Hymne à la vie

dimanche 17 juin 2007
par  Charles Hoareau
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"L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui compte le plus d’années mais celui qui
a le plus senti la vie" Rousseau

« Cela représente quoi pour vous La Ciotat ? »

Quand ce sympathique, timide et boutonneux journaliste de la chaîne de télé privée marseillaise me pose cette question je ne peux m’empêcher de rire. Que voulez vous que je lui dise à ce jeune homme qui devait être en maternelle quand le conflit a démarré et qui découvre ce rassemblement où il ne connaît personne dans un chantier dont il a vaguement entendu parler ?

Comment lui dire toutes les images qui se bousculent dans ma tête pour une interview de 30 secondes quand onze heures d’émission n’y suffiraient pas ?

Ce n’est pas lui qui ne peut pas comprendre, c’est moi qui ne peut pas lui expliquer...

Comment lui parler de tous ces jours et de toutes ces nuits de combat, de ces milliers d’escaliers montés un à un lors de ces innombrables portes à portes où nous avions la rage de vaincre et de convaincre,
- de ces 500 familles éclatées et de ces 60 chômeurs qui se sont suicidés dans l’année qui a suivi la fermeture, avant que le comité chômeurs ne soit créé et qu’une ville entière ne se rebelle,
- de cette mafia toulonnaise qui, révolver à la ceinture, avait voulu nous faire partir du secteur nord,
- de ces 17 étages du siège parisien de la banque Worms montés en courant avec Pierrot lors d’une « attaque » de banque digne d’un western,
- des lionnes de La Ciotat, Leïla qui avait mis un coup de tête au directeur de Provence Logis de l’époque qui voulait expulser un copain, Mireille qui avait donné une claque à Florence Artaud quand celle-ci s’était moquée des grévistes de la faim...
- de ces nuits passées à peindre les murs de la ville et de ces ASSEDIC sans cesse envahies,
- de cette fois où Pierrot, encore lui, tout dégoulinant d’eau de mer, avait dit avec aplomb au commandant des CRS : « c’est pas nous qui avons attaché la frégate de la gendarmerie et ses deux gendarmes avec, à la grue du chantier pour que nos copains soient libérés »,
- de cet adjoint de Gaudin enfermé dans la cabine du portique à 80m de haut et qui, la nuit portant conseils, avait trouvé au matin les millions dont on avait besoin,
- de cette manif de 5000 ciotadens le 23 mai 1990 dans une ville de 30 000 habitants, un ciotaden sur 6...
- de ces copains qui ne verront pas la victoire parce que l’amiante ou le chômage leur a enlevé la vie beaucoup trop tôt,
- de.....

On n’est pas là pour jouer aux anciens combattants, d’ailleurs on n’est pas si anciens que ça, et on combat toujours ici et ailleurs. On est là pour fêter l’ascenseur à bateaux et les 800 emplois qu’il représente, ce dont se félicitent ceux qui nous combattaient naguère, droite et gauche réunies et qui bientôt vont dire que c’est grâce à eux.

Il faut une heure pour monter le bateau hors d’eau

Grâce à eux, qui voulaient « enlever le bateau que les ciotadens ont dans la tête » comme disait si élégamment le ministre de l’aménagement du territoire de l’époque, un certain Chérèque, dont le fils aujourd’hui ne fait guère mentir l’adage tel père tel fils.

Ils avaient voulu, au nom de leur Europe, rayer 625 ans de construction navale dans une ville toute entière tournée vers la mer, où même les pierres dansent sur l’eau, où depuis des centaines d’années on venait sur le port à chaque lancement d’un nouveau navire contempler la vague qu’il ne manquait pas de se produire et dont certaines étaient si grosses qu’il fallait construire des digues provisoires avec des sacs de sable pour protéger les maisons.

625 ans que des parents menaient leurs enfants sur le Port Vieux leur faire admirer l’avancée de la construction d’un navire, la dernière grue arrivée, les manÅ“uvres du dernier portique, en leur disant « Toi aussi quand tu seras grand tu pourras travailler au chantier. »

Ils ont voulu que cela s’arrête, que ce chantier qui avait le ruban bleu de la construction navale mondiale ferme.

Ils s’y étaient pris de loin. Dès les années 70, près de 20 ans avant la fermeture, lors d’un CDH [1] le Préfet avait annoncé la fin de la construction de logements sociaux à La Ciotat car la ville se « viderait » suite à la fermeture.

Eh bien non la ville ne s’est pas vidée et elle a résisté.

Oh bien sûr pas unanimement, pas tout le temps, pas toujours de façon coordonnée. A la période d’émeutes populaires qui avaient fait ressembler la cité à une ville du Chili sous Pinochet, avait succédé la période d’abattement qui avait vu l’explosion du FN et la victoire de la droite à la mairie en 1989 en pleine première phase de l’occupation. Mais elle a résisté et la lutte n’a jamais cessé.

Nous n’avons jamais été que des gens ordinaires qui ont réussi parfois des choses extraordinaires quand nous nous sommes rassemblés. « Dérisoires tous seuls et sublimes tous ensemble » disions nous...

Je me rappelle encore cet adjoint de Tapie [2] me disant : « Vous comprenez bien, que pour Bernard - le boss se faisait appeler par son prénom ça faisait plus moderne - on ne peut pas faire un chantier destiné à recevoir les plus grands yachts du monde dans ce port là. Il faudra raser tout ça » disait-il en montrant les bars et maisons modestes qui longeaient les quais. J’avais trop bien compris...

