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Tous les Colombiens ne s’appellent pas Ingrid

mardi 28 juillet 2009
par  Linsay
popularité : 2%

Par Paola Ramírez Orozco le 02/2009 Monde diplomatique

Transmis par Linsay

Depuis la libération de Mme Ingrid Betancourt, le 2 juillet 2008, la Colombie a disparu des priorités médiatiques et des préoccupations des « people » et des hommes ou femmes politiques jusque-là passionnés par ce pays. Tout comme le sort des autres otages détenus par la guérilla et le thème de l’échange humanitaire. On a juste pu apprendre que, le 13 janvier, le président Alvaro Uribe a reçu, à Washington, des mains de son homologue américain George W. Bush — à la fin d’un mandat au bilan calamiteux —, la médaille présidentielle de la Liberté. Tout un symbole...

Centre de Bogotá. A l’entrée d’un gratte-ciel surveillé par des caméras, un garde demande mécaniquement : étage, raison de la visite, pièce d’identité et numéro de téléphone. En échange, un laissez-passer autorise la traversée du hall, donne droit à une fouille minutieuse et permet l’accès aux ascenseurs. Au vingt-cinquième étage, un autre garde pose les mêmes questions. Enfin, le franchissement de deux portes blindées et d’un sas de sécurité marque l’entrée des bureaux, que ce soit d’organisations de défense des droits de la personne, de syndicats, de partis politiques ou d’organismes indépendants. Parfois, en plus des gardes du corps, une ambulance suit les trajets d’un opposant politique qui se déplace en voiture blindée.

La « sécurité démocratique », politique musclée du président Alvaro Uribe Vélez, arrivé au pouvoir en 2002, serait-elle un mythe ? De nombreux magistrats, membres d’organisations non gouvernementales (ONG), syndicalistes, hommes ou femmes politiques, et même certains journalistes, semblent le penser. Selon M. Alirio Uribe, défenseur des droits de la personne, seuls quelques privilégiés — l’« élite », les entreprises, les multinationales — en bénéficieraient. En revanche, « tous ceux qui critiquent la politique du président ou s’opposent à son régime sont diabolisés ». Quand ils ne sont pas assassinés. En silence, car les médias sont très occupés.

Très occupés lorsqu’ils expriment une émotion légitime : « Ingrid Betancourt, otage des Forces armées révolutionnaires de Colombie [FARC] » (depuis le 23 février 2002) ; un soulagement partagé : « Ingrid libérée ! » (le 2 juillet 2008) ; quand ils s’emballent définitivement : « Betancourt rencontre Sarkozy », « “IB” Women World Awards 2008/2009 », « Sainte Ingrid chez le pape », « L’ex-otage rentre en Colombie », avec pour seule et unique préoccupation (non contestable au demeurant) : « No mas secuestros ! » Plus d’enlèvements ! Les FARC détiennent encore vingt-sept « prisonniers politiques », civils, militaires ou policiers, qu’elles prétendent échanger contre des guérilleros emprisonnés.

Le 28 novembre 2008, des centaines de milliers de manifestants arborant des tee-shirts blancs barrés d’un « Colombia soy yo » (« Je suis la Colombie ») ont défilé dans les principales villes du pays et capitales étrangères (Paris, Madrid, etc.). Comme en d’autres circonstances, la manifestation, qui a bénéficié d’un appui (implicite) du pouvoir colombien et (explicite) des médias nationaux et étrangers, n’a pointé du doigt qu’un seul des protagonistes du conflit colombien : la guérilla [1].

Curieusement, le 6 mars de la même année, une manifestation contre la violence d’Etat n’avait provoqué ni la présence des projecteurs ni celle des caméras. « Nous avons marché pour protester contre les fosses communes, les massacres, les assassinats, les disparitions et les déplacements de population, car l’idée qu’il fallait se montrer plus solidaire avec les otages, dont une en particulier, qu’avec les victimes de l’Etat et des paramilitaires s’était propagée », explique M. Jorge Rojas, directeur du Bureau d’étude des droits humains et du déplacement forcé (Codhes), une ONG. Tandis que M. José Obdulio Gaviria, cousin germain de Pablo Escobar (feu le baron de la drogue) et conseiller du président Uribe, qualifiait cette opération de « marche promue par les FARC », les Aguilas Negras (« Aigles noirs »), nouvelle appellation des groupes paramilitaires, proféraient des menaces de mort contre les organisateurs et les participants. Convaincues que les associations ne doivent pas faiblir « chaque fois que les paramilitaires ou le président la menacent », comme s’est exclamé un manifestant, plus de trois cent mille personnes se sont néanmoins mobilisées en Colombie.

