Ces femmes invisibles qui ont marqué l’histoire de l’Algérie

dimanche 17 mars 2013
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Le 8 mars, Chems Eddine publiait ce texte d’hommage, rappelant ainsi la dimension de luttes de cette date historique ...

« Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie,
Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie.
Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.
Toute gloire près d’eux passe et tombe éphémère ;
Et, comme ferait une mère,
La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau ! »

Victor Hugo

Beau poème qui nous invite à être reconnaissants envers celles et ceux qui ont des siècles durant combattu pour l’Algérie. Comment rendre hommage aux femmes ? Doit on dans un rituel bien rodé attendre le 8 mars de chaque année ? Cet être qui peut être notre mère, notre soeur, notre fille ou notre épouse. Rendons-nous justice à cette « proximité » en la ghettoïsant dans une journée comme « un minimum syndical » un tribut à payer pour avoir la paix jusqu’à la prochaine fête ? Sacha Guitry avait-il raison de déclamer sur un ton mi-sérieux, mi- badin : « Je veux bien croire que les femmes nous sont supérieures pourvu qu’elles ne se prétendent pas nos égales » ? Que fête-t-on réellement ? La libération ? Est-ce une servitude que la femme doit à l’instar du mythe de Sisyphe affronter au quotidien et « prouver » qu’elle est l’égale de l’homme ? Tragique erreur s’il en est ! Non ! Rien de tout cela. Les femmes algériennes devraient être des exemples à suivre, nul besoin de se référer ailleurs.

Nos mères et l’Algérie

Pour parler à la fois de la femme comme mère et symboliquement comme représentant l’Algérie, il me vient à l’esprit deux petites histoires que j’ai « prises » de l’Internet. C’est une maman qui ne s’entendait pas avec sa bru. Son fils était tiraillé entre sa mère et sa femme. Un jour cette dernière lui dit : « Nous n’aurons la paix que si tu tues ta mère, amène-la dans la forêt, tue-là et ramène-moi son foie comme preuve ». Il obtempéra, tua sa mère et glissa le foie dans son capuchon. A son retour, il rencontre des brigands qui s’apprêtaient à le tuer quand soudain le foie frétilla, sortit du capuchon, tomba à terre et commença à parler en suppliant les brigands : « Je suis sa mère, il m’a tué mais ce n’est pas un mauvais garçon. » [1]

La seconde histoire, tout aussi merveilleuse, m’est parvenue par mail et je ne remercierai jamais assez l’auteur anonyme. Je vous la conte : « Un Algérien raconte son aventure… J’étais en voiture, sur le chemin du retour depuis New York pour Montréal, où j’habite depuis maintenant plus de 20 ans. Au poste frontière, je remettais mon passeport à la préposée à la douane, et lorsqu’elle lut : ‘Lieu de naissance : Algérie”, elle me demanda : ‘- Comment va l’Algérie ? – Ca peut aller, lui répondis-je. Tout ce que l’on souhaite, c’est que ça continue à aller autant bien que mal…

- Lequel des deux aimez-vous le plus, l’Algérie ou le Canada ?

- La différence que je fais entre l’Algérie et le Canada, est exactement celle que je fais entre ma mère et mon épouse. Mon épouse, je l’ai choisie, je suis tombé sous son charme, mais elle ne peut en aucun cas me faire oublier ma mère. Je n’ai pas choisi ma mère, mais je sais que je lui appartiens. Je ne me sens bien que dans ses bras ; je ne pleure que sur son épaule. – Ma mère est peut-être pauvre ; elle n’a pas de quoi me payer mes soins, encore moins les honoraires du médecin, mais la tendresse de son giron quand elle m’étreint, et la chaleur de son coeur lorsque je suis dans ses bras, suffisent à me guérir. Elle n’a pas la beauté blonde, mais la vue de son visage vous apaise. Elle n’a pas les yeux bleus, mais sa vue vous met en sécurité. Ses vêtements sont simples, mais elle porte dans ses plis bonté et miséricorde… Elle ne se pare pas d’or et d’argent, mais elle porte à son cou un collier d’épis de blé, dont elle nourrit tout affamé. Les brigands l’ont spoliée, mais elle continue de sourire”. » [2]

