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Mais qui donc a des dettes ?

samedi 30 avril 2011
par  Charles Hoareau
popularité : 2%

«  Nous continuons à nous mobiliser pour l’annulation inconditionnelle de la dette publique de tous les pays du Sud. Nous dénonçons également, dans les pays du Nord, l’utilisation de la dette publique pour imposer aux peuples des politiques injustes et antisociales  ».  [1]

Suite à la révolution de cet hiver, un peu partout, en Europe et en Afrique des voix s’élèvent avec encore plus de force pour réclamer à juste titre l’annulation de la dette tunisienne que Ben Ali a laissé à son pays en quittant le pouvoir.

En Tunisie même le RAID CADTM [2] a déclaré :
"Nous constatons que le montant prêté a été remboursé plusieurs fois et pourtant la dette continue de peser dans les budgets nationaux. En Tunisie comme ailleurs, le mécanisme de la dette siphonne la richesse en direction des créanciers c’est-à-dire des banquiers. C’est 750 Millions d’euros qui doivent être payés par le peuple tunisien entre avril et septembre 2011 en direction des banquiers qui ont soutenu Ben Ali."

Par ailleurs l’association demande un audit de cette dette "Pour que la partie de la dette qui n’a profité qu’au régime de Ben Ali et à l’achat d’arme ne soit pas remboursé. C’est le principe juridique de la « dette odieuse." Et elle rajoute «  Si un pouvoir despotique contracte une dette non pas pour les besoins et dans les intérêts de l’État, mais pour fortifier son régime despotique, pour réprimer la population qui le combat, etc., cette dette est odieuse pour la population de l’État entier […]. Cette dette n’est pas obligatoire pour la nation  ; c’est une dette de régime, dette personnelle du pouvoir qui l’a contractée, par conséquent elle tombe avec la chute de ce pouvoir.  »

Dans cette logique l’association considère que "la partie de la dette qui a servi au peuple tunisien (...) restera à payer par les tunisiens, puisqu’elle a servi à construire le pays."

C’est un argument qui se discute, nous y reviendrons.

La TAAC – Tunisian American Chamber of Commerce – la chambre de commerce tunisienne aux USA, avec cette même logique demande elle aussi l’annulation de la dette de la Tunisie.

Pour mémoire rappelons que la dette souveraine de la Tunisie s’élève à plus de 20 milliards de dollars – produisant des intérêts s’élevant à 5 milliards de dollars. Pour le dire autrement le remboursement de la dette représente chaque année pour la Tunisie 5,6 fois le budget consacré à la santé.

Mais pour si élevée qu’elle soit la dette de la Tunisie est ridicule comparée à celle des pays les plus riches de la planète comme le montre le tableau réalisé à partir des chiffres de la CIA World Factbook [3]ci-après et qui montre clairement que la dette tunisienne est...655 [4] fois moins élevée que la dette américaine !!

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Même si on compare en pourcentage du PIB la Tunisie est loin d’être parmi les pays les plus endettés puisque 45ème avec 53,0% du PIB loin derrière :
- le Japon 2ème avec 189,30%,
- l’Italie (6ème, 115,20%),
- la Grèce (7ème, 113,40%),
- l’Islande (9ème, 107,60%)
- la Belgique (11ème, 97,60%)
- l’Égypte (13ème, 80,10%)
- Israël (14ème, 78,40%)
- la France (16ème, 77,50%)
- le Portugal (17ème, 76,90%)
- le Canada (18ème, 75,40%)
- l’Allemagne (19ème, 72,10%)

....et juste devant les USA 46ème avec 52,30%

Cette dette donc si lourde pour le peuple tunisien n’est lourde ni en valeur, ni en pourcentage pour le reste d’un monde où les premières puissances mènent leurs guerres à crédit sur le dos du reste de la planète...

Enfin notons que la dette tunisienne pourrait s’alourdir encore puisque pour les sacro-saintes agences de notation [5] ont décidé de baisser la note financière de la Tunisie, ce qui a pour conséquence de renchérir le taux d’emprunt du pays sur les marchés. Une preuve de plus que pour le capitalisme international, il vaut mieux une dictature corrompue qu’une démocratie naissante...

Y a-t-il une « dette non odieuse » ?

- En Europe et dans les pays qui dominent le monde depuis plus de 200 ans, la dette a une origine claire : elle est le produit de choix politiques tendant à exonérer la création de richesses.
Une grande partie de l’argent dont les peuples ont besoin en termes de services, de santé, de protection sociale et qui devrait être pris sur les richesses créées, l’est de moins en moins.
Résultat ? Les états, au lieu de faire payer les détenteurs de capitaux, recourent à l’emprunt ce qui pèse sur les contribuables, vous et moi... Comme cette politique a des limites alors on serre les vis du social...quand on ne cherche pas à faire du profit sur celui-ci, voir l’épisode des frères Sarkozy et les caisses de retraites. La dette est donc une dette privée que des choix politiques ont transformée en dette publique pour la faire payer aux peuples.
Ne trouvez-vous pas cela "odieux" ?
En tous cas les islandais semblent eux, l’avoir bien compris !

- En Afrique (mais aussi dans nombre d’autres pays du monde), en particulier dans les anciennes colonies, la dette a, pour l’essentiel, une autre origine : le pillage d’hier et d’aujourd’hui, par les pays riches.

Pillage par l’esclavage et la colonisation tant que cela fut possible.

Pillage depuis les indépendances par l’imposition des règles du capitalisme mondial en particulier via le FMI et ses fameux plans d’ajustement structurel. De ce point de vue la Tunisie est un exemple éclairant. Victime elle aussi des plans de pillage du FMI que Ben Ali a accepté, prélevant au passage sa part, 5 milliards $ soit un quart (!) de la dette nationale [6] elle a dû, pour être récompensée par ses maitres mondiaux, procéder, comme d’autres pays dans son cas, aux mesures que le CADTM détaille ainsi :

- Privatisation des entreprises d’État : en vendant ce qui est rentable pour diminuer l’endettement. Donc l’état vend ce qui lui permettrait de gagner de l’argent et verse directement le produit de cette vente aux investisseurs étrangers.
- Augmentation des droits des investisseurs étrangers vis à vis de la loi : éviter que la loi favorise les investissements nationaux ou qu’elle pose des conditions légales à respecter par les investisseurs étrangers.
- Diriger l’économie vers l’exportation et l’extraction des ressources : C’est très clair, le pays doit se mettre à extraire ses ressources pour les vendre à l’étranger, et à produire en direction du marché mondial. Surtout pas chercher à se construire lui-même. Pour équilibrer ses ventes le pays achètera sur le marché mondial.
- Dévaluation de la monnaie : Les ressources extraites et les marchandises produites seront alors vendues moins chères sur le marché. Au profit des entreprises étrangères qui les achètent.
- Libéraliser le commerce et les actions : éviter que l’état utilise des taxes et des lois pour protéger son marché. Ou que l’état profite de l’augmentation du commerce pour se financer. (et rembourser sa dette ?)

Et pour finir, se retrouver esclave des investisseurs étrangers et du marché. Sa docilité est alors notée par les fameuses agences de notation citées plus haut.
Économie planifiée aux mains de la nation ? On baisse la note !
Privatisations à tours de bras ? On l’augmente !

Cela aussi n’est-il pas "odieux" ?

Au besoin si les peuples refusent et se choisissent des dirigeants qui s’opposent à cette logique on organise des guerres, assassinats et coups d’état pour mettre en place ou soutenir des valets du capital international qui seront dictateurs chez eux. De Sankara à Gbagbo [7] en passant par Ben Ali ou Ouattara l’Afrique regorge d’exemples. Cela a un nom : l’impérialisme.

La Tunisie comme les anciennes colonies et les pays dominés par le G7 n’a pas une dette acceptable pour partie et odieuse pour l’autre. Elle n’a objectivement pas de dette... hors celle que le système capitaliste mondial a décidé de lui infliger en "oubliant" les siennes.

Si on veut parler de la dette, des anciennes colonies, il faut bien sûr demander son annulation car c’est aujourd’hui une aberration humaine, sociale et économique, mais il faut en même temps poser les bases d’autres échanges internationaux basés sur l’égalité des peuples (sinon les mêmes mécanismes produisant les mêmes effets la dette repartira) et aussi faire rembourser au capital international la dette accumulée par des décennies de pillages..."odieux".

Irréaliste ?
Alors "Soyons réalistes, exigeons l’impossible" (Che Guevara)


Cet article a été rendu possible grâce à des textes d’Actions solidaires internationales et du CADTM transmis par Linsay. Qu’elle en soit remerciée


[1] Forum social mondial de Dakar 11 février 2011

[2] Raid : Rassemblement pour une Alternative Internationale de Développement / CADTM Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde

[3] Publication annuelle officielle de la CIA détaillant chaque pays du monde, du point de vue géographique, démographique, politique, économique, des communications et militaire.

[4] merci Jean Paul pour la rectification du chiffre !

[5] Fitch, puis Standard and Poor’s, mi-mars

[6] estimation du magazine américain Forbes

[7] quoi qu’on pense de ce dernier


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Commentaires

Logo de Charles Hoareau
mercredi 4 mai 2011 à 11h13 - par  Charles Hoareau

Ma volonté n’était pas de mettre les personnes citées dans le même sac (et surtout pas Sankara !) comme a pu le laisser penser la formulation peut être maladroite, ni d’oublier tous les autres dictateurs africains soutenus ou mis en place par la France (et surtout pas Compaore !) sur lequel nous avons encore récemment publié des articles illustrant sa politique, mais de donner à travers ces quelques noms quelques exemples d’un impérialisme qui a selon les périodes, aidé au renversement de gouvernements progressistes au besoin en assassinant leurs dirigeants ou soutenu des dictateurs.

Je n’avais évidemment pas la prétention de faire un exposé exhaustif d’une françafrique à laquelle d’autres mieux que nous, ont consacré des livres entiers...

L’essentiel de l’article étant sur la notion de dette,sa nature et son origine et de dette publique en particulier d’où le titre.

mardi 3 mai 2011 à 17h05

Je m’étonne que Rouge Midi mette dans le même « sac " Gbagbo, Ben Ali, Ouattara et Thomas Sankara, le dirigeant du Burkina Faso assassiné au moment même où sa politique anti-impérialiste dérangeait (notamment la France) et commençait à porter ses fruits pour le peuple burkinabé.

Je m’étonne aussi que, parmi les valets du capitalisme (notamment français), on oublie l’actuel chef d’Etat du Burkina Faso, Blaise Campaoré, qui n’est pas pour rien dans la crise qui a déstabiliser la Côte d’Ivoire ni, d’ailleurs et surtout... dans l’assassinat de son prédécesseur.

A quelques centimètres de l’article sur l’année Frantz Fanon, ça fait tâche !

Danièle

Logo de Jean-Paul
mardi 3 mai 2011 à 12h18 - par  Jean-Paul

Il me semble qu’une coquille s’est glissée dans l’article :
La dette tunisienne n’est pas 65 fois inférieure à la dette des USA, mais... 655 fois inférieure !

Logo de Michel W
lundi 2 mai 2011 à 16h08 - par  Michel W

Il faut dénoncer ces incapables, achetables, corvéables à merci, indignes du peuple tunisien !

Tout à fait d’accord avec vous. D’ailleurs de nombreuses pétitions sont présentes sur internet abondant dans ce sens ! J’aime bien les rencontres entre travestis. Les rencontres travestis ont lieu un peu partout en France

dimanche 1er mai 2011 à 19h04

Et pourtant, le gouvernement laisse croupir son économie et les tunisiens ! Il leur fait l’aumône d’une minable augmentation du SMIG ! Il laisse les chômeurs chômer !
Et paye la DETTE honteuse rubis sur l’ongle aux rapaces du FMI !
Il faut dénoncer ces incapables, achetables, corvéables à merci, indignes du peuple tunisien !

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