Une semaine plus tard, six organisateurs de cette manifestation avaient été assassinés. Dix syndicalistes ont connu le même sort dans le courant du mois. Seule consolation : « Sans les appuis institutionnels, économiques et médiatiques dont la marche contre les FARC a bénéficié et à laquelle nous avons participé, témoigne un organisateur, celle du 6 mars a rompu avec l’unanimisme qu’on veut nous imposer et avec l’idée que la violence vient uniquement des guérillas. »

Hostile à tout dialogue avec l’opposition armée, le chef de l’Etat a, depuis son arrivée au pouvoir, privilégié la voie militaire. Entre 2002 et 2007, treize mille six cent trente-quatre civils sont morts, victimes de la violence politique [2]. Selon le Codhes, sur les quatre millions de personnes déplacées de force depuis 1985, trois millions l’ont été sous le gouvernement de M. Uribe [3].

Pour l’avocat Sergio Roldán, ces transferts de population ne doivent rien au hasard : « Les paysans qui refusent de cultiver la feuille de coca sont déplacés au profit des narcotrafiquants. Couloir stratégique d’acheminement d’armes et de drogue, la terre est nettoyée de sa population au bénéfice des groupes armés. Enfin, elle est une source d’exploitation commerciale. Son accumulation est, pour les industries nationales et internationales, un enjeu — qui implique également l’Etat. »

Président du Codhes, M. Marco Romero estime à six millions huit cent mille le nombre d’hectares expropriés ou « vendus illégalement par des fonctionnaires corrompus ». Le cas du Chocó, région de la côte Pacifique où vivent les communautés afro-colombiennes, est, de ce point de vue, emblématique. Des milliers de paysans, contraints de fuir la violence, ont abandonné leurs terres « aux mégaprojets prévus pour la culture de la palme africaine utilisée dans la fabrication d’agrocarburants [4] ».

« La période “uribiste”, constate M. Daniel Maestre, déplacé de la communauté Kankuamo, est la plus répressive que nos communautés [indigènes] aient jamais connue. Faire valoir nos droits et territoires reconnus dans la Constitution de 1991 et dans les accords internationaux est très difficile. » Victimes des paramilitaires, de la guérilla et de l’armée — impliquée, selon l’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC), dans plus de 60 % des cas —, plus de mille deux cents indigènes ont été assassinés au cours des six dernières années. « La “sécurité démocratique” a tué plus de gens qu’elle n’en a aidés », affirme M. Jairo Chicama, un indigène embera katio [5].

Exigeant du gouvernement le respect de leurs vies et l’ouverture d’un dialogue, près de quarante mille indigènes se sont mobilisés à partir du 12 octobre 2008. Violemment réprimés par les forces de l’ordre — quatre morts et une centaine de blessés dans la communauté La María Piendamó —, les indigènes démentent les accusations du président Uribe justifiant l’action militaire. « Notre mouvement est pacifique et n’est pas l’allié des FARC, affirme M. Ayda Quilcue. Ou alors, si tous ceux qui souffrent de la grande crise sociale sont des délinquants, des guérilleros, comme le dit le président, tous les Colombiens sont membres des FARC ! »

Jeune militante de l’association Fils et filles pour la mémoire et contre l’impunité, Mme Jessika Hoyos ne dit pas autre chose : « Nous devons rappeler qui étaient nos parents, parce qu’ils sont morts dans l’indifférence la plus totale. Ils n’étaient pas des terroristes mais des gens qui, par leur travail ou leurs convictions, voulaient améliorer ce pays. Seulement, si l’on se prononce contre M. Uribe, on devient un antipatriote, un guérillero ; c’est pour cela qu’il y a autant de morts et autant de gens contraints à l’exil. »

La terre est nettoyée de sa population au profit des groupes illégaux

Le chef de l’Etat refuse d’admettre l’existence d’un conflit politique dans un pays qui connaît une guerre interne depuis les années 1950. La « menace terroriste » lui suffit comme explication. Pour « pacifier » le pays, l’armée, elle, a depuis longtemps pactisé avec les paramilitaires qui combattent massivement… paysans, étudiants, professeurs, syndicalistes, défenseurs des droits humains, journalistes et militants politiques.

