Le syndicalisme en Tunisie

samedi 15 janvier 2011
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L’UGTT est pour le peuple tunisien et dans l’histoire de ce pays beaucoup plus qu’un syndicat, elle est l’héritière de la CGTT de Mohamed Ali qui en 1924 rompit pour la première fois le pacte colonial en permettant aux travailleurs tunisiens de disposer d’une organisation de classe indépendante.

Fondée le 20 janvier 1946 par Farhat Hached, son siège est à Tunis. Elle regroupe les travailleurs manuels et intellectuels ainsi que les retraités. Ceux-ci sont répartis en 24 unions régionales, 19 fédérations et 21 syndicats généraux.

Sous Bourguiba, après avoir été un artisan de la construction de l’indépendance et oeuvré pour que les travailleurs soient associés aux choix économiques et sociaux, elle fut par la suite un véritable contre pouvoir et contesta les décisions du leader historique de la Nation quand celui-ci opéra son virage libéral. Mais avec l’arrivée de Ben Ali le ton changea et elle devint un véritable relais du pouvoir et même un instrument de la répression dénoncé par Amnesty International.

Ainsi le droit de faire grève est reconnu à condition de déposer un préavis au moins dix jours avant et de recevoir l’autorisation de l’UGTT. Cette autorisation est accordée à condition que les travailleurs maintiennent un « service minimum »pour ne pas troubler l’ordre public et la sécurité. Toute grève non autorisée par l’UGTT est considérée comme illégale et ses participants encourent jusqu’à huit mois de prison.

De même suite aux mouvements de Kasserine et Gafsa des dirigeants syndicaux régionaux furent sanctionnés par la direction nationale de l’UGTT.

Suite à ces sanctions, en 2006 des membres de l’UGTT créent la Confédération générale tunisienne du travail (CGTT) et celle-ci dans la foulée, crée en 2007 des syndicats locaux dans plusieurs régions, dont Gafsa.

Cependant, la CGTT n’a pas été légalement reconnue par les autorités. À Tunis et à Gafsa, les demandes de dépôt des statuts et de la composition des nouveaux syndicats affiliés à la CGTT sont restées sans suite. En juin 2008, l’un de ses membres fondateurs a même été convoqué par le ministère de l’Intérieur et interrogé sur ses activités au sein de cette confédération, et en novembre 2008 la police a empêché la CGTT de tenir une réunion à Tunis.

Pour autant cette attitude de l’UGTT ne rend pas compte de ses débats internes. Alors qu’à chaque élection l’UGTT soutenait sans broncher Ben Ali, en 2004, le soutien à sa candidature pour un quatrième mandat est âprement discuté au sein de la commission administrative. La majorité finit par accepter une motion de soutien présentée par le bureau exécutif mais certaines structures régionales, plusieurs fédérations et des syndicats nationaux y sont hostiles. De même des structures de l’UGTT feront par la suite entendre une voix d’opposition notamment lors de la venue d’Ariel Sharon à Tunis et en 2009 refuseront d’apporter leur soutien au dictateur.

Le poids des luttes antérieures

La région de Gafsa est celle du bassin minier de phosphate. Les populations y sont non seulement confrontées à la pauvreté et à de mauvaises conditions de vie, mais aussi à la pollution générée par l’industrie du phosphate, qui a rendu l’eau non potable, entraînant toute une série de problèmes de santé.
Le 5 janvier 2008, les résultats d’une campagne de recrutement de la CPG [1], principal employeur de la région, suscitent une vague de manifestations, à la suite d’accusations de fraude lancées par des postulants aux postes offerts par cette entreprise et par certains membres de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

Des personnes dont la candidature avait été rejetée, ainsi que des jeunes sans emploi, rejoints par des veuves et des proches de mineurs tués ou blessés dans des accidents du travail, se rassemblent dans les bureaux régionaux de l’UGTT à Redeyef.

Dans la foulée, d’autres manifestations sont organisées à Metlaoui, Mdhilla et Oum Larayes. Ces manifestations, auxquelles la population locale s’est jointe en nombre, expriment une inquiétude générale liée à la montée du chômage, à la pauvreté et à l’augmentation du coût de la vie, ainsi qu’à la corruption.

Les manifestants ne demandent pas seulement l’annulation des résultats de la campagne de recrutement et le népotisme. Ils réclament aussi un meilleur programme de recrutement en direction des jeunes diplômés sans emploi ; la mise en place de projets industriels dans la région ; le respect des normes environnementales ; et l’accès aux services publics pour les plus pauvres, y compris à l’électricité, à une eau courante de bonne qualité, à l’éducation et aux soins médicaux, dans ce contexte d’inflation. En résumé, ils revendiquent leur droit de travailler et leur droit à la dignité humaine.

