Heureux qui comme Orthensia (et c’est une fille) profite du progrès

De Castillon la Bataille aux vagues de l’océan, 500 ans – ou à peu près – de progrès en Aquitaine
dimanche 21 novembre 2010
popularité : 2%

Avertissement au lecteur

J’avais trouvé une bonne idée de participer à la tribune de Rouge Midi mais très vite, j’ai bien vu qu’il m’était impossible de remâcher (par exemple) les articles de Michel Peyret. Lui qui relit Marx dans le texte à la lumière de son expérience, trouve d’autres auteurs qui disent des choses intéressantes et chaque fois que j’avais l’impression de tenir enfin un sujet, je le retrouvais sous une plume plus experte.
_Pire encore, depuis que j’ai commencé à dire autour de moi mon intention d’écrire ce billet, je croule sous une avalanche de textes, tous d’une telle qualité que je devrais rester modestement dans mon coin : veut-on me décourager ?
_Pourtant, il me semble qu’il est essentiel que chacun en cette période fasse part de l’état de sa réflexion. Car il est urgent de se remuer les méninges sans forfanterie mais sans complexe.
_Ne voulant pas renoncer à participer à cette tribune, j’ai décidé de rajouter mon grain de sel (et de piment), pour parler de ce qui nous concerne tous : le progrès. Un mot qui veut résumer à lui tout seul notre raison d’exister et au nom duquel, on installe sans vergogne le totalitarisme de la pensée, toujours unique.

J’ai choisi un cadre, celui de l’Aquitaine. D’abord parce qu’il faut bien se donner une dimension ; le canton ? trop petit (local-bocal), l’univers ? ce n’est pas encore une mesure raisonnable. Reste, dans la dimension terrestre, un territoire qui se comprend aisément, celui de la région. Et pour nous, Aquitains (et peu importe la date d’arrivée !), un territoire qui s’inscrit dans une longue histoire. On pourrait même faire remonter l’histoire du progrès en Aquitaine à Lascaux, mais ceci est une autre histoire. Le point de départ, Castillon la Bataille où l’Aquitaine dut se soumettre à l’hégémonie d’une nation en construction – donc en progrès sur des structures vieillissantes (la féodalité médiévale qui allait s’effacer bientôt devant la Renaissance) –, une Aquitaine à qui les vagues de l’océan donnent pourtant sans limite l’espérance du grand large et qui vit partir, de Bordeaux à Bayonne, ceux qui cherchaient déjà un progrès et une vie meilleure.

Mais ceci ne sera pas une chronique savante de l’Aquitaine, un simple billet, de bonne humeur de préférence (eh oui, pas la peine de l’écrire « à la hache et au couteau » pour faire souffrir ceux qui ont envie de lire. Quant aux autres…), sur tout ce qu’on nous a présenté comme le progrès et ses incidences (pas toujours très progressistes) sur notre quotidien et notre formatage intellectuel. Le progrès est un tout qui se décline sur tous et toutes les modes. Il a ses cathédrales, ses desservants, ses fidèles et ses objets du culte. Il a aussi ses textes sacrés. Quant à savoir ce qu’on en fait et s’il sert le plus grand nombre…

Mon billet parle donc de tous ces chocs du progrès avec le réel (technique, économique, social…) et je commencerai par les mots attachés au progrès, y compris ceux qui ont remplacé d’autres mots… pour dire exactement la même chose et qui ne sont pas, le plus souvent, plus faciles à comprendre.

Aqueyt carcan  [1] ! les mots du progrès

Et bien sûr, l’inévitable : les maux du progrès, ce qui donne au singulier : l’émail du progrès et peut-être au féminin pluriel : les mailles du progrès. Dans tous ces choix possibles, j’incline toujours vers le « mot » dont le progrès se sert pour « communiquer » même si « marteler » n’est pas toujours « communiquer ».
_Après la station debout, un progrès que nous avions réussi depuis fort longtemps avec des aïe de douleur mais que de ah ! de profonde satisfaction, la 2e étape vers cette longue évolution fut certainement d’utiliser la main pour s’entendre parler !
_Je venais de « produire » un texte pour autre chose et un ami me dit (je résume) : « c’est bien que tu puisses le présenter en public, ça va permettre de voir si ça tient la route ». Voilà une idée intéressante : ainsi, la force de l’écrit passe bien toujours par la confrontation avec l’oreille de l’autre ou de la sienne et il faut donc s’entraîner à écrire comme on parle (et surtout pas l’inverse, les bâillements guettent !). C’est là où le gascon me manque tant il est plein d’images et de sons qui dessinent un parcours : historique, géographique, du travail et de la pensée.

Hélas, j’ai débarqué bien trop tard sur cette planète, le mal était fait et je suis passée au formatage des conventions de l’écriture : un « s » là, un « e » (muet bien sûr) ailleurs, etc. tout en ayant la certitude que les mots ne sont qu’une musique et que c’est bien à l’oral qu’on les comprend le mieux. En tout cas, le gascon permet d’évaluer justement le français, surtout le français d’aujourd’hui. Et le Gascon, comme d’autres, adore jouer avec les mots, les mettre à l’épreuve des flammes du son, en faire des bouquets chantants, des clapotis scintillants car le mot n’est pas seulement utilitaire, il est aussi « parler pour ne rien dire ».

Tant pis pour cette fois, je me suis engagée à les aligner noir sur blanc, avec ce satané Windows qui joue les vieux profs et vient souligner en tremblotant tous ceux qu’il ne (re)connaît pas, l’ignare. Tant pis pour lui (je m’occuperai de son progrès plus tard), moi, je les connais bien les mots que j’emploie et que j’aime. En général, ils ne sont pas « virtuels » ; le plus souvent, on peut les retrouver en gascon, sauf bien sûr lorsqu’ils appartiennent à des techniques d’aujourd’hui. Mais là, ils ne sont même plus en français [2].

Il y a donc matière à faire un vrai lexique des mots qu’il faut garder parce qu’ils sont utiles, chantants, justes
et des autres qu’il faut rapidement remettre dans le droit chemin ! Et comme, pour faire sérieux, il faut faire un dictionnaire, voici les mots-clés de mon petit lexique :

Les mots justes

- l’eau, celle des yeux autant que du ciel, perpétuel miracle en train de se tarir
- la jeunesse, celle des feux d’artifice, de « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans », celle qui est déjà passée puisqu’il faut avoir l’air sérieux
- la musique, la musique des mots précisément, celle qui donne du sens à ce que l’on dit et permet de repérer le mot qui chante faux. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’un mot, sinon ce son capté dans la nature et reproduit par l’homme en quête de repères de communication ? sinon ce cri de nouveau-né qui s’annonce avec énergie ?
- le pain qu’on ne multiplie plus depuis longtemps et qu’on distribue avec parcimonie pour ne pas en manquer soi-même
- la terre que l’on s’arrache et que l’on abîme, et qui absorbe inexorablement nos ordures, nous-mêmes

Les autres

- le développement, soutien indéfectible du progrès à qui il manque toujours une définition véritable
- le droit, tellement tordu et perdu au milieu d’un fatras de textes toujours renouvelés qu’il faudrait inventer un autre mot
- la droite et la gauche comme deux dicotylédones et qui ressemblent désormais à ce carrefour qui vous aiguille dans le même quartier où tout se ressemble : on y rentre par la gauche, on ressort par la droite, et vice-versa !
- le progrès, interdiction de crier haro sur le progrès à moins de vouloir passer pour le dernier ou la dernière des imbéciles et des attardés. Faut-il pour autant accepter tous les renoncements sociaux en son nom ? C’est à cette question qu’il faut répondre concrètement pour re-qualifier le progrès
- les promoteurs du développement (je ne dirai pas à qui je pense pour ne faire de peine à personne) : soutien zélé du développement qui aspire au progrès et avec eux, on est déjà dans le mauvais carrefour
- la technique ; pas de progrès sans technique. Il y a des « techniques » pour tout. Pas de « savoir », ni de « savoir-faire », juste de la technique qui entraîne l’humain vers un devenir androïde, un robot auquel il suffira bientôt de changer quelques éléments pour l’améliorer. Et il en a besoin … de s’améliorer.

Après, chacun complètera son lexique car nous n’avons pas forcément les mêmes. Il y a en tout cas une constante.