Les familles des victimes qui avaient placé tous leurs espoirs dans les audiences judiciaires prévues par la loi dite « justice et paix », adoptée en 2005 pour « démobiliser » les paramilitaires et faire la lumière sur leurs crimes, ont très vite déchanté [6]. Rassemblées au sein du Mouvement national de victimes des crimes d’Etat (Movice), elles luttent aujourd’hui contre l’oubli et l’impunité « préméditée » du président. Celui-ci a fait extrader vers les Etats-Unis, où il seront poursuivis pour narcotrafic, quatorze des chefs paramilitaires les plus puissants. En Colombie, accusés de crimes contre l’humanité, ils risquaient de faire de fâcheuses révélations sur leurs alliances passées avec des membres de la classe politique.

Plus de cent soixante-dix fonctionnaires d’Etat sont déjà impliqués dans le scandale dit « de la parapolitique » — terme qui désigne la collusion entre paramilitaires, hommes politiques et élus locaux proches du président Uribe ou appartenant à sa mouvance. Parmi eux, M. Jorge Noguera, ex-bras droit du chef de l’Etat et directeur du département administratif de sécurité (DAS) [7], arrêté (puis libéré) pour avoir placé cette institution au service des paramilitaires et leur avoir remis une liste de dirigeants syndicaux, professeurs d’université et opposants à assassiner [8] ; M. Guillermo Cossio, procureur du département d’Antioquia et frère du ministre de l’intérieur et de la justice, relevé de ses fonctions pour ses liens « narcoparas » ; M. Carlos García, président du très uribiste Parti U…

Trente-six élus de la majorité et deux ex-présidents du Sénat sont incarcérés, tandis que plus de soixante-cinq députés de la majorité sont mis en examen. Ancien commandant de la 17e brigade de l’armée, basée à Carepa (commune de l’Urabá, dépendant du gouvernement d’Antioquia, département gouverné par M. Uribe de 1995 à 1997), le général Rito Alejo del Río, responsable selon le chef paramilitaire Ever Veloza — alias « HH » — de l’expansion du « paramilitarisme » dans le pays, a été arrêté.

Paradoxalement, affirme M. Iván Cepeda, président du Movice, « ces événements rendent notre travail plus difficile encore ; le président défend les personnes liées aux paramilitaires et à la mafia ; nous, nous devenons leur cible : vingt de nos dirigeants ont été assassinés depuis 2005 ». Notamment dans les départements de Sucre, d’Antioquia et de Córdoba, où, « en imposant un régime de terreur, les “paras” décident qui seront les représentants politiques, les doyens des universités, les fonctionnaires, etc. Dans l’une de ces zones se trouve le domaine du président, situé à proximité de celui [du chef paramilitaire] Salvatore Mancuso. Nous pouvons affirmer avec certitude que celui qui vit dans la région, qui connaît la région, sait ce qui s’y passe ».

Malgré la « démobilisation », dans vingt-deux départements — sur trente-deux —, des structures paramilitaires agiraient en toute liberté avec la bénédiction des élites [9] . Même à l’étranger, rapporte M. Cepeda, les victimes de l’Etat exilées ou réfugiées ne sont plus en sécurité. « Accusées d’appartenir aux FARC, elles sont poursuivies par les instances diplomatiques de Colombie. »

« Il est difficile d’accompagner les gens qui vont voter avec une arme »

A l’instar du quotidien El Tiempo, source d’information de la presse étrangère et propriété de la famille du vice-président (M. Francisco Santos) et du ministre de la défense (M. Juan Manuel Santos), les chaînes de télévision telles que RCN (Radio Cadena Nacional) et Caracol (Cadena Radial de Colombia) servent de caisses de résonance pour la propagande du pouvoir. Pour ceux qui, au nom d’une presse indépendante, « luttent contre la vision faussée de la réalité, contre l’unanimisme et l’uribisme », comme Antonio Morales, de retour au pays après six ans d’exil et directeur du nouveau journal Polo, les difficultés commencent avec les campagnes « empêchant la distribution du journal et l’accès à la publicité ». Accusés par l’exécutif de « favoriser les actes terroristes » parce qu’ils suivent les « violations des droits de la personne », d’autres, comme Holman Morris, journaliste à l’émission télévisée « Contravía » (« Contresens »), sont menacés de mort. En somme, constate ce dernier, « nous n’avons le choix qu’entre vivre avec ces menaces ou pratiquer l’autocensure ». Nul besoin de préciser que, dans les zones paramilitaires, la liberté d’expression et le pluralisme politique ont disparu.

Cependant, observe le sénateur du Pôle démocratique alternatif (PDA) Gustavo Petro, « bien que nous soyons tous menacés de mort et que nous subissions la volonté de destruction du président, les partis de gauche ou d’opposition existent dans les villes. Il est difficile de tuer tout le monde dans la rue ou d’accompagner les gens qui vont voter avec une arme ». Cela expliquerait en partie l’élection de maires d’opposition dans les trois grandes métropoles du pays — Bogotá, Medellín et Cali. « Dans les régions du César et du Magdalena, rappelle fièrement le sénateur en évoquant ces fiefs paramilitaires où il n’y avait qu’un seul candidat (le leur !), le vote blanc l’a emporté. »

Si les manifestations de résistance pacifique de la société civile se multiplient, les craintes de représailles sanglantes persistent. « Avec un gouvernement aussi autoritaire et intolérant que celui de M. Uribe, l’opposition politique non armée court des risques très grands, affirme M. Carlos Gaviria, président du PDA ; il ne nous voit pas comme une nécessité mais comme une gêne à la démocratie. » Confronté aux attaques du président et aux multiples assassinats de ses dirigeants, ce nouveau parti regroupant la gauche du pays a en mémoire l’extermination — quatre mille morts — des militants de l’Union patriotique dans les années 1980 [10]. Comment, face à cet événement marquant de l’histoire politique de la Colombie, ne pas considérer qu’il existe « une logique d’Etat poussant la société civile à la lutte armée » ?

Désireux de prétendre à un troisième mandat, le président rêve visiblement de démanteler la Constitution de 1991. Il a déjà réussi à la faire réviser, non sans avoir acheté les voix de certains parlementaires, pour se faire réélire en 2006 [11]. Pour M. Fernando Cifuentes, procureur de la République, « les méthodes du président, les violations du texte constitutionnel et la “parapolitique” ne respectent pas les principes fondamentaux de la démocratie. Si cela continue, nous allons vers une dictature totalitaire ».

A en croire les témoignages, l’arrivée de M. Uribe à la tête de l’Etat n’a en effet guère servi la justice. « L’exécutif exerce une véritable pression sur nous par le biais économique et politique, s’exclame Mme Esperanza Delgado, présidente d’Asonal Judicial du Valle del Cauca, un syndicat de magistrats. Nous travaillons “avec les ongles” et l’indépendance de la justice n’est pas respectée. Certains procureurs nommés par le procureur général de la nation, lui-même choisi par le président, doivent agir comme on le leur demande, sinon ils sont destitués ou assassinés. Dans le domaine de la “parapolitique”, la Cour de justice a les preuves et les témoins pour juger et condamner les députés. Mais, au lieu de la laisser faire son travail, le président l’attaque dès qu’il en a l’occasion. »

« Dans ce pays, il est plus facile de monter une guérilla qu’un syndicat »

Une intervention patente dans le cas de M. Mario Uribe, sénateur et cousin du président. Accusé et condamné en avril 2008, il sera remis en liberté quatre mois plus tard par le vice-procureur général, « faute de preuves ». Le procureur Ramiro Marín, qui avait ordonné son arrestation, démissionne « non pas parce que Mario Uribe est remis en liberté, mais parce que, pendant la procédure, l’indépendance de la justice a été piétinée et, avec elle, mon honneur personnel, familial et professionnel. Pour moi, il était clair qu’il y avait suffisamment de preuves réelles pour procéder à une arrestation [12] ».

Pendant que la justice utilise la loi pour tenter de lutter contre l’absolutisme présidentiel, les stratégies du gouvernement pour délégitimer les membres de la Cour suprême émanent de la Casa de Nariño, le palais présidentiel. Depuis quelques mois, hauts fonctionnaires de l’Etat et émissaires paramilitaires se réunissent. Leur mission ? Rechercher des preuves contre les « prévaricateurs putschistes, faisant le jeu de la guérilla et du terrorisme ». C’est ainsi que M. Uribe qualifie ces magistrats et juges d’instruction qui enquêtent sur la « parapolitique ». « De tels agissements, affirme Mme Delgado, mettent en péril nos vies et toute la crédibilité de notre institution et de notre action. Si le chef de l’Etat se moque de la justice, imaginez les délinquants ! »

Des grèves générales de fonctionnaires de justice ont déjà eu lieu dans tout le pays, et les blocages s’intensifient tant l’indignation est forte. En septembre 2008, durant quarante-quatre jours, un mouvement national pour l’indépendance de la justice et la revalorisation des salaires a mobilisé plus de 80 % des effectifs de l’institution judiciaire. Fermé à tout dialogue, le chef de l’Etat a répliqué en décrétant l’état d’urgence.

Quand ce n’est pas l’armée, c’est la terreur anonyme qui neutralise le mécontentement. Dans la nuit du 31 août, une bombe a détruit le palais de justice de la ville de Cali. Outre la mort de quatre personnes, des dossiers instruits pour l’inculpation de criminels sont partis en fumée. « Nous ne nous sentons pas en sécurité, témoigne une procureure. Le président s’est empressé de dire qu’il s’agissait d’un attentat des FARC. Nous n’en savons rien. J’avais des dossiers sur les narcotrafiquants, les paramilitaires et les hommes politiques. Les audiences étaient prévues pour cette semaine. Maintenant je n’ai plus rien, mon bureau a été complètement détruit. »

Pour les syndicats, cette guerre acharnée contre le « terrorisme » a pour objet de camoufler les échecs du pouvoir : un chômage en hausse, une économie affaiblie, 70 % de pauvres et 27 % d’augmentation des plantations de feuille de coca [13]. Dans un tel contexte, pourquoi M. Uribe entamerait-il des discussions ou des négociations avec l’opposition armée ? « Sans les FARC, affirme le syndicaliste Luciano Sanin, sa politique n’aurait aucun sens. Il doit maintenir la menace terroriste pour justifier ses mesures de “sécurité démocratique”, les dépenses militaires [6 % du produit intérieur brut] et l’absence d’investissement social. »

Accusés par le président de « déstabiliser l’Etat », les syndicalistes se sentent plus que jamais menacés. « La culture politique de la Colombie a toujours refusé le syndicalisme, poursuit M. Sanin, mais c’est la première fois que nous avons un régime aussi néolibéral et répressif. » Selon l’Ecole nationale des syndicalistes (ENS), deux mille six cent quatre-vingt-quatre syndicalistes ont été assassinés en vingt-deux ans, dont quatre cent soixante-treize pendant les deux mandats de M. Uribe (quarante et un en 2008).

L’action des syndicats auprès du Congrès américain a conduit les démocrates à suspendre la signature du traité de libre commerce (TLC) Colombie - Etats-Unis, principal objectif de M. Uribe. Ce revers expliquerait en partie la répression. Mais, pour le président de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), M. Tarcisio Mora, « le président veut [également] réaliser le rêve néolibéral : disposer d’une main-d’œuvre bon marché, corvéable à merci, sans droits ni syndicats », à l’instar des Coopératives de travail associé (CTA) où les employeurs sont exonérés de toute obligation de négociation collective et de cotisations patronales pour la santé et les retraites.

Limitant les droits des employés et affaiblissant la force des syndicats, ce système régit l’armée des travailleurs des entreprises sucrières du Valle del Cauca. Sans aucune protection sociale, ils coupent la canne à sucre, à la machette, quatorze heures par jour, sept jours sur sept, pour un peu plus de 200 dollars (147 euros) par mois. Lors d’une grève déclenchée le 15 septembre, près de dix-huit mille coupeurs de canne ont exigé des conditions de travail décentes et la fin du système des CTA. Il a fallu un arrêt de travail de cinquante-six jours pour qu’un accord améliorant les conditions de travail soit trouvé avec le ministère de la protection sociale. Entre-temps, le gouvernement ayant présenté ce mouvement comme une « protestation de délinquants infiltrés par les FARC », l’armée était intervenue violemment, faisant plus de cent blessés.

Les autres secteurs économiques n’échappent pas à cette réalité. « Sur dix-neuf millions de travailleurs, souligne M. Mora, moins de cinq millions bénéficient d’une protection sociale. Huit cent cinquante mille seulement sont organisés, et un sur cent dispose d’une convention collective. » En cinq ans, le ministère de la protection sociale a, selon l’ENS, refusé d’enregistrer cinq cent quinze nouvelles organisations syndicales, confirmant les dires de M. Sened Niño, président de la Fédération colombienne des éducateurs (Fecode) : « Dans ce pays, il est plus facile de monter une guérilla qu’un syndicat. »

« Si le chef de l’Etat se moque de la justice, imaginez ce que font les délinquants ! »