Ces deux belles histoires nous confortent dans l’idée que rien ne peut remplacer une mère et, qu’à bien des égards, l’Algérie devrait être pour nous une mère que nous devons chérir et défendre. Renier l’instinct maternel a été une étape nécessaire à la « libération » de la femme, mais cette attitude handicapante montre aujourd’hui ses limites : les jeunes mères sont déchirées entre ce qu’elles ressentent et ce que leur vie professionnelle leur impose. Curieusement, nos « valeurs familiales » que nous avons désertées, sont redécouvertes en Occident…

Les Algériennes qui ont marqué l’Histoire

L’histoire de l’Algérie est jalonnée de battantes. Les Algériennes de coeur, qui ont défendu l’Algérie et qui méritent mille fois d’être à l’honneur, bien que leur modestie et leur grandeur d’âme leurs interdisent de faire dans le m’as-tu-vu et d’être aux premières loges pour avoir les faveurs des gouvernants et surtout à mille lieux de l’image que nous nous faisons de nos mères, humbles et discrètes. Le but de ce plaidoyer pour la femme est de convaincre qu’au-delà de la dimension de mère d’épouse, qu’il faut absolument conforter, le combat des femmes a donné ses lettres de noblesse à l’histoire de ce pays. Aussi loin que nous plongeons notre regard dans notre histoire, nous trouvons sans difficulté comme exemple de bravoure l’Algérienne.

La première héroïne qui nous vient à l’esprit est Tin Hinan la princesse du Hoggar. Tin Hinan est le nom que des traditions orales donnent à l’ancêtre originelle des Touareg nobles du Hoggar. Tin Hinan serait, selon la tradition touarègue, une princesse originaire de la tribu Berabers, dans le Tafilalet ; elle serait venue dans le Hoggar en compagnie de sa servante Takamat (ou Takama), laquelle est pour sa part donnée comme la mère des Touareg. En 1925, à Abalessa, dans le Hoggar, des archéologues découvrent la tombe d’une femme. Ils y trouvent outre un squelette bien conservé, des pièces de monnaie à l’effigie de l’empereur romain Constantin, des bijoux en or et en argent, ainsi qu’un mobilier funéraire. La tombe, qui date du ive siècle, est attribuée par les archéologues à Tin Hinan

A la même époque, qui a entendu parler de Roba la berbère dont le sacerdoce a été récupéré par l’Eglise romaine ? Il n’y a rien d’européen dans le martyre de Salsa de Tipaza ou de Roba la Berbère qui luttèrent pour leur foi et pour un christianisme des déshérités.

Au septième siècle , une autre héroïne Kahina Dihya ou Damya reine guerrière berbère zénète des Aurès qui combattit les Omeyyades lors de l’expansion islamique en Afrique du Nord au VIIe siècle. Plusieurs penseurs disent que c’est une des premières féministes bien avant le Moyen Âge et une des premières reines guerrières de l’Histoire. De nombreux auteurs la considèrent comme juive, d’autres comme chrétienne et Ibn Khaldoun lui attribue des pouvoirs surnaturels.

Elle était issue de la tribu des Djerawa. Fille unique, elle aurait été élue ou nommée par sa tribu après la mort de son père. Dihya procéda à l’appel de nombreuses tribus de l’Afrique du Nord orientale et du Sud pour déclencher la guerre. Elle défait par deux fois la grande armée des Omeyyades grâce à l’apport des cavaliers des Banou Ifren. Elle règne sur toute l’Ifriqiya pendant cinq ans. Vaincue en 693 par Hassan Ibn en N’uman, elle est faite prisonnière, puis décapitée au lieudit Bir El Kahina. Les chefs de l’armée Omeyades envoient sa tête en trophée au calife Abd al-Malik en Syrie. Dihya sera la seule femme de l’histoire à combattre l’Empire omeyyade. [3]

Un autre fait glorieux qui met en scène la femme algérienne est celui du mystère de Fatma Tazoughert (la rouquine ?). Nous lisons dans une contribution de Nadhir Sbaâ :

