Le coup de gueule d’un généraliste de banlieue

jeudi 4 novembre 2010
popularité : 1%

A la demande des employeurs, des médecins généralistes vont discrètement contrôler chez eux des salariés en arrêt de travail. Pour arrondir leurs fins de mois mais aussi pour combattre les abus, expliquent-ils. Un curieux système qui se développe en marge de la Sécu.

Le Dr Didier Ménard, généraliste en banlieue parisienne, réagit à notre enquête sur ses confrères qui traquent les salariés abusant des arrêts de travail.

Depuis son cabinet, installé dans la cité des Franc-Moisins, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le Dr Didier Ménard apporte un point de vue inédit sur les contrôles réalisés par des généralistes au domicile de salariés en arrêt de travail.

"Je ne pratique pas les contrôles surprises décrits dans votre article, et je ne les pratiquerai jamais. J’ai choisi le métier de généraliste pour soigner des patients, pas pour les fliquer. Sinon, j’aurais opté tout de suite pour médecin-conseil à la Sécu. Je signe donc, pour certains patients, des arrêts de travail. Et il m’arrive, régulièrement, d’apprendre qu’un de mes patients a dû retourner travailler à la suite d’un contrôle demandé par son employeur. Dans mon cabinet, où nous sommes deux médecins, cela se produit bien une fois par mois.

Je pense à une caissière, qui s’était fait braquer dans son supermarché. Elle avait subi, à l’évidence, un choc psychologique. Comment pouvait-elle décrire son état, de façon objective, à un médecin chargé de l’examiner sans aucun autre élément ? Il l’a remis au travail, je l’ai su trop tard pour intervenir.

Je pense aussi à une gardienne d’immeuble, salariée d’un office HLM. Je l’ai arrêtée parce qu’elle avait été brutalisée par un locataire, atteint de troubles mentaux. C’est une jeune mère de famille assez timide, qui vit depuis dans la crainte. L’employeur a demandé un contrôle, le médecin a considéré que l’arrêt n’était plus justifié. J’ai refusé que ma patiente reprenne le travail et j’ai sollicité l’intervention de la médecine du travail. Son agresseur habite toujours dans l’immeuble, si cette femme se retrouve confrontée à lui, elle va craquer à nouveau, c’est certain. Nous avons demandé que l’office HLM l’affecte dans un autre lieu. Nous attendons la réponse.

Je constate que la pression s’exerce surtout sur les salariés les plus vulnérables, ceux qui n’ont ni les moyens ni les relais nécessaires pour contester. Alors j’ai adapté ma pratique en conséquence. En cas de problèmes psychologiques, les plus sujets à caution, j’envoie davantage mes patients chez le psychiatre. Pouvoir attester d’une visite chez un spécialiste donne une meilleure crédibilité, en cas de contrôle. Je prescris plus souvent des médicaments, car les médecins contrôleurs demandent à voir l’ordonnance. Dans leur esprit, s’il n’y a pas d’ordonnance, c’est peut être un arrêt de complaisance... Bref, c’est toute une gymnastique mentale, je me mets à la place du contrôleur pour m’assurer qu’en un seul passage au domicile, il sera convaincu de la réalité des troubles. Le comble, quand j’y pense, c’est que l’Assurance maladie nous incite, par ailleurs, à diminuer les prescriptions de psychotropes.

Les avis donnés par ces généralistes contrôleurs sont lourds de conséquences, et peu de salariés savent qu’il existe des recours. Imaginez l’ambiance dans laquelle un salarié reprend son travail après un contrôle. Ça se sait très vite, il passe pour un branleur, un fraudeur. Alors il se tient à carreau. Il se sent coupable d’être malade. Il se dit que la prochaine fois, il sera bon pour le licenciement et il évite de se faire arrêter à nouveau, quitte à mettre sa santé en danger. Quand l’entreprise voit l’absentéisme augmenter, elle devrait se demander quel problème de management se pose. Mais c’est plus facile de considérer ses salariés comme de faux malades.

Les contrôles sont nécessaires pour préserver la solidarité du système, bien sûr. Nous connaissons tous, autour de nous, quelqu’un qui abuse. Mais ces contrôles doivent être exercés par des médecins indépendants. Ceux qui sont mandatés par les employeurs ne peuvent pas l’être. Quant aux médecins de l’Assurance Maladie, ils sont plus légitimes. Mais ils sont soumis à une politique de réduction du nombre des arrêts de travail destinée à diminuer les dépenses de santé. Au final, le résultat est le même. En tout cas, il faut revenir sur la loi qui vient d’étendre le pouvoir de sanction des généralistes mandatés par les employeurs. Sans attendre qu’un jour, un salarié dont le médecin contrôleur n’a pas mesuré la fragilité retourne à son travail, de force, et se suicide ».

Estelle Saget
L’express



Commentaires

Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur