A QUOI SERT LA C.E.S. ?

mardi 12 juin 2007
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Pierre Bourdieu, en soulignant la nécessité de construire un mouvement social à l’échelle de l’Europe, était particulièrement soucieux du retard énorme pris par les classes populaires dans la construction d’un contre-pouvoir européen efficace à l’Europe des banquiers et des hommes d’affaires bien structurée, bien informée et organiquement introduite dans les institutions européennes. Il avait, à Vienne puis à Athènes, rassemblé, selon sa chère formule, des chercheurs militants et des militants chercheurs avec des syndicalistes pour tenter de dégager les voies d’un réel contre-pouvoir social à l’échelon européen. Sa mort nous a privés de sa contribution essentielle à une tâche qui demeure de première nécessité.

En effet, l’unique instance européenne qui pourrait remplir ce rôle, la Confédération européenne des Syndicats (CES), n’agit en aucune façon comme un contre-pouvoir. Un des fondateurs de la CES, Georges Debunne, ne lançait-il pas lui-même ce cri chargé d’angoisse : « la CES ne peut pas devenir la courroie de transmission des volontés patronales ! » Un cri qui est en fait presqu’un constat. Car, depuis que, sous l’impulsion de Jacques Delors, la construction européenne signifie d’abord et avant tout compétitivité, flexibilité et dérégulation, la CES se contente de prendre acte, et dans le meilleur des cas, de déplorer. La CES s’est parfaitement alignée sur le projet idéologique de ce qu’on a appelé en France la « deuxième gauche », en Grande Bretagne le « new labor », au SPD allemand la « troisième voie », c’est-à-dire un projet de liquidation du socialisme au profit du social-libéralisme ou encore un alignement des sociaux-démocrates européens sur ce que peut représenter, dans le meilleur des cas, le parti démocrate américain.

Corine Gobin dans « L’Europe syndicale » (Labor) et Anne-Catherine Wagner dans « Vers une Europe syndicale » (Editions du Croquant - association Raisons d’agir) ont toutes deux remarquablement analysé la dérive de la CES vers un syndicalisme d’accompagnement qui ne correspond pas aux espérances de ses fondateurs.

Cette dérive, il faut en convenir, est d’abord le fait de la plupart des organisations syndicales elles-mêmes qui, longtemps, n’ont pas ressenti la nécessité d’accorder une grande importance aux questions européennes et encore moins aux questions internationales. Et encore aujourd’hui, surtout dans les grands pays, les plus importantes confédérations syndicales sont lentes à réagir aux projets en discussion à la Commission européenne ou à l’Organisation Mondiale du Commerce. Ce n’est ni d’Allemagne, ni de France que sont venues les premières réactions à la proposition Bolkestein.

On m’objectera que la CES a appelé à deux reprises à des manifestations contre la proposition Bolkestein. On ne peut que s’en réjouir et on souhaite que ces manifestations soient les prémisses d’une nouvelle combativité. Mais force est de reconnaître que la CES, qui fut bien lente à réagir, s’est empressée d’apporter son appui à des amendements de compromis concoctés entre les libéraux de droite et de gauche du Parlement européen, amendements qui n’enlèvent pas les éléments les plus contestables de cette proposition de mise en concurrence des travailleurs européens. Amendements qui ne mettent pas fin aux menaces sur un droit du travail qu’il sera de plus en plus difficile de faire respecter.

Cette dérive provient aussi d’un phénomène d’acculturation sans doute encore plus pernicieux suite au choix de la CES de se couler dans le moule du « dialogue social ». Ce dialogue, orchestré par une Commission européenne omniprésente dans les réunions dont elle fixe elle-même le plus souvent les thèmes en débat, nécessite de s’intégrer dans les milieux européens. Ce qui conduit à adopter les codes de comportement de la diplomatie européenne, c’est-à-dire les règles de bienséance, le conformisme du vocabulaire, les manières d’être, les mondanités des classes supérieures qui fournissent l’essentiel du personnel des institutions européennes. Ainsi est imposée une dépendance quasi idéologique d’où sont évacués les mots de la revendication et de l’action. Et la chose elle-même.

Enfin, cette dérive s’explique par une autre dépendance dans laquelle la CES a fait choix de placer ses représentants : la dépendance financière. C’est l’adversaire qui paie. C’est la Commission qui finance l’Institut syndical européen et l’Académie syndicale européenne. C’est la Commission qui prête ses salles, qui paie les interprètes, qui paie les déplacements des syndicalistes et leur hébergement. Nul ne s’étonnera dès lors de la déclaration à la télévision belge d’Emilio Gabaglio, le précédent secrétaire général de la CES : « critiquer la Commission européenne, c’est se tirer une balle dans le pied ». En effet.

Ainsi, via la construction européenne, le patronat européen, après avoir érodé la souveraineté des peuples, a réussi à institutionnaliser le syndicalisme, c’est-à-dire, pour une bonne part, à le neutraliser. Comme écrivait Corinne Gobin, il n’est pas trop tard pour réagir. Il est juste temps.

Raoul Marc JENNAR, chercheur altermondialiste



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