« Guerrière redoutable, elle sacrifia ses deux frères pour exalter le respect de la discipline. » « Née dans la montagne de Hitaouine (Merouana, les Aurès inférieurs, Titaouine), Fatma « la Rousse », (1544-1641) prêtresse et reine, réussit sous son règne, non seulement à unir plusieurs groupes berbéro-arabes, mais à perpétuer le matriarcat en désignant uniquement des femmes au sein du conseil des sages.Unique femme, dit-on, des siècles après la Kahina, qui ait régné avec majorité sur les Aurès et perpétué le matriarcat, on la retrouve partout dans les chansons des « Rahabas » et les « contes ». Ses caractères distincts, sa forte personnalité et son instruction avaient fait d’elle, comme écrit Nadhir Sbaâ, une femme « crainte, prêtresse admirée, jouissant d’un grand prestige grâce à sa culture ancestrale ». (…) Malgré les affres du temps et grâce à la mémoire de la population et aux poèmes, son souvenir s’est immortalisé et a pu voyagé à travers le temps. Ainsi, ses héritiers pérennisent et sauvent de l’oubli cette figure nationale et emblématique en lui tissant contes et poèmes. » [4]

Nous arrivons au XIXe siècle, la figure altière de Lalla Fatma N’Soumer nous interpelle. En effet, lors de la phase de conquête, les troupes coloniales françaises eurent à affronter en Kabylie, une armée dirigée par une femme, Lalla Fatma N’Soumeur. Dans une Algérie qui vit les défaites successives d’Ahmed Bey et de l’Emir Abdel Kader, l’insurrection organisée dans les montagnes du Djurdjura, par Lalla Fatma N’Soumeur redonna espoir à une population nullement résolue à la capitulation. (…) Lalla Fatma N’Soumeur, avec son armée qui comprenait également de nombreuses femmes de la région, dirigeait les combats… Lalla Fatma N’Soumeur mourut en prison en 1863 seulement âgée de 33 ans. La fin de l’épopée de Lalla Fatma N’Soumeur ne signifia nullement que le chapitre des insurrections était clos, elles devaient encore agiter l’Algérie jusqu’à la fin du XIXe siècle. »

Les héroïnes de la guerre de Libération

Il est impossible de recenser toutes celles qui -surtout modestement- ont contribué à l’Indépendance du pays. Nous prenons le risque de citer quelques-unes qui, outre leur prestigieux combat, se distinguent par leur « invisibilité » estimant qu’elles n’ont fait que leur devoir et n’ont pas à en faire un fonds de commerce.

Nafissa Hamoud (1924- 2002) est une femme militante du FLN durant la Guerre d’Algérie. En 1944, elle fait partie des premiers noyaux d’étudiantes en médecine, En 1950, elle prend contact avec la Fédération internationale des femmes en vue de célébrer pour la première fois en Algérie la journée du 8 Mars. Elle rejoindra finalement les rangs du FLN en 1954, et devient commandante de l’Armée de libération nationale. Nafissa Hamoud sera par la suite professeur de médecine et continuera son combat pour une médecine de qualité. Nafissa Hamoud entre au gouvernement le 18 juin 1991, comme ministre de la Santé et devient la première femme algérienne à accéder à un tel poste de responsabilité..

Annie Steiner, née le 7 février 1928 à Hadjout est une militante algérienne du FLN. Juriste, elle s’engage dans les Centres sociaux, membre du « réseau bombes » de Yacef Saadi. Arrêtée le 15 octobre 1956, elle est condamnée en mars 1957 par le Tribunal des forces armées d’Alger à cinq ans de réclusion pour aide au FLN et incarcérée à la prison de Barberousse. Elle est libérée en 1961. La moudjahida a tout sacrifié en s’engageant pour la cause juste de son pays, à savoir sa libération. Lors d’une rencontre avec les étudiants, elle fera le récit de son parcours, qui est à la fois exemplaire et douloureux. [5]

« Dans une conférence à Batna, accueillie en véritable héroïne, cette femme, qui a milité pour l’Algérie, reste fidèle et déterminée à transmettre aux jeunes d’aujourd’hui le message de leurs aînés en leur racontant les sacrifices consentis. Elle n’a cessé répéter qu’elle savait que l’Algérie allait gagner. Elle a également rendu hommage à Ahmed Zabana et à Fernand Yveton, ainsi que les 58 moudjahidine exécutés à la prison de Serkadji. Le témoignage émouvant d’Annie a eu un écho auprès des étudiants : youyous, larmes d’émotion, applaudissements nourris, notamment lorsqu’elle a prononcé les dernières phrases des guillotinés : « Allah Akbar Achate El-Djazaïr horra » (vive l’Algérie libre). Elle a, par ailleurs, raconté les scènes de vie vécues dans les six prisons où elle a été incarcérée. « On n’avait pas peur de mourir. Qui est prêt à mourir aujourd’hui ? » [6]

