Accueil > Rubriques du site > Tribune libre > La chronique d’Aline > Le regard et la peur

Le regard et la peur

vendredi 18 avril 2008

Il me semble avoir appris que l’homme est devenu humain en se redressant, en libérant sa main, en portant son regard sur l’horizon et en ouvrant une multitude de chemins à son corps.

Le sanglier, lui, ne dévie jamais de sa trajectoire, en tous les cas c’est ce qu’on dit dans mes montagnes !

Les fauves, je crois, ne peuvent supporter d’être regardés dans les yeux, quant à l’autruche nous savons tous où elle enfouit sa tête : tient-elle alors ses yeux ouverts ?

Pour ce qui est de la chauve-souris, point besoin du regard pour éviter l’obstacle : son radar vaut bien nos GPS !

J’ai oublié la star et ses yeux cachés derrières des lunettes noires de plus en plus hypertrophiées qui font penser à la mouche : voit-elle aussi derrière elle lorsqu’elle regarde les défilés de mode ?
Je déduis de ce très bref panorama zoologique que seul l’homme utilise le regard pour croiser ses congénères sans dommage, souplement et si possible avec le sourire !

Pourtant, depuis quelques mois, je remarque avec tristesse que je croise de moins en moins de regards au cœur même de la foule des trottoirs parisiens ou des couloirs du métropolitain !

Que nous arrive-t-il ?

Certes, je n’espère plus à mon âge troubler le passant et mériter l’hommage du poète chanté par Georges Brassens :

« A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main »

Mais de là à se croiser sans jamais se regarder dans les yeux,
à foncer comme des sangliers, corps devenu bélier, visages emmurés dans les brumes de la solitude, non, je ne m’y résous pas !

Avec mon regard de myope, avide de la rencontre, même fugitive, je deviens suspecte, je risque la question agressive à tout instant.
Le pire, c’est peut-être d’être transformée tout à coup en fantôme, en corps invisible traversé par des yeux qui ne vous voient pas !
Quel plaisir reste-t-il à la rue, à la foule si elle ne regarde plus, si se croiser se résume au mieux à s’éviter,

De quelle humanité veut-on nous chasser en nous apprenant à ne plus nous regarder, à ne plus nous voir ?

Mais j’ai l’impression qu’on ne lève plus beaucoup la tête, qu’on ne regarde plus le ciel par-dessus les toits.

Nos yeux sont au niveau des genoux, quand ce n’est pas des pieds ou des rigoles !

Je préfère la bousculade à l’évitement, l’échec de la rencontre à la fuite.
Je ne veux plus de foules aveugles glissant dans des coulées de murailles invisibles.

Avons-nous vraiment besoin de GPS, d’oreillettes en tout genre, prothèses de nos sens ?

Et si c’était la peur ?
La peur de qui, de quoi ?
Et si la peur venait justement de ce regard impossible à soutenir ?

Messages

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.