Exposant leur vie et celle de leurs familles, les syndicalistes colombiens exercent en effet une activité suicidaire. « Je dois me cacher, protéger ma vie et celle de mes enfants, déménager chaque fois que ma maison est saccagée, et recevoir des menaces de mort, raconte une dirigeante. Pour ma famille, être syndicaliste est la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un dans ce pays. »

Quant aux femmes, la sauvagerie qu’elles subissent « s’exprime hors des schémas qui caractérisent la violence politique, analyse Mme Pilar Rueda, professeure à l’université de La Salle (Bogotá). On les poignarde pour faire croire à un crime passionnel, elles sont victimes de sévices sexuels, de travail forcé, et représentent 70 % de la population déplacée ». Bref, conclut Mme Rueda, sous prétexte de combattre la guérilla, « les paramilitaires ont combattu une société civile non armée ».

Sans garanties pour défendre ses droits, la lutte non violente de la société colombienne qui veut construire une véritable démocratie dans un pays en guerre relève du pari. Pourtant, le pays regorge d’initiatives individuelles et collectives nourries par l’espoir d’obtenir un jour le soutien de la « communauté internationale ». « Nous ne pouvons pas concurrencer les médias, les armes, l’argent, ni le pouvoir, affirme Mme Lilia Solano, militante des droits de la personne, mais nous pouvons persévérer dans notre lutte. Je ne sais pas si nous sommes atteints d’une folie collective, mais nous ne cesserons jamais de résister. »


[1] La mobilisation a toutefois été beaucoup plus faible que lors de la précédente manifestation de soutien aux otages, le 20 juillet ; cette dernière avait rassemblé quatre millions de personnes.

[2] « En Colombie, des ONG accusent l’Etat de “la plupart des violations des droits de l’homme” », Le Monde, 27 septembre 2008.

[3] Quelque trois cent cinq mille personnes ont été victimes de déplacements forcés en 2007 et deux cent soixante-dix mille au cours du premier semestre 2008, cf. Amnesty International, « [Colombie. “Laissez-nous en paix !” Les civils pris pour cibles dans le conflit armé interne-http://www.amnesty.org/fr /for-media...] », Paris, 28 octobre 2008.

[4] El Nuevo Herald, Miami, 15 octobre 2008.

[5] Selon l’ONIC, sur un million trois cent cinquante mille indigènes — cent deux peuples, soixante-quatre langues et 4 % de la population —, 45 % n’ont pas de territoire, 80 % vivent dans une situation d’extrême pauvreté, et près de cinquante-quatre mille ont été déplacés par la violence.

[6] D’après le collectif d’avocats José Alvear Restrepo, des trente et un mille six cent soixante et onze paramilitaires démobilisés, seuls cent seize font l’objet d’une procédure judiciaire, et aucun n’a été condamné.

[7] A la fois police politique et service de renseignement.

[8] M. Noguera a par ailleurs orchestré, en 2004, avec le concours du dirigeant paramilitaire Rodrigo Tovar, alias « Jorge 40 », un plan de déstabilisation du Venezuela ; il a aussi, lors des élections de 2002, dirigé une vaste fraude électorale sans laquelle le président Uribe n’aurait pas été élu au premier tour.

[9] En 2007, la commission de réparation et de réconciliation nationale mentionnait que de trois mille cinq cents à cinq mille combattants appartenant à des groupes « dissidents, réarmés et récents » opéraient dans deux cents communes (sur mille quatre-vingt-dix-huit), dans vingt-deux départements ; Amnesty International, op. cit.

[10] Lire Iván Cepeda Castro et Claudia Girón Ortiz, « Comment des milliers de militants ont été liquidés en Colombie », Le Monde diplomatique, mai 2005.

[11] La Constitution ne permettant pas à un chef d’Etat d’exercer deux mandats successifs, M. Uribe aurait corrompu la congressiste Yidis Medina pour qu’elle vote en faveur de la réforme. Le texte fut approuvé de justesse grâce à cette voix.

[12] « Por qué renuncié », Semana.com, 30 août 2008.

[13] Le Système intégral de surveillance des cultures illicites (Simci) des Nations unies rapporte, en juin 2008, une augmentation de 27 % de la zone cultivée en 2007, soulignant le retour aux niveaux de culture atteints en 2002 ; Transnational Institute, « A propósito de las cifras de la coca », Amsterdam, septembre 2008.


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