Ils ont, pour arriver à leurs fins, employé tous les arguments possibles et une guerre idéologique sans merci s’est déroulée autour du port. A les écouter les savoirs faire avaient disparu, les bateaux étaient trop chers, le chantier n’était pas compétitif, ceux qui restaient sur le site étaient des gars incapables de travailler ailleurs, des alcooliques, des fainéants...

On a résisté, chômeurs et occupants du chantier, soutenus par toute une ville, par toute la CGT, de Gardanne à Arles, de Paris à St Etienne, de Brest à Salsigne... Et Tapie aussi illusionniste que son nouveau mentor actuel est parti. Bakstrom l’industriel américain qui voulait faire des pétroliers double coque double fond, découragé, est parti aussi. La lutte a tenu...

Roger, celui qui m’avait convaincu d’écrire un livre « parce que c’est trop beau ce que l’on vit » et qui est mort sur une route un matin en allant gagner ailleurs le pain pour ses enfants montrait ses bras piqués par la soudure en disant « Ils veulent nous faire comme les allemands pendant la guerre ».

Nous n’employions pas le mot mais au fond le conflit avait fait de nous, hommes ordinaires et pas spécialement guerriers, des résistants.

On n’a pas perdu un combat quand l’adversaire proclame la victoire mais quand on accepte la défaite. A La Ciotat il y a toujours eu des hommes qui ne se sont pas avoués vaincus, qui n’ont jamais accepté la défaite. A chaque fois que certains sont tombés, d’autres sont sortis de l’ombre à leur place...

Je me rappelle de Jean Loup criant plutôt que disant au congrès de la CGT 13 à des congressistes bouleversés, debouts et en pleurs : « S’ils veulent nous prendre les machines ils auront du sang sur les mains ! »

Nous aimions la vie et nous l’aimons bien plus encore aujourd’hui, et c’est justement pour cela que nous étions prêts à mourir pour le chantier, que nous nous serions battus pour être le premier à se pendre au portique.... [3]

Non pas seulement pour un emploi, plus ou moins bien payé et pas trop loin de la maison mais pour LE CHANTIER, pour le portique, pour les 625 ans d’histoire, pour les luttes que la ville avait connues et qui avaient forgé cette identité commune.

Fermer le chantier c’était tuer la ville.

Pendant des mois, sur la grande bigue à l’entrée de la ville, à toute heure de chaque jour et de chaque nuit, il y en avait toujours un d’entre nous pour peindre à la bombe rouge : La Ciotat vivra ! ...et chaque jour un employé de la mairie qui a du finir en dépression était chargé d’effacer cette phrase ô combien subversive....

Nous étions prêts à mourir pour que la ville vive

« Car mourir comme un blé qu’on sème
Ce n’est pas nous anéantir »

Je me rappelle quand j’ai expliqué après coup à Lucien que le toubib m’avait formellement interdit de faire la grève de la faim et qu’il venait me voir ensuite tous les matins en cachant mal son inquiétude.

Nous étions prêts...

Il y avait au chantier, attenant à un hangar, un... café « philosophique » à la mode ciotadenne où tous les soirs autour d’un Janot [4]les philosophes de l’équipe 1 refaisaient le monde et surtout la lutte. Je me rappelle un soir de 1990, lendemain d’un meeting où on avait reçu un message de soutien d’ouvriers d’un chantier naval japonais qui avaient gagné au bout de onze ans de lutte ! Onze ans ! Mais on tiendrait jamais onze ans pensions nous...

Depuis ce 6 octobre 1988, les hommes et les femmes de La Ciotat ont tenu.

Tout ça on l’a en tête quand on se revoit ce vendredi 15 juin. Il n’y a ni grands mots, ni grandes embrassades. Juste quelques allusions à des moments communs. Seuls les yeux parlent et disent la force de ce qu’on a vécu ensemble.

Pour l’instant le chantier ne travaille « qu’avec » des yachts et non avec des cargos ou des tankers. Pour l’instant...Mais le chantier est là et bien là.

Roger disait « on ne quitte jamais La Ciotat ». Je ne sais pas s’il avait raison mais La Ciotat ne m’a jamais quitté.

En face ils peuvent encore essayer comme le disait Pierrot de vouloir limiter le chantier à une station service de yachts et transformer la grande forme capable d’accueillir les plus grands bateaux du monde en quai d’amarrage. Ils peuvent encore essayer mais ils nous auront en face...

Il faudra rester vigilants...

A deux pas du chantier, face à la mer, se construit un collège, des maisons...et, pour le première fois depuis si longtemps, des logements sociaux...

« Mourir pour des idées ce n’est qu’un accident »
chantait Lény Escudéro.

Le portique est debout et les grues sont en place.

Nous sommes vivants.

La Ciotat vivra !


[1Comité Départemental de l’Habitat, instance de concertation présidée par le préfet

[2Tapie avait promis de faire un chantier de haute plaisance avec 300 emplois en fait on eut plus tard la confirmation, par un courrier d’un certain Juillet du cabinet de Fauroux alors ministre de l’industrie qu’il voulait simplement récupérer le terrain - 44 hectares - pour une immense opération immobilière et vendre l’outillage et le stock qui, même au poids de la ferraille, aurait représenté une coquette somme

[3Je nous rappelle en préfecture ayant complètement oublié notre interlocuteur médusé où nous examinions froidement ce qui se passerait si un jour ils venaient pour s’en prendre au portique.

[4pastis aubagais publicité gratuite !



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lundi 18 juin 2007 à 11h54 - par  Sylvie

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