Les forces de sécurité tunisiennes arrêtent plus de 300 manifestants à Gafsa. Beaucoup des personnes arrêtées parlent de tortures pendant leur détention. Ainsi, le 7 avril 2008, les forces de sécurité ont arrêté plusieurs dizaines de personnes à Redeyef, dont le porte-parole du Mouvement des familles de mineurs grévistes et secrétaire général de la section locale de l’UGTT.

La police ayant tiré à balles réelles sur la foule 3 jeunes sont morts au cours de ces manifestations. Il est à noter que le gouverneur de l’époque a offert 10 000 dinars (environ 5 400 euros) de dommages et intérêts au père de l’un des trois jeunes, Hafnaoui Maghzaoui, mais celui-ci les a refusés. Depuis, la famille a régulièrement fait l’objet de menaces et d’intimidations de la part d’agents de la Direction de la sûreté de l’État.

Les évènements de Gafsa illustrent l’ambivalence de l’UGTT à la fois relais du pouvoir au plan national et instrument de lutte au plan local. Pour nombre de connaisseurs de la vie tunisienne l’UGTT apparaît alors comme le maillon faible du réseau des agences de pouvoir. Des syndicalistes de la base se sont retrouvés en conflit ouvert avec le secrétaire général régional de l’UGTT, Amara Abbassi, par ailleurs membre du comité central du parti présidentiel RCD.

C’est le peuple qui a les clefs de l’avenir du syndicalisme

La lutte du bassin minier apparait avec le recul comme le précurseur des évènements actuels ce que des chercheurs comme Larbi Chouikha et Vincent Geisser avaient d’ailleurs envisagé

Comme le souligne Algeria Watch (Information sur les droits humains en Algérie), "Si sa direction nationale [de l’UGTT] a souvent été proche du pouvoir, ses unions régionales et ses cadres locaux ont de tout temps soutenu et accompagné les mouvements de protestation. L’implication de sa structure régionale dans les événements qui ont secoué Sidi Bouzid en constitue la meilleure preuve".

Ce positionnement de la base du syndicat a deux effets : d’une part il sert de point d’appui au mouvement en particulier les locaux syndicaux sont des lieux de ralliements des manifestants, d’autre part il pousse la direction de l’UGTT à affermir ses positions et ce d’autant que la création de la CGTT qui peut maintenant envisager d’être reconnue est un élément qui va lui aussi dans le sens de la lutte et de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir. Ce sont sans doute ces éléments qui expliquent, bien plus que des questions de forme ou de répartition des portefeuilles évoquées par la presse, le retrait, à peine nommés des 3 ministres issus de l’UGTT.

Au fond sur le plan syndical comme sur le plan politique le peuple donne une leçon qui est à méditer ailleurs dans le monde : la force de la rue peut permettre à celle-ci de se réapproprier les organisations politiques et syndicales pour en faire ce qu’elles auraient toujours dû être : des outils au service du peuple.

Au plan international, en toute logique, l’UGTT après avoir été membre de la très réactionnaire CISL, est membre de la non moins libérale CSI [2], laquelle demandait encore le 11 janvier que Ben Ali concrétise ses promesses alors que le peuple demandait son départ ! La secrétaire générale de la CSI, Sharan Burrow ajoutant : « initier un vrai dialogue est une nécessité urgente en Tunisie » Dialoguer avec Ben Ali ? En voilà une idée !...

La FSM a pour sa part, dans un communiqué du 30 décembre 2010, appuyé « les luttes du mouvement syndical en Tunisie » et exigé « la satisfaction des revendications du peuple en lutte ». Elle indique aussi « La Tunisie est souvent présentée comme un des pays affichant des taux de croissance élevés, (…) a mis en œuvre toute une série de mesures anti-ouvrières, notamment la réduction des subventions d’État, la privatisation des services publics, la vente de terres aux investisseurs étrangers ainsi que l’exonération d’impôts pour ces mêmes investisseurs. En conséquence de cela la majorité de la population, tout particulièrement les jeunes sont condamnés au chômage et à la pauvreté, leur vie étant mise en jeu pour répondre aux intérêts des monopoles étrangers. »

L’UGTT compte quelque 600 mille adhérents, dont 35 % de femmes, et 38% ont moins de 35 ans. Nous n’avons pas de chiffres pour la CGTT.

Marseille le 19 janvier 2011


En médaillon, rassemblement à Tunis devant le siège de l’UGTT pour la grève générale


[1Compagnie des phosphates de Gafsa

[2Confédération Syndicale Internationale voir articles sur ce sujet dans cette rubrique



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