Les larmes aux poings

lundi 12 novembre 2018
par  Charles Hoareau
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C’est je crois la première fois que je participais à une « marche blanche », enfin une manifestation estampillée comme telle. J’avais bien sûr connu d’autres initiatives (bien trop nombreuses hélas !) d’hommages à des victimes mais elles n’avaient pas ce cérémonial et les codes retenus sous cette appellation : fleurs blanches, foulards blancs, cortège silencieux sans banderoles ni drapeaux hormis la banderole de tête peinte à la main, avec tout le soin que l’on devinait, aux lettres rouges et noires ressortant sur la bande de tissu blanc…

A peine arrivé au point de rendez-vous du départ de la manif ce sont deux personnes qui me disent leur désarroi : l’une a peur en voyant chez elle les fentes s’agrandir, l’autre a été contrainte de fermer son restaurant. Quel va être leur avenir ? Elles n’en savent rien. Ni ce qu’il faudrait faire. Elles se raccrochent à ce qui furent nos combats communs la prime de Noël, le droit de rester en France et puis bien sûr cette rue d’Aubagne qu’elles ne voulaient pas quitter, ce passé de luttes qui leur sert aujourd’hui de béquille à l’espoir ténu du futur.

On se retrouve entre anciens en se disant que l’on se revoit dans de drôles de circonstances qui nous empêchent de manifester une joie qu’en d’autres lieux et d’autres temps nous n’aurions pas manqué de faire éclater.

Un homme jeune, sans micro, interrompt les conversations souvent graves qui se nouent et nous indique un changement de lieu de départ. Voilà que nous allons nous installer sur le point de départ : les familles devant et tous les autres à leur suite. Personne ne pose de question, la foule s’écoule disciplinée.

La marche démarre, lentement, compacte, en silence. On parle entre voisins de manifs, croisés au hasard de l’avancée du cortège. On se parle comme si on se connaissait toutes et tous depuis longtemps. On se parle si différents et si semblables à la fois. Le cortège est à l’image de la ville. On y devine des gens dont les fins de mois ne sont pas si difficiles et d’autres dont le début du mois est déjà une fin, des bobos aux tenues originales et des précaires aux habits qui respirent la pauvreté. Certains sont nés ici et d’autres, les plus nombreux ont posé, eux ou leurs parents, il y a longtemps ou récemment, leurs valises, dans cette ville porte de l’Afrique. Souvent cette dépose s’est faite à Noailles ce quartier de bien des arrivants que la rue d’Aubagne irrigue…C’est un cortège bariolé de militants blanchis habitués des manifs et de jeunes qui ne veulent plus ni pour eux ni pour leur famille, vivre dans des « quartiers abandonnés » comme ils disent.

On descend le Cours Julien, puis toujours avec cette lenteur, toujours serrés, on traverse le Cours Lieutaud et on prend la rue de l’Académie, cette petite rue où, par-delà le murmure des conversations le silence prend de l’ampleur. Arrivés à l’intersection de la rue de l’Académie et de la rue d’Aubagne, le cortège s’arrête. On n’entend pas mais on comprend que la consigne est donnée de faire une minute de silence.
Et il se fait. Puissant. Serrant des poings et baissant des têtes. Emplissant tout l’espace.
Au balcon, aux portes des boutiques, des gens regardent.
Immobiles.
Pétrifiés.
Puis au bout d’un long temps suspendu, des applaudissements éclatent et montent jusque aux fenêtres, jusque devant l’entrée des magasins. Des mains qui frappent en cadence sans un mot et souvent à hauteur d’yeux mouillés…
On repart. On se regarde et on ne dit rien. On a tourné et on la descend, elle, La Rue, plus étroite et oppressante que jamais malgré ses magasins multicolores et ses parfums d’orient qui s’échappent du marchand d’épices.
On passe devant le 29, le bâtiment de Farouk. [1] La porte a été changée et la façade refaite. Je n’ai pas eu le cœur d’y aller depuis…
Je croise Sithy, c’est bien sa cousine Ouloume qui laisse un enfant de 9 ans. Les mots sont inutiles.
En tous cas impuissants.
Je repars.
On va marcher comme cela lentement tantôt en applaudissant, tantôt avec des silences coupés brièvement en croisant une connaissance ou avec un ou une manifestante de ce jour.
Le bas de la Canebière, le Vieux Port, puis la mairie qui se profile…et les cris qui sortent spontanément comme trop longtemps retenus « Gaudin en prison ! Gaudin assassin ! »
La foule a raison on devrait mettre toutes celles et tous ceux qui sont aux commandes depuis tant d’années en prison. Mairie, Préfecture, Département, région : ils étaient tous au courant. On les a alertés, on a formé des procès qui n’ont pas abouti ou si peu.
20 ans que nous avions sorti notre banderole « Logement pour tous : les marseillais restent et résistent ». 20 ans…Celles et ceux qui avaient le pouvoir se sont acharnés à tuer toute volonté de lutte, tout espoir de s’en sortir.
Pourtant on en a fait des choses, 485 familles relogées grâce aux squats, des procès, des occupations, des manifs, des tribunaux envahis… mais peut-être pas assez ? Peut-être mal ?
C’est eux les assassins et c’est nous qui nous posons des questions…

Je repense à Victor Hugo et son année terrible

« A ceux qu’on foule aux pieds

…Mais surtout c’est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C’est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l’égaré, le faible, et cette foule
Qui, n’ayant jamais eu de point d’appui, s’écroule…

…c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité…
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité. »

Je vois Didier qui porte la photo de Fabien dit Fausto, tout juste 50 ans…sans lui l’aïoli ne sera plus le même…

Gaudin est dans son bureau, calfeutré, protégé par des dizaines de CRS, bien discrets mais bien présents quand même. Il ne se montrera pas bien sûr.
Devant la mairie des prises de parole diront une nouvelle fois notre refus de voir la ville vendue aux promoteurs, de voir les pauvres contraints de quitter le centre-ville.

On se quitte lentement, presque à regret.
Karim qu’on a connu petit enfant et qui est à l’origine de cette journée peut être fier de « sa » manif.
Il va falloir lutter plus fort.
Le prochain rendez-vous c’est mercredi. Manifestation de la colère. Pour que les coupables payent enfin et que les logements indignes disparaissent.

L’espoir d’aujourd’hui, c’est que la rage est plus forte que la résignation.
L’espoir c’est que la jeunesse est dans les premiers rangs du combat.
L’espoir c’est que la peur est en train de changer de camp.
A mercredi et à tous les autres jours camarades !




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