Analyse des luttes et perspectives des mouvements sociaux dans la conjoncture politique latino-américaine

mardi 14 décembre 2010
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L’auteur de cette analyse, Katu Arkonada, est Bolivien, et au coeur du mouvement puisqu’il est chercheur et analyste au Centre Bolivien d’Etudes Appliquées aux Droits Economiques, Sociaux et Culturels (CEADESC) et collaborateur de la Coordination Andine des Organisations Indigènes (CAOI), la plus importante coordination du monde andin.

2010 a été une année intense dans le panorama géopolitique latino-américain. Avec encore les répercussions du coup d’Etat de juin 2009 au Honduras, nous avons connu un nouveau coup en Equateur, qui peut nous servir pour faire une translation plus globale de ce qui se passe dans le sous-continent. Des processus de changement, avec un plus ou moins grand appui des mouvements sociaux et peuples indigènes, qui sont menacés par différents intérêts politiques et économiques, renforcés par l’impérialisme états-unien.

Ce qui s’est passé en Equateur va au-delà d’un coup d’Etat conjoncturel et réduit au cadre gouvernemental et d’un pays concret. Ce coup affecte un projet politique plus global, non seulement du gouvernement équatorien ou des gouvernements avec des processus de changement en marche, mais encore des mouvements latino-américains qui ont mis leurs espérances et sont la base de ces processus.

Conjoncture politique latino-américaine

Dans l’analyse ne sont pas moins importants les processus électoraux vécus ou à vivre à court terme. S’il y a bien eu un virage à droite au Chili et la ratification du dauphin d’Uribe en Colombie, les processus de changement en Bolivie, en Equateur et au Venezuela se poursuivent, et les résultats des élections municipales au Pérou, où la gauche a gagné la municipalité de Lima, laissent prévoir un virage à gauche pour les élections présidentielles d’avril prochain.

De même, la victoire de Dilma au Brésil avec le mandat de continuer la politique de Lula, est un contrepoids important et un appui aux processus de changements réels, même si le risque de se transformer en un sous-empire périphérique est réel et tangible.

Un autre appui important aux processus de changement est l’Argentine kirchnériste, qui a souffert de la perte de son idéologue Nestor (Kirchner), secrétaire général de l’UNASUR, époux et conseiller de Cristina (Fernandez de Kirchner), et il faudra voir si l’actuelle présidente argentine maintient le cap politique actuel ou si les intérêts politiques et alliances préélectorales modifient sa politique actuelle.

Important également est le processus de débat que connaît Cuba, avec la réorientation de son modèle économique, sans toutefois sortir aucunement du socialisme, qui ne manquera pas d’influencer les autres processus.

Situation des mouvements

Nous sommes dans une conjoncture politique où les mouvements doivent se bouger, influer et proposer, en distinguant deux champs de luttes plus ou moins différenciés.

D’un côté, nous avons les pays de l’arc Pacifique, la Colombie, le Chili, le Pérou, Panama, le Mexique, et nous pouvons inclure désormais à ce groupe le Honduras, avec des mouvements construisant des alternatives d’en-bas et en résistance aux gouvernements néo-libéraux serviteurs de l’Empire et du capitalisme.

D’un autre côté, les mouvements de Bolivie, d’Equateur ou du Venezuela, qui s’ils sont bien la base et partie des processus, ont le difficile défi de dépasser les contradictions que génère précisément le jeu et la gestion du pouvoir. L’Equateur est la démonstration la plus palpable, avec un gouvernement de la révolution citoyenne totalement éloigné du mouvement indigène qui a aussi été sa base pour accéder au pouvoir.

Plus proche de ce second espace, quoique de manière différenciée, nous pourrions inclure les mouvements du Brésil ou de l’Argentine, qui font face aussi aux contradictions d’un gouvernement progressiste qui élève le niveau économique des secteurs les plus nécessiteux, mais qui ne s’engage pas dans des transformations structurelles de son modèle économique et parie sur un approfondissement des systèmes d’assistance.

De manière transversale et dans tous ces processus nous trouvons la lutte du mouvement indigène continental, qui est passé de la résistance à la proposition et à l’action, et qui fait face à des défis importants, y inclus la propre unité au niveau continental des trois grandes coordinations, la CAOI andine, la COICA amazonienne, et la CICA centro-américaine.

La Bolivie probablement est un reflet de plusieurs des contradictions exposées, avec un processus de changement en marche fruit des luttes des mouvements sociaux et peuples indigènes, mais avec des luttes en recul une fois pris le pouvoir, affaiblies par un Etat qui prétend jouer le rôle des mouvements, et avec des réclamations sectorielles car ils ne considèrent pas comme leur le projet politique étatique.

