Leïla Shahid : « Associer les Palestiniens au retrait »

lundi 15 août 2005
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Le Figaro du 10 août, la photo provient du site nord-palestine.org

Au lendemain de la démission du ministre israélien des Finances Netanyahu, et à quelques jours du retrait unilatéral de Gaza, comment analysez-vous la situation ?

Ce n’est qu’un coup de théâtre de plus qui n’a guère plus d’importance que ceux auxquels nous ont habitué les membres du Likoud dont une partie veut non seulement empêcher à toute force Ariel Sharon d’évacuer Gaza mais surtout prendre le pouvoir. Sharon a gagné cette bataille depuis longtemps contre les tenants d’une ligne dure, dès le jour où il a trouvé l’accord du comité central et de la Knesset. Si la démission de Benyamin Netanyahu ne modifiera en rien la décision d’Ariel Sharon, d’autant que cette dernière est soutenue par la majorité de l’opinion publique israélienne, elle peut en revanche compliquer la situation interne du Likoud.

Une fois le retrait de Gaza effectué, quelle seconde étape doit lui succéder, selon vous, pour que le processus de paix puisse s’enraciner ?

Avant d’évoquer le sort de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est - ainsi que le préconise la « feuille de route » -, restons-en aux conditions du retrait de Gaza, qui pour le moment est unilatéral. C’est-à-dire qu’il n’est ni concerté, ni coordonné, ni mis en oeuvre avec les autorités palestiniennes. Les questions des frontières aériennes, maritimes et terrestres n’ont, par exemple, toujours pas été réglées. Comment la bande de Gaza va-t-elle être reliée à la Cisjordanie en prenant en considération que les accords d’Oslo avaient prévu un corridor entre les deux ? Nous n’en savons rien. Nous n’avons pas non plus eu de réponse sur la question de la réouverture de l’aéroport de Gaza, pourtant essentielle pour la vie économique et sociale de la ville. Le retrait unilatéral de Gaza risque fort de le transformer en une immense prison. Il faut donc que l’accomplissement de cette première étape fasse l’objet d’une collaboration entre Israël et la Palestine pour assurer le succès de cette première étape qui redonnera espoir à la population palestinienne et confortera la trêve et le retour à la confiance entre les deux populations. Il est également essentiel que nous, Palestiniens, soyons enfin considérés comme des partenaires. Nous pourrons prendre nos responsabilités que si nous sommes pleinement associés au processus de retrait.

Et quid de la deuxième étape indiquée par la « feuille de route » ?

Elle concerne naturellement le retrait de Cisjordanie (5 900 km2), Gaza ne couvrant que 356 km2. L’enjeu principal pour l’État palestinien est là. Les trois colonies dont se retirent l’armée et les colons israéliens concernent un tout petit territoire. La « feuille de route » comporte une mesure cardinale côté israélien, c’est le gel de la colonisation. Or, aujourd’hui en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, la colonisation et la poursuite de la construction du mur se font de manière très intense sous la couverture du retrait de Gaza. Et c’est très inquiétant. La « feuille de route » précise, côté palestinien, l’engagement d’une trêve sur le plan militaire. Ce que Mahmoud Abbas a pu assurer à hauteur de 80%. Malheureusement, cette trêve n’a pas été respectée du côté israélien et les incursions militaires dans les villes palestiniennes continuent jusqu’à aujourd’hui. Nous, Palestiniens, demandons le respect des étapes de la « feuille de route » et sommes prêts à respecter nos engagements dans ce cadre-là.

Comment jugez-vous la qualité de l’implication de la communauté inter nationale dans ce processus ?