Les mots justes ont leur place dans notre parler gascon, ils ont accompagné l’histoire du territoire. Je citerai quand même un mot étrange dans une telle rubrique mais qui a marqué toute mon enfance : le cimetière (pour les gascons francophones), semitière (pour les autres). Il était objet d’empoignades sans fin dans la famille. Avec ma candeur infantile, j’avais opté pour l’orthodoxie, avec un peu de peine pour mes grands oncles si dépassés par le progrès. Le temps passa et j’inclinai peu à peu pour des recherches de généalogie, compulsant vaillamment les états civils. Jusqu’au jour où je dus me frotter les yeux. Dans les siècles passés, les curés qui tenaient les registres écrivaient parfois eux-aussi « semitière ». Et le mot me devint familier, comme une passerelle entre deux langues mais aussi deux cultures pour un même sens cependant.

Pour les autres, on peine à les intégrer dans la langue autant que dans l’histoire, même si on les emploie machinalement. Ils correspondent à une autre civilisation. J’ai assisté il y a longtemps à une discussion animée entre deux linguistes de bar, à une heure arrosée d’un été très chaud, qui ne s’accordaient pas sur le sexe de l’hélicoptère : « u hélicoptère ». « Nou, qu’eus un hélicoptère ». « E nou … » Et cela dura, verre après verre. Je ne sais pas s’ils sont toujours d’ici ou au semitière mais je crains que le débat n’ait jamais été tranché. Foutaises, diront certains. Certes, mais n’est-ce pas le lot commun à toutes nos cogitations qui nous semblent essentielles, vitales mêmes et qui le sont beaucoup moins pour d’autres ?

On l’aura compris, l’évolution est « humaine », c’est à dire qu’il y a une nécessaire et juste évolution qui améliore le quotidien et les relations, d’où l’importance du mot. Et puis, il y a tout ce farfouillis, ce « patois » moderne qui n’est qu’un piège à la bonne volonté, une barrière [3] linguistique où un langage (plus qu’une langue) domine les autres expressions.

Je suis d’une bourgade du sud-ouest où le français n’arrivait qu’en troisième langue parlée sous l’Ancien Régime, derrière le gascon et l’espagnol (par la présence d’une communauté juive hispanique), c’est dire que nous ne craignons pas à priori l’implantation d’une nouvelle population. Par exemple, l’occupation allemande ne nous a pas incités à nous initier à la langue de Goethe (et de Marx !), nous sommes restés impavides devant ces sonorités étranges. Par contre, un langage insidieux, celui de la modernité et du progrès (langage auquel nous ne pompons quick !) s’installe et nous fait passer pour des arriérés.

D’où la nécessité de retourner vers les mots qui ont du sens, même s’ils sont très éloignés de ceux du « progrès ». Ainsi, les « mots justes » sont là pour nous aider à nous retrouver nous-mêmes. Ce n’est pas une vue de l’esprit, pour faire joli. J’en ai pris conscience il y a fort longtemps, de retour d’un stage de (dé)formation politique quand mon entourage constatait en secouant la tête « mais ce n’est plus toi qui parle ». Au début, je ne comprenais pas et puis, il m’a fallu me rééduquer complètement ! écouter le bouillonnement des mots, et les décortiquer pour réapprendre leur sens. Je fais depuis partie de ces mauvais élèves qui coupent les mots en quatre au lieu de les poser délicatement sur un socle obséquieux et hypocrite de vénération. Et je ne dis pas tout ce que je pense de ceux qui se donnent de l’importance en utilisant ces mots « creux à l’intérieur et vides de sens » dont ils font un usage abusif !

Voici donc le terme de ce premier billet de réflexion, simplement pour dire la musique des mots familiers dans la cacophonie d’un langage du progrès que je voudrais bien mettre en sourdine.


[1Vieille expression que l’on n’entend plus guère et qui pourrait se traduire par : « Ah, la vache ! » en parlant de quelqu’un qui vous a joué un mauvais tour

[2ce qui sera abordé dans un prochain billet traitant de biotechnologies

[3de plus en plus, en effet, l’écart se creuse dans la société entre les nantis qui possèdent bien évidemment le langage de la « réussite » et le peuple tenu à l’écart de la culture véritable, qui n’a droit qu’aux borborygmes savamment dosés (une autre musique !) qui le maintiennent dans une nécessaire léthargie



Commentaires

Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur