Plaine forte plaine

vendredi 26 octobre 2018
par  Charles Hoareau
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Ce qui se passe à Marseille autour ou plutôt sur la place Jean Jaurès que tous les marseillais appellent La Plaine est fort intéressant et fait suite à de nombreux autres épisodes semblables. Ce samedi un pas a été franchi dans la mobilisation puisque au moins 2500 à 3000 personnes [1] se sont rassemblées à l’appel principalement de l’Assemblée de La Plaine https://www.facebook.com/assembleedelaplaine (appel soutenu par nombre d’associations et organisations) et ont manifesté contre un projet d’aménagement de cette grande place du centre-ville (plus de 25 000m²). 3000 personnes manifestant contre un projet d’aménagement urbain cela aurait mérité la une médiatique ! La Plaine est foulée par un public hétéroclite populaire, pauvre ou un peu plus aisé. La place, ceinturée de cafés remplis le soir principalement de jeunes venus se retrouver, abrite (ou plutôt abritait) en son centre tout à la fois un grand marché populaire tri hebdomadaire de 400 forains, un parking, une aire de jeux pour enfants et plus de 200 arbres. Enfin un peu moins maintenant depuis que, malgré la mobilisation, deux compagnies de CRS ont protégé les entreprises dépêchées par la ville qui ont abattus 46 tilleuls.
Et l’inénarrable Chenoz, adjoint de M. Gaudin, dont on retrouve dans un des articles cités ci-après des citations qui valent leur pesant de cynisme, d’expliquer benoitement que c’est parce qu’ils étaient malades, du moins 7 d’entre eux. Pour les autres arbres, qui ont plusieurs dizaines d’années il est prévu de les déplacer puis de les replanter et ceux qui ont été coupés seront remplacés par d’autres arbres adultes nous dit l’élu la main sur le cœur.

Si la bataille se cristallise aujourd’hui sur les arbres c’est qu’ils sont en soi un symbole, un poumon pour le quartier et l’illustration d’un gâchis sans nom dans lequel la ville compte investir 13 millions au mépris de l’avis des habitants qui dans le peu de concertation qu’il y a eu, ont dit très largement leur opposition au projet. Car il y a un projet. On peut lui donner un nom : chasse aux pauvres en centre-ville et autour.

Il y a un projet pour Marseille et il faut le combattre pied à pied partout !

Et il ne date pas de 2010, date de lancement de la partie « La Plaine » mais de bien avant et il s’inscrit dans une histoire où, depuis des siècles, depuis Louis XIV exactement, le pouvoir central et la bourgeoisie locale se sont associés contre la « populace » pour la faire dégager au maximum de ce qui devrait devenir des « beaux quartiers ». Ce n’est pas pour rien qu’ici les canons qui entourent le port sont tournés non vers la mer pour défendre la ville comme cela se faisait ailleurs mais vers la ville pour « contenir la chiourme qui avait menacé de se révolter et de se joindre à la canaille pour faire main basse aux riches et saccager la ville. » (P.Giraud, religieux de la Trinité, 1709)
Cette ancienneté du mépris teinté de haine et de peur de la bourgeoisie envers la « populace » comme ils disent, les livres du sociologue Bruno Le Dantec, La ville sans nom et Psychogéographie http://rougemidi.fr/spip.php?article624 la mettent en évidence.

Nous l’avions écrit ici même : il y a un projet pour Marseille. (Voir nos articles Il y a un projet pour Marseille (I) sur la zone littorale http://rougemidi.fr/spip.php?article632 et (II) sur l’hypercentre http://rougemidi.fr/spip.php?article1151

Florilège de déclarations des actuels élus et décideurs locaux. : Qui a dit ?

1 On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose.
3. Sur trois mille logement neufs vendus à Marseille en 2003, 80% ont été achetés par des non marseillais, en vue de la location puis pour y habiter à la retraite. (Marseille) a le taux moyen de croissance du marché immobilier le plus fort de France :+20% par an depuis quatre ans .
5. Le Marseille populaire, ce n’est pas le Marseille maghrébin, ce n’est pas le Marseille comorien. Le centre a été envahi par la population étrangère, les Marseillais sont partis. Moi, je rénove, je lutte contre les marchands de sommeil et je fais revenir des habitants qui payent des impôts.
6. On revalorise et on revend. On n’est pas des spéculateurs qui se disent : « le marché va monter, on peut s’enrichir en dormant. » Non. Avec du sang, de la sueur et des larmes, on va créer de la valeur, par le travail.
8. On a déjà 30% de logements sociaux. On ne va quand même pas transformer la rue en gigantesque bailleur social !
9. Le quartier (de la porte d’Aix ) est un véritable quartier arabe. Si un jour j’ai le moyen de faire quelque chose à la mairie de Marseille, je le ferai.
11. Recevoir le non renouvellement de bail ne signifie pas être mis à la porte. Mais je ne souhaite pas que les six cents familles soient relogées sur place. Les repreneurs ont l’air de mener une politique qu’on souhaite. Ils ont confiance en Marseille. C’est un signe que Marseille va mieux.
12. A Marseille, ça bouge, et dans le bon sens. Le marché est sain, dynamique et la municipalité joue le jeu.
13. L’engouement est général. Il y a encore quelques années, personnes n’aurait imaginé que certains endroits puissent atteindre de tels niveaux de prix !
15. Nous faisons une opération de réhabilitation lourde, ce qui exige que les immeubles soient vides. Nous avons un budget d’éviction et d’indemnisation et nous proposons un accompagnement au relogement.
21. Moi, je pense qu’il y a un problème. On le sent bien ici à Marseille, il suffit de se balader dans le centre-ville...pour se rendre compte que là où le Front National fait ses meilleurs scores, et on va parler simplement en termes électoraux, c’est l’endroit de la ville qui est le plus pourri, c’est-à-dire c’est tous les alentours de la Canebière où vous nous retrouvez avec 60% des appartements qui sont insalubres et qui sont donc habités par des clochards, des marginaux, des immigrés, par tout une faune qui est insupportable.
23. Nous rénovons des quartiers qui étaient des No man’s land il y a dix ans. Là, Marseille bouge, c’est normal que cela provoque des inquiétudes. Si les privés rénovent, il faut aussi que les loyers soient plus chers. C’est ça la loi du marché.
31. Il faut des logements de qualité pour les cadres supérieurs mais il faut aussi que l’offre pour les revenus moyens soit pourvue.
34. Qu’ils quittent Marseille en vitesse, qu’ils essaient de se réadapter ailleurs et tout ira pour le mieux.
37. Pourquoi Marseille est-elle soumise au terrorisme des sans-abri ? Le banc est un lieu de parole, mais il y a toujours quelqu’un pour me demander de déboulonner celui qui est sous ses fenêtres... Et c’est difficile de résister.
43. La réhabilitation induit une augmentation des loyers car les prestations seront meilleures. Mais nous n’excluons pas les habitants de leurs quartiers. Ils sont relogés dans les immeubles voisins. Il est vrai que seules les personnes qui pourront assumer l’augmentation des loyers pourront occuper ces logements.
45. Pour que les gens soient mélangés il faut que certains partent.
Extrait de Psychogéographie. Voir les réponses : http://rougemidi.fr/spip.php?article624