Fadila Saâdane naquit le 10 avril 1938 à Ksar El Boukhari. Dès l’âge de 16 ans, elle participa aux activités de l’Association de la jeunesse estudiantine musulmane de Constantine dominée par le PPA. Durant la révolution, Fadila Saâdane fut interpellée en compagnie du Dr Amor Bendali et tous furent incarcérés à la prison du Coudiat fin novembre 1956. Elle fut libérée fin 1957, autorisation lui fut accordée de poursuivre ses études, à condition de quitter le pays. Après l’obtention de son deuxième baccalauréat, elle partit début 1958, étudier en France à Clermont-Ferrand. De retour en Algérie, après la mort de sa soeur, elle intégra un commando de fidayine, ces fameux combattants des villes que la Bataille d’Alger rendit célèbres. Fadila Saâdane, membre de la logistique de l’OPA, fut affectée à la nahia 2, qui avait pour chef Saïd Rouag dit Si Amar, elle évolua donc dans le périmètre du centre-ville, en compagnie d’une autre femme fidaïa, Malika Bencheikh El Hocine.(…) Le 17 août 1960, le commando composé de 4 personnes, Amar Rouag, Fadila Saâdane, Malika Bencheikh El Hocine et Amar Kikaya, occupa une maison située rue Vieux. C’est dans cette bâtisse qu’ils se firent surprendre par l’armée française.(…) C’est lors de ce dernier affrontement avec l’armée colonialiste que Fadila Saâdane mourut les armes à la main. Ainsi s’acheva, à l’âge de 22 ans, l’itinéraire de la femme algérienne combattante que fut Fadila Saâdane.(4)

On ne peut pas terminer sans dire quelques mots de l’illustre Djamila Bouhired, l’icône oubliée de la Guerre d’Algérie, qui rejoint le Front de libération nationale durant ses années d’étudiante. En avril 1957, elle est blessée dans une fusillade et capturée par les parachutistes. (..)Torturée et condamnée à mort. Son exécution est stoppée par une campagne médiatique (..) Aujourd’hui, après plusieurs années, même si elle s’en défend, Djamila Bouhired est devenue l’icône de toutes les combattantes et combattants du FLN, qui eux aussi, étaient tombés dans une vieillesse très précarisée. [7]

Pour Malek Bennabi : « (…) La figure de Fadila Saâdane, sa vie exemplaire, constituaient pour la femme algérienne, une formidable alternative aux modèles féministes proposés et exportés par l’Occident. Ainsi il précisa « notre féminisme algérien doit par conséquent, pousser ses racines dans l’humus si riche qui a fait fleurir l’âme d’une Soumyya, l’âme d’une Lalla Fatma ou celle d’une Fadila Saâdane ».

Où en sommes-nous de cette errance qui nous incite à commémorer les fêtes décidées par les autres dans d’autres contextes ? Doit on fêter ce 8 mars comme un solde de tout compte annuel de notre reconnaissance envers ces femmes ,nos mères nos filles nos épouses ou avoir constamment à l’esprit par des preuves au quotidien de notre attachement à ce qu’elles font pour nous ?

Nous avons besoin de réhabiliter notre histoire. Pour cela, il nous faut déconstruire les repères occidentaux et se ressourcer à nos propres valeurs, sinon nous continuerons dans un mimétisme ravageur à singer beaucoup de « valeurs » discutables de l’Occident perpétuant ainsi le mal le plus grand, l’errance qui fait de nous à Dieu ne plaise, des apatrides ballotés dans tous les sens, par une doxa occidentale du magister dixit. Tous nos repères sont brouillés. Ne persistera en définitive, que le décorum sans épaisseur de cette commémoration sous forme d’une grande bouffe rituelle tous les 8 mars, une « zerda » pour utiliser un terme de l’Algérie profonde. Non, nous devons nous réveiller de ce grand sommeil

Chems Eddine Chitour le 8/03/2013

Transmis par Linsay


Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz


[2« Envoi par internet »

[3La Kahina : Encyclopédie Wikipédia

[4Nadhir Sbaâ B. Belcacem Le mystère de Fatma Tazoughert. L’Expression 22 – 05 – 2005

[5Nadjib Achour : Fadila Saâdane : itinéraire d’une femme Algérienne combattante Algérie – 08-12-2010



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