Un tramway nommé menace

mercredi 20 décembre 2006
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Le mois dernier l’association Coqlico inaugurait son local au 26 bd de la Libération. Cette association s’oppose à la restructuration d’un quartier provoquée par l’arrivée du tramway. Comme Coqlico l’indique dans ses écrits, à travers ce projet, c’est toute la politique de la ville qui est dénoncée.

L’article est rédigé à partir d’une interview de Pierre Roche (président et fondateur de l’association) parue dans Marseille La Cité.

Rouges Vifs pour sa part, dans sa pétition Stop au racket avait fait un certain nombre de propositions ( entre autres prolongement des lignes de métro, développement d’un trolley modernisé mieux adapté à la topographie de la ville, mise en place de parking municipaux gratuits aux entrées et au cÅ“ur de la ville, mise en perspective de la gratuité des transports en commun....) qui restent toujours d’actualité

Pierre Roche : Cela a commencé en octobre 2003, par une rumeur racontant que le Boulevard Libération devait passer à double sens. Des habitants et commerçants ont appelé la Mairie, mais il était difficile de savoir ce qu’il en était vraiment. Devant cette absence de réponses, une pétition a circulé. Quand il y a eu 1500 signatures, nous avons enfin été reçus en Mairie centrale par Maurice Talazac et Gérard Chenoz (Conseillers municipaux). Ce projet de double sens nous a été confirmé, puisque le tramway devait passer, aller retour, Bd Longchamp. Par contre, ce que l’on ne savait pas, et qui ne nous a pas été dit ce jour là, était pire que ça : c’est un « deux fois deux voies » qui était prévu. Passer de 3 à 4 voies signifiait logiquement couper les arbres.

Nous nous sommes aperçus de cela en nous procurant un document officiel : le dossier d’instruction mixte du tramway de novembre 2002. Tous ces projets de réaménagement du Centre Ville concernent la qualité de vie des habitants et des activités locales, mais il faut pourtant insister pour avoir les informations précises et les documents officiels.

Comment Coqlico a-t-il pu influencer l’abandon de ce projet de quatre voies ?

Nous avons fait une opération un peu forte : le parrainage des arbres. Beaucoup de gens ont participé, les écoles notamment. Les enfants ont fait des dessins. Chacun s’est approprié un arbre, un baptême a été organisé. Cette manifestation symbolique a été importante. Les élus ont été obligés de venir. Le lendemain, dans La Provence du 30/6/04, Maurice Talazac a affirmé : « Je démens formellement que soit envisagé maintenant ou plus tard un quelconque abattage d’arbres boulevard de la Libération. » Il a fallu cet événement de parrainage pour obtenir une réponse officielle à propos des arbres.

Ensuite, nous avons bataillé pour avoir une réponse écrite de la part du Maire, Jean Claude Gaudin. Dans sa réponse, il précise que le boulevard Libération sera requalifié après la mise en place du tramway, sans impacter les arbres. Ce qui n’est pas rien. Obtenir des documents écrits, noir sur blanc, et les rendre publics, est important.

Quels sont les projets futurs de Coqlico ?


Il y a plusieurs niveaux, du plan très local à une échelle plus globale. De manière très locale, un questionnaire piéton va être lancé. Il consistera pour les gens à évaluer un parcours quotidien. Il s’agira de noter en détail, trottoirs, trous, obligation de passer par la chaussée... Nous travaillerons donc sur la question de la sécurité routière. Le premier objectif est d’appuyer certaines revendications très précises, sur tel rond-point, tel trottoir, tel endroit.

Dans un deuxième temps, il s’agit de mûrir le projet de réaménagement de l’ensemble du quartier. C’est le deuxième étage de la fusée. Enfin, nous nous inscrivons en faux contre la politique actuelle de la Ville, les projets d’investissements immobiliers, la privatisation de l’espace public, et les nombreuses opérations qui sont stratégiquement planifiées sur plusieurs années pour « transformer » Marseille. Et changer sa population. Il existe une volonté de remplacer des couches sociales par d’autres. À mon avis, ce ne sont pas seulement les couches populaires qui sont visés, mais également les couches moyennes. Sur le site Internet de Marseille République, c’est-à-dire Lone Star, ce fond de pension américain qui a acheté quantité d’immeubles, notamment rue de la République, il est prévu d’attirer des ménages ayant un revenu de 4000ââ€Å¡¬/mois.

Entre pratiques locales et conscience plus globale, comment Coqlico continuera d’agir ? Avec quelles compétences ?

