Les femmes wayuu entrent en résistance

mercredi 21 février 2007
popularité : 2%

Face à la violence des paramilitaires et aux ambitions des multinationales qui lorgnent sur les richesses minières de leur territoire, les communautés indiennes se mobilisent.

María Concepción a de grands yeux au regard profond, mais elle ne peut plus parler. Elle est assise avec Debora, Rosa Amanda et Carmen dans une chambre d’un petit hôtel de Valledupar, capitale du Cesar [région du nord de la Colombie] et des paramilitaires colombiens. Cette ville a vu naître quelques-uns des dirigeants les plus sanguinaires du pays, comme Jorge 40 et Salvatore Mancuso. [Ces deux chefs paramilitaires se sont rendus dans le cadre du processus de démobilisation des groupes paramilitaires. Leur procès est en cours. Salvatore Mancuso a d’ores et déjà avoué 338 crimes pour lesquels il devrait encourir une très courte peine de prison.] Ces hommes, qui prétendent avoir sauvé la Colombie de la menace du “terrorisme rouge” [la guérilla à laquelle ils livrent une guerre depuis près de vingt ans], s’enorgueillissent d’avoir contribué à placer au sommet du pouvoir l’actuel président de la République, Alvaro Uribe Vélez.

Les liens entre les organisations paramilitaires, la politique, les oligarchies financières, les latifundistes, les narcotrafiquants, les multinationales, les services secrets et les intérêts géopolitiques de Washington sont tellement étroits qu’il y a peu d’espoir de pouvoir projeter, à court terme, un avenir de paix pour ce pays massacré par plus de cinquante ans de guerre. Depuis l’assassinat, en 1948, de Jorge Gaítan, un homme politique de gauche, libéral et aimé du peuple, qui aurait pu devenir président, la paix a déserté la Colombie.

La profonde injustice sociale, la pauvreté et les violations incessantes des droits de l’homme constituent sans nul doute des obstacles insurmontables à une pacification durable. Sous le premier mandat du président Uribe, il y a eu plus de 11 000 assassinats politiques, et tout porte à croire que la vie sera toujours aussi dure pour ceux qui s’opposent au modèle économique dominant et à la terreur qui règne dans les villes.

C’est une guerre asymétrique contre l’ensemble d’un peuple qui, malgré l’horreur et l’indifférence, continue à résister, comme ces femmes assises dans cet hôtel de Valledupar. Elles sont venues de leur région, la Guajira [nord-est de la Colombie], afin de rencontrer la délégation de la mission internationale convoquée en septembre dernier par l’Organisation des nations indigènes colombiennes [ONIC] pour inspecter cinq des régions les plus dangereuses du pays, où dix-neuf communautés indigènes sont en voie d’extinction. Elles sont venues pour raconter leur histoire, apporter leur témoignage et dénoncer la situation.

Ce sont les femmes du peuple wayuu, une communauté guerrière qui occupe depuis des millénaires les mêmes territoires à cheval entre le Venezuela et la Colombie. Les Wayuu sont 350 000 au total, et environ 150 000 d’entre eux vivent du côté colombien, dans le désert aride de la Guajira. Les Wayuu représentent la population indigène la plus importante de Colombie. C’est un des seuls peuples matrilinéaires du pays : les femmes sont au centre de la communauté, elles luttent pour sauver leur peuple, menacé par les intérêts économiques énormes qui ont pris d’assaut la Guajira. Cette situation explique que nombre d’entre elles risquent leur vie, et sont parfois assassinées.

Les Wayuu parlent le wayuunaiki, une langue de la famille arawake. Leur système de gouvernement décentralisé repose sur trois catégories de détenteurs de l’autorité : l’alaula, l’oncle maternel ; le pütchipü, homme ou femme, médiateur chargé d’employer des paroles porteuses de paix ; et l’outsu, homme ou femme servant de trait d’union entre le monde naturel et le monde surnaturel, gardien de l’harmonie et de la santé. Le principe fondateur des communautés wayuu est la sukuaipa, qui consiste à résoudre les conflits internes en s’appuyant sur une logique de responsabilité sociale objective et collective. C’est grâce à cette structure identitaire et politique que les femmes et les hommes wayuu ont réussi à préserver l’harmonie dans leurs territoires, divisés en plusieurs zones d’origine, historiques et ancestrales.

Ce sont des territoires mythiques. Winpumuin, la région de toutes les eaux, Wopumui, la région de tous les chemins, Palamuin, la région de la mer sacrée, Jaseleemui, la région des dunes, et Jalala, la région des pierres. Aujourd’hui encore, ces espaces d’une beauté envoûtante sont considérés par le gouvernement comme des zones protégées : le sanctuaire de la flore et de la faune de los Flamencos [des flamants], le parc naturel national de Macuira et le parc national de la Sierra Nevada de Santa Marta. Et c’est précisément dans ces lieux que l’on assiste, depuis 1998, à des violations, à des crimes et à des massacres.

Depuis cette date, la Guajira est littéralement envahie par des groupes paramilitaires qui, avec la complicité, voire, dans certains cas, la collaboration directe de l’armée, ont commis les pires atrocités pour essayer de chasser les Wayuu. Leur objectif est, en effet, de garantir l’exploitation intensive de toutes les ressources de la région afin de les revendre au rabais aux multinationales étrangères qui lorgnent les richesses de cette terre.

Huit grands projets planifiés sur leurs terres sacrées

Depuis huit ans, c’est essentiellement dans la Guajira que se sont concentrés les intérêts des multinationales et des trafiquants de drogue. Huit projets gigantesques s’intéressent aux terres sacrées des Wayuu.