Elle me semble terriblement, désespérément insatisfaisante, décevante et inquiétante. Pour plusieurs raisons. Si nous devions dresser un bilan de la situation après douze ans de tentatives de négociations et d’avancées, je dénoncerais énergiquement l’incapacité de la communauté internationale à être non seulement plus présente, mais même à tenir ses propres engagements. Les auteurs de la « feuille de route », le fameux Quartet composé par les Américains, les Russes, les Européens et les Nations unies avait promis d’en garantir la mise en oeuvre. Et c’est bien nécessaire. Tous les processus de paix nécessitent la présence d’une tierce partie, notamment pour jouer les intermédiaires et les observateurs de la mise en oeuvre. Or, ils ont brillé par leur absence sur le terrain. Une absence dont on peut tenter d’analyser les raisons. Il est évident que durant ces trois dernières années l’attention s’est focalisée sur la guerre en Irak et la tragédie de l’enlisement de la politique américaine à Bagdad, au détriment de la piste du processus de paix israélo-palestinien. Durant son premier mandat, le président Bush était persuadé que la guerre en Irak - qualifiée par lui de guerre antiterroriste - passait en priorité avant la construction de la paix israélo-palestinienne. Depuis le début de son second mandat, il a réévalué sa position pour une meilleure prise en compte de l’importance de la construction de la paix. Georges W. Bush et Condoleezza Rice ont d’ailleurs récemment rappelé que cet enjeu était non seulement d’une importance capitale pour pacifier la région mais s’avérait également une contribution extrêmement importante dans la lutte contre le terrorisme. Le monde a compris l’absolue nécessité d’éteindre ce foyer alimentant la haine, la violence et la guerre depuis un siècle dans cette région. Cette communauté de vue a d’ailleurs été à l’origine du récent - et fragile - rapprochement transatlantique, les deux parties s’étant accordées pour faire de la résolution du conflit israélo-palestinien une priorité dans l’agenda diplomatique international.

L’opinion publique palestinienne est-elle, selon vous, disposée à la paix ?

62% de la population palestinienne a voté le 9 janvier 2005 pour le programme politique du président Mahmoud Abbas qui s’engageait à revenir à un processus politique de négociation et à renoncer à la violence mi litaire tout en s’engageant à la mise en oeuvre de la « feuille de route ». C’est la meilleure preuve du désir profond des Palestiniens pour la coexistence. Il est évident qu’il existe une minorité qui combat la paix. Mais les élections municipales du printemps dernier ont montré la capacité des Palestiniens à soutenir le programme de Mahmoud Abbas. Il reste les élections législatives de janvier prochain qui sont stratégiques et où les partisans de la paix ne peuvent gagner que s’ils ont le sentiment que nous revenons à un processus de paix réel fondé sur la « feuille de route » et garanti par le Quartet. Si le retrait de Gaza ne se fait pas sous surveillance internationale et dans les meilleures conditions, si le processus ne s’intègre pas dans une construction de paix, il est évident que ces élections porteront au pouvoir des adversaires de la paix. Nous, Palestiniens, sommes très inquiets de ressentir qu’au moment même où s’amorce le retrait très positif de Gaza la construction du mur se poursuit obstinément. Après avoir totalement annexé Jérusalem, engagé la construction de 3 000 unités de logement, le gouvernement est en train de se servir du retrait de Gaza pour mieux annexer la Cisjordanie et empêcher la constitution d’un État palestinien viable. Le mur est en train de tracer les nouvelles frontières de fait d’un nouveau territoire palestinien ne permettant pas la continuité territoriale nécessaire à la constitution d’un Etat palestinien.

Et comment jugez-vous la situation en Israël ?

Je trouve très malhonnête de ne pas reconnaître que la décision du retrait - même unilatéral - de Gaza correspond à une évolution idéologique du Likoud et d’Ariel Sharon. Laquelle évolution provient de la prise de conscience qu’il ne peut pas continuer à contrôler 1,3 million de Palestiniens dans un territoire comme Gaza, peuplé d’une immense majorité de Palestiniens et où 8 000 colons exigent la protection de plusieurs milliers de soldats israéliens. D’autant que l’armée israélienne commence à se révolter d’avoir à prendre des risques, de voir ses soldats tués pour la défense d’un projet n’ayant aucune viabilité à long terme puisque ce territoire ne pourra jamais être majoritairement peuplé de Juifs. C’est donc cette prise de conscience d’ordre démographique qui a poussé Sharon à prendre cette décision. Notre inquiétude vient principalement du fait qu’au moment où Sharon se retire de Gaza il est en train d’étendre son emprise sur la Cisjordanie, et en particulier sur Jérusalemen-Est, et à travers la poursuite de la construction du mur et les milliers d’unités de logement dans les colonies, comme si, sous couvert d’un retrait de Gaza, il annexait la Cisjordanie de fait et faisait du retrait de Gaza - comme il l’a dit lui-même durant son voyage à Paris - le dernier retrait de territoires occupés et condamnait ainsi pour toujours la création d’un État palestinien viable. Cette inquiétude, si elle se confirme par les pratiques de l’armée israélienne, pourrait être le déclencheur de la troisième intifada.

Propos recueillis par Marie-Laure Germon, Le Figaro du 10 août 2005



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