Axes de lutte et mobilisation pour 2011

Trois grands axes de lutte se définissent pour l’année prochaine pour les mouvements sociaux au niveau continental. D’un côté la lutte contre la militarisation du continent, exprimée par l’imposition de bases militaires, ainsi que contre la militarisation de la dissidence politique et l’ingérence agressive de l’Empire.

Un autre défi est d’affronter de manière articulée les conséquences de la crise climatique, en défendant les Droits de la Terre-Mère, et en cherchant des paradigmes alternatifs de développement, basés sur l’expérience cosmique des peuples indigènes originaires. L’année 2011 est la plus importante en ce sens, car sur le chemin jusqu’à la prochaine COP17 (Sommet sur le changement climatique à Durban, du 28 novembre au 9 décembre 2011, Ndt)
d’Afrique du Sud il y aura un plus que possible arrêt intermédiaire dans la réalisation d’un référendum mondial pour la Justice Climatique.

D’un autre côté, et de manière non moins importante, il y a la lutte contre le capitalisme sauvage qui imprègne notre continent, contre les multinationales et le modèle privatisateur qui s’étend partout.

Tout cela ne peut s’affronter que par l’internationalisme, l’échange d’expériences et de luttes, et la solidarité entre les peuples, complémentairement à la perspective de l’intégration sud-américaine, et là il est important de définir la relation avec des institutions comme l’UNASUR (Union des Nations Sud-Américaines, organisation inter-gouvernementale, qui comprend les 12 pays d’Amérique du Sud, Ndt), qui faute d’un plus grand développement doit être un engagement fort pour l’intégration géopolitique, ou l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, organisation politique, économique et sociale pour promouvoir la coopération dans ces domaines entre les pays socialistes, à savoir Cuba, le Venezuela, la Bolivie, l’Equateur, le Nicaragua, la Dominique, Saint Vincent et les Grenadines, Antigua-et-Barbuda, Ndt).

Il est important d’approfondir le chemin ouvert par l’ALBA quant à la relation entre gouvernements et mouvements qui suppose son Conseil des Mouvements Sociaux, pour le moment constitué par les organisations de Bolivie, Cuba et le Venezuela, et avec le même niveau d’importance, il y a l’autre voie d’articulation, celle de l’articulation continentale vers l’ALBA, qui permettrait d’opérer politiquement avec les mouvements sociaux de tout le continent, toujours selon des paramètres idéologiques bien définis, et est en préparation une assemblée continentale vers l’ALBA, qui se tiendra au Brésil dans le second semestre de 2011.

Au sein de ces dynamiques de luttes, il y aura un moment d’inflexion important au milieu de l’année, avec des actions autour du second anniversaire du coup d’Etat au Honduras, le possible référendum sur la Justice Climatique et les Droits de la Terre-Mère, et la célébration en juillet à Caracas du bicentenaire de l’indépendance du Venezuela ainsi que la signature des documents constitutifs de la Communauté des Etats Latino-Américains et des Caraïbes.

Un continent en dispute

Dans l’actuel contexte de crise globale, et pendant qu’on recherche un nouveau modèle de développement et une nouvelle manière d’organiser l’économie, depuis la périphérie du système-monde, depuis le sous-continent latino-américain, il s’agit d’avancer les luttes et les transformations politiques qui ouvrent des espaces à la construction de modèles alternatifs au capitalisme et à la modernité.

Pour avancer dans ces changements est plus nécessaire que jamais l’articulation entre les différents réseaux et mouvements, qui à partir d’une position souveraine et indépendante, puissent mobiliser et pousser à la constitution de pôles de pouvoir pour exécuter les transformations structurelles au niveau social et politique, et pour cela même il est nécessaire de construire un agenda commun, avec l’appui complice des partis politiques et intellectuels engagés.

Enfin, nous ne devons pas non plus oublier les autres périphéries. Est urgente une rencontre entre les différents Sud géopolitiques, un échange d’expériences de lutte avec l’Afrique et l’Asie, pour pouvoir ainsi tester et proposer conjointement et de manière complémentaire les futurs chemins possibles des peuples du Sud pour leur libération et leur autodétermination.

Note de l’auteur :
Remerciements à Samir Amin pour ses commentaires sur cette analyse.

Source : www.rebelion.org/noticia.php?id=118420

Katu Arkonada
Article publié à l’origine dans l’hebdomadaire bolivien La Epoca

Traduit de l’espagnol par Gérard




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