Comment l’establishment allemand est bénéficiaire de la crise

mardi 24 novembre 2015
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Dans la littérature économique il y a eu une vaste discussion sur la doctrine économique de l’Etat allemand qui soi-disant s’est poursuivie durant toutes ces années-l’ordolibéralisme [1] -, qui est présenté comme l’exemple de son succès. Cette doctrine insiste sur l’importance de l’austérité (déficits publics très réduits voire inexistants), faisant pression pour que cette doctrine soit adoptée au niveau de l’eurozone, indiquant que de la même manière qu’elle a été une réussite en Allemagne (où sont présentés les indices économiques comme très bons), elle le sera dans les autres pays.

Simon Wren-Lewis a écrit un article, German Self-Interest, dans le Social Europe Journal (19.08.15), qui apporte des données et arguments extrêmement intéressants qui réfutent que le gouvernement allemand a appliqué cette doctrine, et que l’élément le plus important pour comprendre le comportement de ce gouvernement n’est pas l’ordolibéralisme, mais la recherche de l’optimisation de ses intérêts sans aucune considération envers les implications de ses actions sur le reste de l’eurozone. Loin d’être une politique solidaire, la politique allemande est d’une rapacité sans freins, ce qui a contribué dans une large mesure à la Grande Récession et au grand retard dans le rattrapage de l’eurozone. Simon Wren-Lewis souligne, par exemple, que les mals dénommés sauvetages de la Grèce (en 2010, en 2012 et en 2015) n’ont pas été pour aider la Grèce, mais pour aider les banques allemandes (entre autres), qui avaient fait de gros bénéfices avec la dette grecque. L’énorme sacrifice qui a été imposé au peuple grec a comme objectif de sauver ces banques.

D’autre part, la grande crise économique et financière des pays périphériques-Espagne, Grèce, Portugal et Irlande (et maintenant aussi Italie)-a aidé énormément l’économie allemande, car il y a eu un flux de capitaux de la périphérie au centre (à savoir l’Allemagne), que Henning Meyer a calculé qu’il s’élève durant la période 2010-2015 à 100.000 millions d’euros, ce qui a permis à l’Etat allemand de n’avoir pas à emprunter cette somme, réduisant ainsi son déficit public d’autant. Comme le dit Meyer, la relativement basse dette publique allemande se base, en partie, sur cette situation. Il n’est pas besoin d’emprunter de l’argent puisqu’il vient abondamment des pays périphériques, qui voient l’Allemagne comme un lieu sûr, loin de la situation instable des pays périphériques, résultat précisément de l’austérité que l’Allemagne leur a imposé.

Cette interprétation de ce qui motive le comportement du gouvernement allemand-uniquement et exclusivement l’optimisation de ses intérêts-s’insère dans un contexte politique qui permet de comprendre que quand on dit Allemagne, on veut dire l’establishment financiéro-économico-politico et médiatico allemand qui contrôle ledit Etat. Une donnée qui continuellement est oubliée est qu’il continue d’y avoir des classes sociales au sein de chaque pays, et par conséquent, aussi en Allemagne. Et quand on dit ou écrit que l’objectif du gouvernement allemand est d’optimiser uniquement et exclusivement ses intérêts, il faut avoir à l’esprit que ces intérêts sont les intérêts de cet establishment, lesquels peuvent ou non coïncider avec les intérêts des classes populaires allemandes.

En réalité, les politiques d’austérité frappent aussi les classes populaires allemandes, de même qu’elles frappent les intérêts des classes populaires de la périphérie de l’eurozone, politiques d’austérité qui sont imposées par l’establishment financiéro-économico-politico et médiatico allemand, avec la collaboration des establishments financieros-économicos-politicos et médiaticos des pays périphériques, y inclus l’Espagne. Nous avons vu à Madrid il y a quelques jours la réunion des représentants de ces establishments, fêtant les politiques d’austérité et présentant le gouvernement du Parti Populaire comme le modèle à suivre. Face à cette alliance des groupes et classes dominants il faut l’alliance des groupes et classes dominés, alliance qui est délibérément rendue difficile par la première alliance, au moyen, non seulement de sa domination sur les principaux médias d’information et de persuasion, mais aussi par les règles et normes qui régissent les institutions qu’elle contrôle. La difficulté qu’implique l’établissement de l’alliance des dominés ne peut, cependant, être un frein pour son établissement, qui doit être établie de manière urgente. Cela est clair.

Vicenç Navarro

Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant



L’auteur est professeur de Science Politiques et de Politiques Publiques à l’Université Pompeu Fabra (Barcelone)


[1Ndt L’ordolibéralisme est un courant de pensée libéral apparu en Allemagne dès les années 1930 selon lequel la mission économique de l’Etat est de créer et maintenir un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises.



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