Mauvaise passe pour la démocratie

jeudi 22 février 2007
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Le gouvernement intérimaire a décrété l’état d’urgence et fait emprisonner les principaux dirigeants politiques. Un journaliste de Dacca brave la censure pour exprimer ses craintes.

Pour les médias internationaux, le verdict ne fait aucun doute. Dans son édition du 18 janvier, l’hebdomadaire britannique The Economist qualifiait la démission du comité consultatif [chargé de conseiller le gouvernement intérimaire et la commission électorale] et la promulgation de l’état d’urgence le 11 janvier dernier de “coup d’Etat qui ne dit pas son nom”. Et la prise de position la plus nette est venue du Wall Street Journal, où les auteurs d’un article intitulé “Bangladesh on the Brink” [le Bangladesh au bord du précipice] ont vigoureusement dénoncé l’armée et son rôle dans la chute du gouvernement provisoire de Iajuddin Ahmed.

Leurs recommandations sont claires : “La communauté internationale doit agir sans délai pour contraindre Dacca à lever l’état d’urgence, restaurer l’ensemble des droits, obliger l’armée à se retirer de la scène politique et fixer une date précise pour des élections crédibles.” L’article conclut en mettant en évidence les points sur lesquels il faudrait faire pression pour que le gouvernement bangladais s’exécute.

Le scepticisme de la presse internationale offre un contraste saisissant avec les réactions au Bangladesh - des réactions qui ne s’expliquent pas seulement, j’en ai peur, par l’incertitude sur le niveau de critique permis contre le gouvernement. Il semble, en effet, que les médias bangladais appliquent une bonne dose d’autocensure, beaucoup rechignant à appeler un chat un chat et à parler de ce qui se passe vraiment dans les coulisses. De nombreuses publications ont incontestablement de bonnes raisons de rester prudentes.

Il n’a jamais fait bon être journaliste dans notre pays, et nous sommes constamment menacés. Je ne crois pas que la liberté de la presse se soit particulièrement détériorée au cours des cinq dernières années, sous le mandat du précédent gouvernement, mais les réticences des journalistes s’expliquent très probablement par la crainte - justifiée - de lourdes représailles si leurs articles avaient le malheur de déplaire. Aujourd’hui, face à une direction intérimaire opaque, soumise à aucun contrôle et s’appuyant sur la puissance des forces armées, il faut beaucoup de courage pour oser critiquer la situation en des termes un tant soit peu audacieux.

Par ailleurs, le sentiment général est que les événements du 11 janvier sont une bonne chose. De mon point de vue, nous avons effectivement évité la catastrophe de justesse. L’armée a incontestablement pris la bonne décision en intervenant pour empêcher le Parti nationaliste bangladais [BNP, formation sortante] de mener à leur terme ses élections truquées : c’est cette réalité qui retient beaucoup de Bangladais, y compris les plus méfiants à l’égard de tout intérim prolongé, de critiquer avec trop de virulence le régime actuel. Pour certains, les purges en cours [1] ne sont d’ailleurs pas forcément une mauvaise chose : selon eux, pour pouvoir organiser des élections véritablement libres et assurer un bon fonctionnement démocratique, nous devons subir une foule de changements radicaux qui ne se produiront paradoxalement jamais sous un gouvernement démocratique.

De bonnes raisons de rester sur ses gardes

Il y a aussi des Bangladais qui n’apprécient aucune des deux grandes formations et estiment qu’elles n’ont que ce qu’elles méritent. Ceux-là espèrent que l’intérim ouvrira la voie à un nouvel alignement politique et dissèquent la moindre déclaration, le moindre geste de Mohammed Yunus, Prix Nobel d’économie 2006, dans l’espoir d’y trouver le signe d’une entrée prochaine du banquier des pauvres dans l’arène politique.

Tout cela est très bien, mais, s’ils sont nombreux à avoir de bonnes raisons, dans la situation actuelle, de garder une certaine circonspection, personne ne doit pour autant fermer les yeux sur les dangers qui nous guettent. Le péril le plus grave, celui que pointent d’ailleurs du doigt tous les journaux étrangers, serait de voir un général gonflé d’ambition surgir sur le devant de la scène pour prendre directement les rênes du pays. Tant que cette éventualité ne pourra être écartée (et, ne vous y trompez pas, elle restera très vraisemblable tant que des élections n’auront pas eu lieu), la prudence et l’inquiétude resteront de mise. Reste un autre sujet de préoccupation, qui n’a pas reçu dans les médias la place qu’il méritait : le gouvernement intérimaire non démocratique pourrait offrir un boulevard aux extrémistes. De fait, sur les listes des personnes arrêtées ces dernières semaines, les grands noms du Jamaat-e-Islami, le parti islamiste, brillent par leur absence. Mais attention : toute action ciblant exclusivement l’AL et le BNP et épargnant le Jamaat sera inévitablement néfaste à l’évolution politique du Bangladesh.

Rappelons par ailleurs que, sous l’état d’urgence, les activités politiques sont interdites, mais ce n’est pas le cas des activités religieuses. Les partis politiques religieux ont donc actuellement le champ libre.
Dans tous les pays du monde musulman, l’interdiction des activités politiques a favorisé la résurgence de l’islamisme. C’est l’une des menaces réelles que fait peser cette exception religieuse. Nous devons en être davantage conscients et en débattre de façon plus approfondie. Mais, parmi ceux qui devraient conduire ce débat, nombreux sont ceux qui se sont trompés de propos.

Article de Zafar Sobhan, paru dans The Daily Star du 15/02/07

Transmis par Linsay


[1une vingtaine de personnalités politiques ont été arrêtées au début du mois de février


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