Je refuse la Légion d’honneur

vendredi 13 août 2010
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Il n’est pas le seul et il est réconfortant de constater que des scientifiques, des journalistes ou d’autres peuvent renoncer à l’argent et aux honneurs au nom de leur éthique. Il y avait déjà eu le physicien Didier Chatenay et le généticien moléculaire François Bonhomme, deux premiers parmi les nombreux chercheurs qui n’ont pas accepté la prime - renouvelable- de 15000 Euros pour « excellence scientifique » parce qu’ils n’avaient pas envie que le métier d’enseignant chercheur se transforme en course à la prime de résultat.

Puis plusieurs dizaines de salariés du CNRS avaient renoncé à des gratifications proposées pour bien faire comprendre que la science est avant tout un travail d’équipe…

Michèle Audin mathématicienne, fille de Maurice Audin ce militant communiste du parti communiste algérien qui fut tué lors d’une séance de torture des parachutistes français et dont la famille n’a jamais pu obtenir réparation, avait refusé aussi en rappelant à Sarkozy cet épisode et son amnistie sélective qui avait permis aux assassins de son père de ne jamais être inquiétés.

Françoise Fressoz et Marie-Eve Malouines, journalistes qui avaient découvert leurs noms dans la promotion du jour de l’an avaient refusé aussi rappelant au passage que l’indépendance et les honneurs ne vont guère ensemble.

C’est donc au tour de Jacques Bouveresse de refuser (pour la 3e fois) les honneurs qu’on voudrait lui faire afin sans doute de profiter de l’image donnée à cette occasion...

Voici donc la lettre qu’il a envoyée à la ministre et transmise à son éditeur les éditions Agone : elle se passe de commentaires

Madame la ministre,

Je viens d’apprendre avec étonnement par la rumeur publique et par la presse une nouvelle que m’a confirmée la lecture du Journal officiel du 14 juillet, à savoir que je figurais dans la liste des promus de la Légion d’honneur, sous la rubrique de votre ministère, avec le grade de chevalier.

Or non seulement je n’ai jamais sollicité de quelque façon que ce soit une distinction de cette sorte, mais j’ai au contraire fait savoir clairement, la première fois que la question s’est posée, il y a bien des années [1], et à nouveau peu de temps après avoir été élu au Collège de France, en 1995, que je ne souhaitais en aucun cas recevoir de distinctions de ce genre. Si j’avais été informé de vos intentions, j’aurais pu aisément vous préciser que je n’ai pas changé d’attitude sur ce point et que je souhaite plus que jamais que ma volonté soit respectée.

Il ne peut, dans ces conditions, être question en aucun cas pour moi d’accepter la distinction qui m’est proposée et – vous me pardonnerez, je l’espère, de vous le dire avec franchise – certainement encore moins d’un gouvernement comme celui auquel vous appartenez, dont tout me sépare radicalement et dont la politique adoptée à l’égard de l’Éducation nationale et de la question des services publics en général me semble particulièrement inacceptable.

J’ose espérer, par conséquent, que vous voudrez bien considérer cette lettre comme l’expression de mon refus ferme et définitif d’accepter l’honneur supposé qui m’est fait en l’occurrence et prendre les mesures nécessaires pour qu’il en soit tenu compte.

En vous remerciant d’avance, je vous prie, Madame la ministre, d’agréer l’expression de mes sentiments les plus respectueux.

Jacques Bouveresse

Transmis par Linsay


Jacques Bouveresse, né le 20 août 1940 à Épenoy est un philosophe français.

De 1995 à 2010, il a occupé au Collège de France la chaire de philosophie du langage et de la connaissance.

Jacques Bouveresse a publié aux éditions Agone neuf livres, dont cinq volume d’Essais et, dernièrement, La Connaissance de l’écrivain.


[1Il s’agissait alors d’une proposition émanant du ministre socialiste Jack Lang.



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