Référendum au Venezuela : que penser du résultat ?

mercredi 5 décembre 2007
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Les commentaires sont nombreux après la consultation de dimanche au Venezuela. A droite bien sûr où l’on se réjouit de ce « camouflet » voire de cette « gifle électorale ».
A 0,7% de majorité [1] on a connu des gifles plus douloureuses ! Le moins que l’on puisse dire c’est que les adversaires du socialisme au Venezuela ou ailleurs ne font pas dans la dentelle ! Mais comment s’en étonner quand dans d’autres temps et d’autres lieux ce sont les mêmes commentateurs avisés des mêmes médias qui justifiaient les renversements de gouvernements comme celui du Chili ou l’assassinat de Thomas Sankara.

Sous la plume de celles et ceux qui cherchent du côté d’un socialisme de notre temps et pour qui les évolutions en Amérique du sud représentent un espoir (et non un modèle) l’analyse est plus fouillée, plus sereine aussi. Aperçus.

Sous le titre « Une défaite peut apprendre davantage que dix victoires Michel COLLON donne quelques éclairages qu’il a regroupés en 10 points.

1. « On n’a pas voté pour ou contre « Chavez président à vie ». Il faut rappeler en effet que dans la constitution ce qui était proposé c’est qu’il n’y ait plus de limitation des mandats comme c’est le cas dans nombre de pays du monde dont la France sans que personne ne parle de dictature (ce qui ne veut pas dire que vu de France cela soit une mesure que l’on trouve souhaitable) .

2. L’Empire est intervenu avec tous ses moyens dans la campagne. Ford, General Motors, DaimlerChrysler, Bridgestone Firestone, Goodyear, Alcoa, Shell, Pfizer, Dupont, Cargill, Coca-Cola, Kraft, Novartis, Unilever, Heinz, Johnson & Johnson, Citibank, Colgate Palmolive, DHL et Owens Illinois ont apporté huit millions de dollars pour distribuer des tracts du genre « Si vous êtes une Mère, VOUS PERDREZ. Vous perdrez votre maison, votre famille, vos enfants (les enfants appartiendront à l’Etat) ! Des tracts spécifiques visaient les paysans, les étudiants, les petits patrons, etc. Méthodes déjà employées pour faire paniquer les Chiliens en 1973 et préparer l’écrasement d’Allende et la dictature de Pinochet.

3. L’impact de la télé privée, aux mains des milliardaires vénézuéliens, a joué à fond sur cette peur du communisme, matraquée depuis des années.

4. La menace très réelle d’un coup d’Etat made in CIA a certainement fait hésiter beaucoup de gens  [2]. Elle expliquerait selon le journaliste que « trois millions de gens qui avaient voté Chavez l’an passé, se sont abstenus cette fois-ci. » [3]

5. Les facteurs externes ont donc joué à fond. Mais c’est pareil à chaque élection ou référendum. Le livre d’Eva Golinger Code Chavez - CIA contre Venezuela montre qu’il s’agit d’un investissement permanent, il y a donc d’autres raisons.

6. Au chapitre des raisons internes Collon cite la bureaucratie et la corruption…. L’appareil d’Etat et aussi le mouvement bolivarien sont gangrenés par la bureaucratie : ceux qui sont chavistes pour s’approprier une part du gâteau. Quantité de réformes engagées par Chavez ne se réalisent pas sur le terrain à cause de cette bureaucratie.

7. La question centrale de la réforme étant justement de donner plus de pouvoir aux conseils communaux de base afin qu’ils puissent contrôler et contourner la bureaucratie… certains bureaucrates n’ont pas mobilisé.

8. A-t-on voulu aller trop vite sur certaines questions ? Est-il correct de définir le Venezuela comme socialiste ou faut-il plutôt proposer un Etat avec un large front uni pour assurer la démocratie, le développement économique et l’indépendance face à l’Empire ?

9. Les médias de la révolution ont-ils trouvé la parade et le style correct face au bourrage de crâne des médias de l’élite et de l’Empire ? Beaucoup de chavistes pensent que non.

10. Enfin selon le journaliste « la guerre médiatique se livre aussi sur le plan international. Diaboliser Chavez fait partie d’une campagne des multinationales pour contrôler le pétrole et le gaz partout dans le monde.

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Christophe Ventura lui s’interroge à partir du terme « camouflet » employé par une partie de la presse pour tout d’abord constater que « l’abstention est la grande gagnante de cette consultation, [puisqu’] elle a concerné 44, 11 % des électrices et électeurs. » dans une élection qui s’est jouée dans un mouchoir.

Il revient sur le « soi-disant caractère anti-démocratique de la République bolivarienne du Venezuela » pour poser cette question pertinente : « A-t-on déjà vu pays où un dictateur perd un vote avec 49 % des voix ?
En acceptant le résultat du vote avant même la fin du dépouillement définitif, en félicitant ses adversaires, en appelant l’ensemble de ses concitoyens à faire confiance aux institutions du pays et en déclarant entendre le sens de l’expression populaire, le président vénézuélien démontre, aux yeux du monde et à ceux qui en doutaient encore, y compris dans les secteurs progressistes européens, qu’il s’inscrit pleinement, avec le processus bolivarien, dans la tradition démocratique. »

Poursuivant l’analyse il en déduit que si « le résultat de ce référendum confirme le poids électoral de l’opposition dans le pays (entre 35 et 40 % de l’électorat), malgré cette incontestable victoire qui le renforce politiquement, le camp du « Non » à la proposition de réforme de la Constitution ne forme pas une majorité politique et électorale dans le pays.
Si Hugo Chávez avait mobilisé 7 300 000 voix en décembre 2006 (63 % de l’électorat) lors de sa candidature à l’élection présidentielle, « seules » 4 300 000 se sont converties en « Oui » lors de cette consultation sur la réforme de la Constitution (…) Il semble clair qu’une bonne partie des électeurs favorables à Hugo Chávez n’a pas souhaité voter pour le « Oui ».

Cette réalité semble confirmer le fait que le rejet de la réforme ne sanctionne pas un basculement du rapport de force social et politique dans le pays mais plutôt le scepticisme d’une partie des secteurs bolivariens à s’engager, en l’état, en faveur d’une nouvelle Constitution.

L’acharnement médiatique international sur le thème de la supposée dérive dictatoriale a sans doute pesé lourdement mais la teneur des débats qui ont animé les secteurs bolivariens pendant la campagne aide également à identifier certaines raisons qui ont probablement conduit un électorat favorable à Hugo Chávez et à ses politiques sociales, qui ont diminué la pauvreté de plus de 30 % depuis 9 ans, - et qu’approfondissait le projet de réforme - à ne pas voter pour ce texte.

Dans le camp bolivarien, deux critiques se sont développées pendant la séquence électorale. Leur contenu semble avoir été validé par le résultat :

- L’ambition des changements proposés par cette réforme méritait un cadre de débat et de délibération collective plus large que celui offert par un processus de simple réforme de la Constitution de 1999 dont le calendrier était par ailleurs très serré. A ce titre, beaucoup parmi les secteurs mobilisés demandaient la mise en place d’une assemblée constituante qui, selon eux, aurait permis l’organisation d’un temps démocratique plus long nécessaire à l’association approfondie de la population et des courants bolivariens à la réflexion sur les perspectives de la société vénézuélienne. Cette analyse mettait en avant le fait que les changements touchaient des secteurs très divers de la société, et que certaines propositions, notamment relatives à la notion de socialisme, restaient trop floues. Enfin, elle considérait que le renforcement des prérogatives du pouvoir exécutif, même dans le cadre de celui de la démocratie populaire et protagonique, demandait un débat collectif plus poussé.

- La campagne bolivarienne, en choisissant d’axer sa stratégie sur une présentation des articles du texte, n’a pas engagé, dans des délais trop courts, un véritable débat de fond sur les changements proposés.
Le fond des critiques issu des secteurs bolivariens repose donc sur quelques questions centrales relatives, non pas à un rejet du processus en cours, mais à son approfondissement : quel socialisme du 21e siècle ?
Comment mêler démocratiquement renforcement du mouvement populaire et des institutions de l’Etat ?
Comment enraciner, pour le rendre viable à long terme, le processus bolivarien dans un contexte géopolitique singulier ?
Hugo Chávez a indiqué que ses propositions restaient toujours sur la table.
N’en doutons pas. Cette défaite électorale aura un effet : l’approfondissement du bolivarianisme comme processus politique et démocratique.

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Enfin dans l’Huma Bernard Duraud écrit « La longue série de succès électoraux qu’a connus Hugo Chavez (depuis son accession à la présidence en 1998 il a tout gagné) a été stoppée dimanche. Anticipant cet échec, le président Chavez a reconnu la victoire du « non », félicité ses partisans et déclaré en citant Simon Bolivar : « J’écoute la voix du peuple et l’écouterai toujours. »
…Alors que l’opposition laissait éclater sa joie dans les rues de Caracas, c’est un Hugo Chavez serein, cherchant à calmer le jeu, qui a invité son camp à « transformer cette défaite matérielle en une victoire morale ». Et compte tenu du score ric et rac, il a dit préférer dans ces conditions une victoire du « non », car un résultat inverse n’aurait pas été pour autant approbation des changements constitutionnels. Enfin le président n’a pas manqué de se féliciter du respect de la règle démocratique, renvoyant l’opposition multiforme à ses propres turpitudes, elle qui prétendait le contraire. Notons que curieusement le système de vote électronique, si décrié par la droite et l’oligarchie lors des précédents scrutins, n’a pas donné lieu cette fois-ci à contestation….Ironie de l’histoire, la grande gagnante de la consultation pourrait bien être la Constitution de 1999… En effet en s’acharnant sur le projet de réformes, l’opposition s’est mise en situation de défendre cette Constitution qu’elle refusait jusqu’ici ! »

Après avoir souligné que la question de la durée du mandat et celle des pouvoirs spéciaux avait pesé sur le scrutin le journaliste en vient au « cœur de la réforme : la visée « d’approfondissement » social et politique dans l’optique d’un passage « au socialisme du XXIe siècle » cher à Chavez. Qu’il s’agisse d’une nouvelle configuration du pouvoir avec un rôle accru des communes, de l’élaboration d’une économie « socialiste » avec de nouvelles formes de propriété ou du rôle accru de l’armée dans le développement du pays, il n’est pas sûr que les changements constitutionnels (69 amendements) aient été suffisamment compris, voire même acceptés. Un des reproches, qu’ont relayé nombre d’intellectuels (et d’étudiants favorables au « non ») , a été celui du « rythme », les changements proposés allant « trop vite », un modèle de société et de démocratie directe impliquant un enracinement dans le champ expérimental.

Sans doute est-ce là le sens des propos de Chavez décidé à ne pas lâcher le morceau. « Nous sommes des hommes de longues batailles, la proposition de renforcement du socialisme continue », a-il dit en répétant des mots prononcés lors de l’échec de sa tentative de soulèvement armé en 1992 : « Nous n’y sommes pas parvenus, pour le moment ». Donner du temps au temps en somme.

En tout état de cause le résultat du vote a du faire plaisir en France aux signataires de cet appel paru il y a quelque temps dans la presse à l’initiative, entre autres, du valeureux et inusable BHL, signataires qui s’inquiétaient des dangers que courait la démocratie dans un pays qui lui, avait le droit de voter par référendum sa constitution.

Plus encore la réaction sereine et le discours tranquille et démocrate du président vénézuélien va sans doute les rassurer définitivement : Chavez n’est pas un dictateur.
A moins que ce ne soit justement cela qui les inquiète le plus…

A noter aussi sur le sujet l’article paru sur Socio 13


[1Résultats complets : http://www.cne.gov.ve/

[2Voir document saisi de la CIA saisi juste avant le vote

[3Alors que l’opposition (4,5 millions contre 4,3 millions fait seulement 200 000 voix de plus que lors du dernier scrutin.



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