Le droit à la communication

Campagne vive les services publics
dimanche 22 janvier 2006
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Interview de Philippe JOURDAN secrétaire général du syndicat CGT des centres de tri des Bouches du Rhône* (souvent appelé syndicat de la Méditerranée)

RM : Depuis plus de 10 ans, dans l’ensemble du secteur public, le critère de rentabilité a peu à peu pris le pas sur l’objectif d’efficacité sociale qui prévalait à la mise en place des services publics à la Libération. Comment cela s’est-il traduit dans ton secteur d’activité ?

Philippe : Juste deux chiffres.

-  A terme en 20 ans ce seront près de 100 000 emplois qui auront disparu !
-  La différence de salaire entre un contractuel et un fonctionnaire est de 453ââ€Å¡¬ par mois !

D’ailleurs à ce sujet il faut parler du taux très élevé de surendettement chez les fonctionnaires alors pense un peu chez les contractuels !! Avant il y avait en France ceux qui travaillent et ceux qui sont exclus, aujourd’hui nombre de salariés sont en fait des travailleurs pauvres et c’est tout l’emploi qui est déqualifié. Les nouveaux embauchés sont moins payés qu’avant et le contenu de leur travail même est déprécié. Au tri la seule chose à connaître c’est l’alphabet !!

Facteur était avant un métier noble, aujourd’hui de plus en plus les facteurs sont de simples distributeurs, ils ne font plus de tri. Le courrier « noble » est externalisé, le travail qui reste c’est le travail de basse main d’Å“uvre. Ce qui est grave c’est l’apparition de la souffrance au travail. Souffrance morale organisée et absence de repères. Avant un agent savait pourquoi il travaillait, il avait une vision du service et de son travail dans le cadre de celui-ci. Aujourd’hui c’est fini, on assiste à la Taylorisation des tâches et à l’isolement des salarié-e-s.

On assiste à une augmentation très forte des arrêts maladie en particulier chez les anciens. La machine à broyer est en marche et c’est encore pire à France Télécom.

R.M : Quelles conséquences pour le service rendu ? Peut-on encore parler aujourd’hui de service public garant de l’égalité d’accès à un droit fondamental ( énergie, santé, transports, éducation, emploi, communication, logement...) ?

Philippe : Il y a là aussi des pertes de repères. Ainsi sur la péréquation tarifaire. Avant, et jusqu’à aujourd’hui, au nom de ce principe, on payait le même prix pour l’envoi d’un courrier quelque soit la distance à l’intérieur du territoire national. Ce principe a instauré l’équité nationale donnant à chaque citoyen le même accès à la communication. C’est la même chose pour les durées d’acheminement.

En 90 on faisait J+1 (c’est à dire qu’un courrier déposé dans une boite aux lettres au jour J était distribué à J+1 soit le lendemain) pour 90% du courrier. Aujourd’hui le volume n’a pas diminué (contrairement à ce que nous serinaient un certain nombre de ceux qui décident) mais le courrier a changé de nature, et nous ne sommes plus qu’à 75% de J+1.

Au nom d’une approche strictement financière La Poste a analysé que ses 400 plus gros « clients » (on ne parle plus d’usagers...) représentent 66% de son chiffre d’affaires (et là on ne parle plus des besoins...). Ces donc 400 gros clients vont passer un contrat avec La Poste pour une distribution à J+2, J+4, J+7 avec des tarifs différents sur seulement 66% du territoire !! La Poste considère ce respect de ce contrat comme du J+1 : c’est une escroquerie ! Ces clients vont payer plus pour un service que rendait mieux La Poste à tous et sur 100% du territoire !

En plus on est sur du tout route. La lettre passe 52% du temps dans le camion. Ils pourront pas tenir leurs objectifs et donc ils vont avancer l’heure limite du dépôt pour être dans la levée du jour. Le courrier déposé après 14h deviendra courrier du lendemain. Dans ce schéma les zones rurales, jugées non rentables, sont délaissées. Tout ça c’est dans la perspective de l’ouverture à la concurrence européenne en 2009.

Sur le volet financier ils se débarrassent du CNE (et donc de ses missions sociales en particulier au niveau du financement du logement) au profit des prêts personnalisés. Contrairement à ce qu’ils pensaient Internet ne concurrence pas le courrier. Tout montre que la communication rapide génère de la communication lente et on peut pas mesurer cette augmentation du trafic à cause de l’externalisation.

R.M. : Le statut et les conditions de travail du personnel ont- ils été affectés par cette transformation radicale de la nature de l’entreprise ?

Philippe : On ne peut pas déconnecter la question du statut du personnel, de celle des missions. Si le Service Public n’est pas à caractère lucratif, il doit être à caractère humanitaire et social. Quand on est rentrés dans la Fonction Publique on a prêté serment sur des valeurs : la confidentialité, l’inviolabilité. En fonction de ce serment tu as donc des missions à accomplir. Pour répondre à un besoin il faut une formation, développer des valeurs de solidarité inter générations et territoriales. Un facteur est en contact direct avec la population, le contractuel lui, ne la connaît pas. Ce n’est pas un facteur c’est un distributeur...

Avant être facteur c’était une intronisation. Avec cette conception on dirait aujourd’hui qu’ un facteur crée du lien social. Dans certaines communes en particulier les petites, son rôle était plus important qu’un maire. Sur le terrain il était en plus de son travail, tour à tour assistant social, auxiliaire de vie, auxiliaire médical...
Cela renvoie au sens du travail. Avant lors de l’embauche d’un auxiliaire il y avait deux semaines de formation de base. Le nouveau venu faisait la connaissance des gens de la tournée : à celle-là il lui faut un mot gentil, celui-là il faut lui porter les recommandés le samedi matin. La précarité tue tout cela

R.M. : Ce que tu dis du rôle des facteurs rappelle ce que disait Muriel dans son interview Service public et ruralité .
Quel contenu donnerais-tu à la notion de « service public digne de notre temps » ?
(NDLR : missions , statut et qualification du personnel, gestion démocratique.)

Philippe : Si on veut parler de droit à la communication, il faut que l’Etat Nation soit propriétaire. Le droit à la communication cela peut apparaître comme un besoin secondaire c’est pourtant ce qui permet à une société de s’émanciper. Une différence fondamentale entre l’homme de Neandertal qui ne connaissait que quelques cris et aujourd’hui, c’est la communication entre les hommes !

La communication c’est un bien commun à tous, non pas en termes de possession, mais en termes de valeurs, de débats, de communication des idées. C’est donc au nom de tout cela que la nation (c’est à dire la population et les salariés et non l’appareil d’Etat) doit se réapproprier le trafic postal.

* Aux dernières élections (novembre 2005) la CGT, en progression a obtenu 62% des voix sur l’ensemble du personnel et est devenue le 1er syndicat chez les cadres.



Documents joints

Tract aux postiers
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