Puisque l’on parle de « requalification » des espaces urbains après la fin des travaux du tramway, et de la mise en place de comités de pilotage, l’objectif de Coqlico est d’y participer. Et de faire des propositions aux techniciens et élus. Nous avons réécrit au Maire pour demander une participation à ce comité de pilotage, afin que les travaux ne se retournent pas une fois de plus contre les habitants, contre les commerçants et les multiples usagers de l’espace public. Si cette requalification a bien lieu, et que l’on ne nous dise pas qu’il n’y a plus d’argent, nous présenterons ces propositions aux institutions, Ville, MPM, Conseil Général, Conseil Régional.
Il s’agit de combiner visions politiques et connaissances techniques. C’est bien sûr là qu’il faut des compétences diverses. Il y a par exemple au sein de Coqlico, une graphiste, des architectes, un paysagiste... Là, sur les arbres, on ne peut pas nous raconter d’histoires, nous dire que tel arbre est malade quand il n’est pas malade. Souvent, à Marseille, quand on coupe un arbre on dit qu’il est malade...

Le site officiel du tramway parle d’espaces verts, de qualité de vie, d’image positive de la ville, et de réduction de l’impact de la voiture.

Si on veut vraiment réduire l’impact de la voiture dans le Centre Ville de Marseille, il faut rendre difficile son accès, et ne pas faire de grands axes. Pour le moment, dans le projet, il y a des « pénétrantes »... par exemple : St Barnabé, La Blancarde, Libération. Les gens prennent ensuite le tunnel près de la gare St Charles. Ce qui les encourage à passer par le centre en voiture. De nombreux parkings sont prévus dans le centre, et les transports en commun, comme le trolley-bus, sont démantelés. Tout est fait pour aspirer les voitures au cÅ“ur de la Ville, alors que les discours officiels parlent de réduire les nuisances du « tout voiture ». Il y a là un paradoxe, mais l’analyse montre que ce dernier n’est qu’apparent. Et le sacrifice de certaines rues, de leurs économies locales, du relationnel, au profit d’autres espaces, est considéré comme étant « judicieux pour l’image de la ville ».

Cela donne le sentiment que deux villes sont en train d’être pensées et construites à Marseille. L’une avec des espaces privilégiés, le calme, les oiseaux. L’autre où se déversent voitures, pollutions, bruit.

Oui, les mutations de ce quartier Libération / Longchamp sont comme une métaphore de la ville dans son ensemble. Il s’y organise une forte fracture.
De ce point de vue, c’est presque caricatural. Un peintre catalan nous a offert une banderole où l’on voit le Bd Longchamp agréable, lumineux, avec le petit tramway sympa, les commerces de luxe, et le Bd Libération noir de voitures, de poussière, d’encombrements. Ce tableau parle tout seul.

Cette fracture est voulue, organisée, planifiée à long terme ?

Il y avait déjà la coupure Nord / Sud, qui est ancienne. Mais le Centre Ville est aujourd’hui visé. Plusieurs dimensions se recoupent. La « Reconquête du Centre Ville » est une expression forte, guerrière. Cette formule de « reconquête » était déjà employée sous Defferre, dans les années 70. Quand le Centre Bourse a été fait, il devait y avoir aussi un centre directionnel. Fos devait être le nouveau Far West, et ce centre directionnel, à Marseille, devait accueillir le tertiaire de Fos, les bureaux des grands groupes et des multinationales, de la sidérurgie notamment. Le nom « CMCI », Centre Méditerranéen de Commerce International, garde trace de cela mais, aujourd’hui, il n’y a finalement pas grand chose dans ce lieu , peu d’infrastructures communes en tout cas pour ceux qui y travaillent. Reste que cela participait déjà de cette « reconquête ».

L’on pourrait même remonter au XIX° siècle. Victor Gelu, le poète marseillais, a été témoin du percement de la Rue Impériale (ensuite Rue de la République). Le discours était déjà celui-là. Il fallait détruire les petites rues des vieux quartiers, et l’on voulait accueillir, discours que l’on retrouve aujourd’hui, une nouvelle population plus riche, plus bourgeoise. Mais il faut avoir en tête qu’historiquement, le percement de la rue impériale au 19° siècle et la construction des immeubles Haussmanniens n’a jamais abouti à cela. Des gens ont été déplacés - en nombre important - mais les populations fortunées ne sont pas pour autant venues. Quelque chose ne se passe pas dans ces grands projets. Pour les habitants actuels, s’organiser, s’informer, faire des propositions... demande certes de la ténacité, mais permet aussi de participer à l’avenir de la ville.

Dans sa bataille - et cela va de soi à la lecture de l’interview - Coqlico ne s’est jamais enfermée dans un combat centré uniquement sur son secteur. Elle continue de tisser des liens avec d’autres associations de la ville et pose la question d’un projet pour Marseille.

Depuis son local, qu’elle met à disposition des associations du centre ville, Coqlico qui d’ores et déjà a présenté lors de l’inauguration la maquette de son projet de requalification, n’a pas fini de faire parler d’elle.



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