De la vallée de l’Huveaune à l’Est, autrefois couloir industriel aujourd’hui grande friche où aucune activité n’a pu compenser la casse industrielle planifiée au nom du réaménagement du territoire et qui a vu fermer entre autres, CODER (matériel ferroviaire), PRIOR et DANONE (agroalimentaire), BAUDOIN (moteurs), D’HUART aujourd’hui et menace ARKEMA, PROCIDA ou autre PANZANI…aux attaques répétées contre le port de Marseille que certains voudraient transformer en port uniquement consacré au tourisme de luxe et tirer ainsi un trait sur ses activités industrielles et commerciales, en passant par le centre, l’hypercentre et les quartiers Nord (désindustrialisés eux aussi), c’est toute la ville qui est visée.
Pour le camp d’en face, il faut en finir avec la Marseille populaire et au-delà avec son département, véritable tâche enclavée dans la « future Californie de l’Europe » rêvée par Giscard D’estaing dès les années 70 et qui irait de Barcelone à Gênes.

Dans cette perspective les projets se sont multipliés à Marseille depuis la fin des années Defferre puis sous Vigouroux et maintenant sous l’ère Gaudin.
On est passés (sans être exhaustif) des 50 projets pour Marseille, à Euroméditerranée, aux PRI, à la création d’un tramway hors de prix au parcours démentiel et excluant, à la mise en place des horodateurs, à la « requalification » de Félix Pyat et à celle du Vieux-Port, et en fait, quartier par quartier, à une opération méthodique de remplacement des habitant-e-s par d’autres, plus aisés…du moins l’espérait-on du côté de la mairie.

Face à ces projets la population marseillaise a lutté et lutte encore. Elle a ainsi contré (ou seulement contenu pour l’instant ?) les aspects les plus nocifs de ce projet. Sur le port et dans les entreprises les salariés et leurs organisations syndicales au premier rang desquelles on trouve la CGT, ont évité des fermetures et ont même permis un redémarrage des activités portuaires. La rue de la République n’est pas devenue la grande artère dédiée à la grande bourgeoisie que certains voulaient. Pour autant les coups de tronçonneuses dans le Marseille populaire ne cessent pas et pas seulement contre les arbres.

La bataille de La Plaine est une nouvelle étape de ce combat. Samedi dernier les représentants de l’opposition étaient tous présents. Posture à quelques mois des municipales ou réelle prise de conscience ? La question mérite d’être posée tant au cours des dernières décennies les plus grandes déclamations de celles et ceux qui se réclament de la gauche, se sont conclues par des capitulations en rase campagne sur presque tous les dossiers cités. Cette « gauche » qui ne s’est guère battue contre la gentrification de Marseille (quand elle n’a pas été carrément complice et actrice des opérations les plus honteuses comme la manifestation contre les Rroms aux Aygalades ou le refus de l’ouverture de bains douches pour les SDF), qui, au lieu de d’assumer de sortir du cadre, s’est coulée dans le moule d’Euroméditerranée au point de voir en lui un « outil public [susceptible de] redynamiser Marseille d’un point de vue social et économique » [2], cette gauche-là est-elle capable de porter un autre projet pour Marseille ?

En son temps rouge vif 13 avait fait des propositionsen ce sens qui n’ont guère été entendues. Il semble venu aujourd’hui, en s’appuyant sur ce nouvel épisode de la lutte, le temps d’offrir de nouvelles perspectives politiques enrichies et mises à jour à celles et ceux qui refusent que Marseille soit réservée à l’élite financière dont rêvent le pouvoir central et la bourgeoisie locale.


[1chiffre donné par La Provence 21 octobre

[2Jean Marc Coppola La Marseillaise 1er novembre 2013



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