays qui ont armé les moudjahiddines [4], l’Arabie Saoudite ayant été en plus le premier pays à reconnaître le régime des Taliban en 1996…

Plan de paix ou sauve qui peut ?

La raison de ce plan qui sacrifie allègrement les droits humains au nom de la réconciliation…sans la justice (à l’inverse de ce qu’avait fait par exemple Mandela en Afrique du Sud) c’est qu’après des années de guerres et des milliers de morts en particulier civils, les USA, dont Karzaï est le porte parole, ne savent plus comment se sortir d’un conflit que nombre d’experts avait qualifié d’ingagnable.

L’Afghanistan, comme l’Irak est un bourbier dans lequel à la suite des USA les puissances occidentales se sont embourbées. La corruption y abonde, la production de drogues est repartie en flèche depuis, 2001 et la population, victime de « bavures mortelles » à répétition s’oppose de plus en plus à l’occupant et ce bien au-delà des taliban. La solution d’avenir ne peut passer par un abandon des droits humains ce que la déclaration de Kaboul rappelle à juste titre.

L’avenir repose justement sur les signataires de cet appel et la force de leurs idées dans la population afghane.
N’en déplaise aux va-t-en guerre fabricants de chaos, donneurs de leçons de démocratie, leçons qu’ils oublient vite quand leurs intérêts sont en jeu.



[1SIGNATAIRES : Parmi les associations : Anjoman Qhalam ; Anjoman naw Jwanan wa kodakan Afghan ; Anjoman Mahjoba é Herawy ; Confédération Majmoa-Jamea Madany ; Dokhtaran Esargat ; Etehadia Milly Jornalistan ; Jamaia Motahed Zanan-Afghanistan ; ONG Khedamat Ajtemae Zanan ; Mossessa Aali Naswan ; NEGAR-Soutien aux femmes d’Afghanistan …

Parmi les personnalités politiques : Farida Tarana ; M. Sencharaki, porte-parole du Jabaï Motahde Melli ; Razarq Mamon, écrivain et analyste politique ; M. Zariab et Saïdi, analystes politiques ; M. Binon, poète et responsable de l’ONG AKBAR ; M. Panchiri, 1er conseiller du ministère de l’Agriculture… Shafiqa Habibi, Makaï Siawash et Habiba Amin du « Moshareqate Siasi Zanan » ; Farida Ebad, Soraya Hotak, Angelica Haïdar…militantes des droits des femmes. Les députés, Mmes Saprina Saqreb ; Fawzia Koufi ; Rarhela Salim ; Nadjiba Sharif… M. Bhzat ; M. Orli … ; le Sénateur Ezedya…

Parmi les responsables de presse et journalistes : M. Razwani « Aqtedar-E-Melli » ; M. Fahim Dashti « Kabul-weekly » ; M. Motaher « Arman -E-Melli » ; M. Sanjar Sahil « 8 Sobh » ; M. Nazari « Mandgar »…M. Bari-Salam, responsable de presse de l’oragnisation « Awaan- é - ma » ; M. M. Abdullah, conseiller juridique de TV-tolo ; M. Tawidi, chargé de presse de la commission indépendante des élections ; M. Nouri, vice-président de l’association nationale des journalistes ; Fahim Kodamani, journaliste indépendant…

[2« Nous devons tendre la main à tous nos compatriotes, en particulier nos frères désabusés qui ne sont pas membres d’Al-Qaïda ou d’une autre organisation terroriste »

[3La déclaration finale ne laisse aucune ambigüité « nous accueillons favorablement ce plan qui vise à offrir une place honorable dans la société à ceux qui souhaitent renoncer à la violence, participer à une société libre et ouverte, respecter la Constitution et couper les liens avec Al-Qaïda »

[4voir article déjà cité



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