Le premier d’entre eux concerne le Cerrejón, la plus grande mine de charbon à ciel ouvert au monde. Chaque année en sont extraites 22 millions de tonnes. Le chiffre estimé pour 2007 s’élève à 28 millions. Le gouvernement a autorisé l’exploitation de la région jusqu’en 2034. Les multinationales qui gèrent la mine sont Anglo-American, Glencore, Xstrate et BHP Billington. Les entreprises Anglo-American et Glencore, connues pour avoir financé l’apartheid en Afrique du Sud, sont soupçonnées d’organiser l’entraînement des groupes paramilitaires colombiens.

Le deuxième projet est celui du Poliducto del Caribe, dirigé par la société pétrolière publique vénézuélienne PDVSA, qui construit actuellement un gazoduc de 330 kilomètres, dont 130 kilomètres traverseront la mer des Caraïbes.

Deux autres projets concernent également l’exploitation des hydrocarbures. Il s’agit respectivement de Contracto Corales et de Contracto Guajira, gérés par Texpet [Chevron Texaco] et Omimex. Un autre est lié à la création du port multifonctionnel de Dibulla.

Un “consortium de développement” prévoit aussi de mettre en marche la centrale hydroélectrique de Ranchería, qui inondera 540 hectares du territoire ancestral pour alimenter les plantations gérées par les multinationales de l’agroalimentaire.

Enfin, l’entreprise publique de Medellín souhaite créer un parc éolien, tandis que le ministère de l’Industrie et du Commerce, en collaboration avec de grandes entreprises étrangères, a lancé un projet d’“ethnotourisme et écotourisme” au Cabo de la Vela, sur le lieu même où se trouve le cimetière sacré du peuple wayuu.

Le conflit porte sur le contrôle de l’eau et des zones frontalières avec le Venezuela, sur la sécurité des procédés d’exploitation des territoires, sur l’accès aux transferts de l’Etat et sur le contrôle des ports pour le commerce illégal et le narcotrafic servant à financer les groupes paramilitaires. [Le désert de la Guajira est traditionnellement une terre de contrebande.] Debora a donc raison de dire que le gouvernement Uribe a déclaré de facto la guerre aux Wayuu, et que l’objectif des paramilitaires et de l’armée est d’éliminer le dangereux obstacle qu’ils constituent.

Malgré l’évacuation forcée de leurs territoires, malgré les assassinats ciblés, les massacres, les menaces, les viols et la pollution des terres, utilisée comme une arme de pression contre la communauté, les femmes wayuu résistent encore et cela depuis huit ans. María Concepción ne se sent pas encore capable de parler. Carmen remet une enveloppe contenant les photographies de l’attentat dont María a été victime la veille. On a tiré huit coups de fusil sur sa voiture. La personne qui était à côté d’elle est morte, et c’est un miracle qu’elle soit encore en vie.

Les yeux de María changent d’expression lorsqu’elle explique que ceux qui ont essayé de la tuer voulaient l’empêcher de parler avec la mission internationale. C’est une dirigeante chargée de s’occuper de la santé de la communauté. Elle a été menacée parce que les autorités locales ne veulent pas qu’elle continue à s’occuper du service sanitaire, qui doit être dirigé exclusivement par les entreprises sous le contrôle des paramilitaires. C’est pour cela qu’on a tenté de la tuer.

Bien que les femmes wayuu soient des guerrières, elles sont habitées par une inquiétude et une peur intenses. María Concepción retrouve sa voix pour dire qu’elle préférerait mourir comme une Wayuu plutôt que de finir dans la cohorte des travailleurs bon marché d’une grande ville.

Source : Carta

Transmis par Linsay


Une société matrilinéaire

Pour les Indiens Wayuu, peuple amérindien d’origine arawake, la référence est la famille matrilinéaire “selon le sang”. La branche paternelle représente la famille alliée, dont on attend la solidarité. L’homme peut avoir plusieurs femmes.

Avant son mariage, le fiancé s’accorde avec la famille de sa future femme sur la dot qu’il leur apportera. Celle-ci se paie en têtes de bétail et en bijoux. Les Wayuu sont aujourd’hui un peuple semi-nomade. Ils vivent dans de petites communautés regroupées par clans et baptisées rancherías. La femme, symbole de respect et d’unité, est la gardienne de la ranchería.

L’élevage représente l’activité économique la plus importante. Le nombre de têtes de bétail est un symbole de richesse et de pouvoir. Un des personnages les plus importants de la communauté est le piachi, dont le pouvoir spirituel provient de rêves ou de transes - selon la mythologie wayuu, les esprits communiquent avec les humains à travers les rêves. Seyuu est l’esprit protecteur qu’on appelle pour soigner, Maleiea est le créateur, Pulowi la sécheresse, Juyá la pluie, Yoruja l’esprit errant des morts.

Les Wayuu croient qu’après la mort ils vont dans un premier temps à Jepirá (un territoire sacré situé au Cabo de la Vela, à l’extrême nord de la péninsule de la Guajira), un lieu de bonheur où l’on se repose jusqu’au second enterrement, au cours duquel les restes sont exhumés. L’esprit du mort prend alors le chemin de l’éternité. La culture wayuu est illustrée par les kanas, des motifs de tissage très élaborés représentant la structure de la société, l’environnement ou la vie quotidienne.

Les secrets du tissage traditionnel font partie des rites d’initiation des adolescentes à la vie adulte.


Photo : Orsinia Polanco,indigène congressiste .



Commentaires

Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur