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Que faire en Syrie ?
vendredi 31 août 2012
La crise syrienne s’éternise. Pour l’instant, en tout cas, ni les discours du pouvoir annonçant qu’il va écraser l’opposition, ni les espoirs des Occidentaux que le régime s’effondre ne se sont réalisés.
Et le pays paie un prix élevé pour cette impasse, coût qu’il est difficile de chiffrer – des dizaines de milliers de morts, un nombre incalculable de blessés, bientôt 200 000 réfugiés à l’étranger. Cette descente dans l’abîme érode la fabrique même de la société, dressant les communautés les unes contre les autres, les villageois contre leurs voisins.
On l’a dit à plusieurs reprises ici : le pouvoir porte la responsabilité majeure du bain de sang et de la spirale de violence qu’il a largement alimentée. Mais la crise syrienne se réduit-elle à un pouvoir dictatorial affrontant l’ensemble de son peuple ? Si tel était le cas, le régime serait tombé depuis longtemps. D’autre part, peut-on comprendre la crise en dehors de sa dimension géopolitique, en dehors de l’action d’acteurs aux motivations diverses ?
C’est qu’il se déroule, sur la scène syrienne, plusieurs guerres parallèles. D’abord, comme ailleurs dans le monde arabe, s’est exprimée une aspiration à la liberté, à la fin de la dictature. Mais la militarisation de l’opposition – favorisée par les ingérences extérieures et par la brutalité du régime –, son incapacité à présenter un programme rassembleur, ses profondes divisions ont ouvert de larges fractures dans le peuple syrien. Le régime a pu s’assurer le soutien d’une partie de la bourgeoisie sunnite avec laquelle il était allié depuis des décennies, celui de représentants de minorités qui pouvaient se sentir menacées (alaouites, chrétiens, etc.). Il a pu aussi compter sur le désarroi grandissant d’une partie de la population, qui, notamment à Damas et à Alep, avait l’impression que les combattants de l’opposition la prenaient en otage. Des journalistes de Libération, de The Independent [1], de The Economist [2], ont rendu compte de ce désarroi d’une partie de la population sans que le discours dominant dans les médias sur la Syrie ne change : un peuple uni face à une dictature sanglante.
La question des combattants étrangers a souvent été soulevée.
Pourquoi s’étonner que des jeunes Libyens ou Tunisiens veuillent partir se battre en Syrie contre une dictature ? Est-ce le fait qu’ils soient islamistes qui disqualifie leur combat ? Non, le problème – au-delà de la présence de groupes comme Al-Qaida – tient aux ingérences étrangères et à la manière dont l’Arabie saoudite et le Qatar notamment, mais aussi la Turquie, arment, financent et mobilisent ces groupes. Et on peut douter que le moteur de l’action des monarchies du Golfe soit l’instauration de la démocratie en Syrie. Bien sûr, l’affirmation du ministre des affaires étrangères syrien Mouallem à Robert Fisk, selon laquelle les Etats-Unis sont responsables pour l’essentiel de ce qui se passe en Syrie (« We believe that the USA is the major player against Syria and the rest are its instruments »), est outrancière, mais qu’il y ait des ingérences étrangères, qui peut en douter ?
C’est Kofi Annan, l’envoyé de l’ONU pour la Syrie [3], qui le déclarait : aucune des deux parties n’a vraiment essayé, en avril 2012, lors de l’envoi d’observateurs internationaux, de mettre fin aux combats. Et si l’appui de l’Iran, de la Russie et de la Chine à Damas a durci la position du président Bachar Al-Assad, le refus des Occidentaux, Français compris, d’appeler l’opposition à respecter un cessez-le-feu a aussi mis de l’huile sur le feu. A aucun moment ni les Occidentaux, ni Paris n’ont cru en la mission Annan et n’ont fait le moindre effort pour qu’elle réussisse.
Pourquoi ? Parce que l’objectif prioritaire de nombreux protagonistes (Occidentaux, pays du Golfe) est de faire tomber le régime dans le but d’atteindre l’Iran. Leur stratégie s’inscrit dans une jeu géopolitique dangereux, dont les droits humains ne sont qu’une dimension. La Russie et la Chine, favorables à des pressions sur Téhéran mais hostiles à une aventure militaire, s’opposent, bien évidemment, à cette stratégie. « Tout cela est un jeu géopolitique joué avec le sang syrien, m’expliquait, ulcéré, un intellectuel de Damas. Poutine et Obama devraient rendre des comptes devant la justice internationale. »
Aujourd’hui encore, les Occidentaux sont dans l’incapacité de regrouper l’opposition, et la demande du président François Hollande de voir se créer « un gouvernement provisoire inclusif et représentatif » pour « devenir le représentant légitime de la nouvelle Syrie » [4] relève de l’utopie – comme l’ont confirmé les Etats-Unis – et montre la difficulté du gouvernement français à reconnaître que le Conseil national syrien a perdu une grande part de sa légitimité.
En attendant, combats et massacres se poursuivent.
La seule initiative un peu sérieuse est celle qu’a esquissée le président égyptien Mohammed Morsi, qui veut créer un groupe de quatre pays, le sien, l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie [5]. Ce groupe aurait l’avantage de tenir à l’écart, au moins dans un premier temps, les parties étrangères à la région. Mais il s’appuie sur une idée, celle de la négociation entre le pouvoir et l’opposition. On ne négocie pas avec ceux qui ont du sang sur les mains ? Rappelons que dans les années 1980, la transition vers la démocratie en Amérique latine s’est faite en assurant l’impunité aux généraux coupables des pires exactions (il a fallu vingt ans supplémentaires pour les faire comparaître devant la justice ; c’était le prix à payer pour une transition pacifique).
Un dernier mot sur les médias. Le Monde diplomatique de septembre publie un article sur la manière pour le moins biaisée dont un certain nombre de médias ont rendu compte de cette crise (« Syrie, champ de bataille médiatique »). Au-delà de la discussion sur la déontologie, cette manière de rendre compte de la crise contribue à paralyser les autorités politiques et à les priver de toute capacité d’action réelle : qui oserait aujourd’hui encore appeler à la négociation, à une sortie de la violence, sans se faire taxer d’agent de la dictature syrienne (voire de Moscou, de Pékin ou de Téhéran) ?
Par Alain Gresh le 29/08/2012 source Le Monde diplomatique
Transmis par Linsay
[1] « Aleppo’s poor get caught in the crossfire of Syria’s civil war », 24 août
[2] « Part of the problem is that the rebels are failing to win hearts and minds among the urban middle class in Aleppo »
[3] « Sur la Syrie, à l’évidence, nous n’avons pas réussi », LeMonde.fr, 7 juillet 2012
[4] lire « Hollande cherche à se placer en pointe sur la Syrie », LeMonde.fr, 28 août
[5] « Egyptian Leader Adds Rivals of West to Syria Plan », The New York Times, 26 août
Rouge Midi
Messages
1er septembre 2012, 12:40, par chb
Le Ministre L. Fabius, à la suite d’A. Juppé, dit « tout tenter pour mettre fin aux violences et soulager la population civile » syrienne (grâce aux téléphones français : un p’tit coup de fil pour cadrer les prochains attentats et en finir avec Bachar ?).
De son côté, notre Président, comme N. Sarkozy avant lui, œuvre à finaliser le coup d’état contre al-Assad, et à un gouvernement « inclusif » que la France reconnaîtrait fissa (les bons traîtres auront droit au recyclage, comme d’hab ?).
Bref, ces projets, qui piétinent depuis plus d’un an, se concrétiseraient sans doute à la libyenne, avec 10 ou 20 fois plus de morts que ceux que l’on prétendait alors éviter, et retour au Moyen-Age en prime.
Mais, même sponsorisés par notre régime socialiste, les plans OTAN-pétromonarchies pour un régime aux ordres dédaignent le peuple syrien (qui ne suit pas : il soutient trop son « dictateur »), et la démocratie serait renvoyée à plus tard. En outre, ils s’appuient sur des groupes terroristes que depuis Bush on prétend combattre par ailleurs, ce qui écarte commodément les négociations : combien de fois a-t-on déclaré avoir atteint le point de non retour !? Quant au respect des minorités dans l’après-Bachar, on le voit plutôt du style dommages collatéraux de grande envergure, contre les alaouites, les chrétiens, les sunnites loyaux etc. (hé, pas de révolution sans quelque épuration... Morale normale, ça ?)
Il y aurait pourtant un autre moyen de rendre un peu de sécurité aux civils : cesser de soutenir les "révolutionnaires", qui viennent encore de montrer leur férocité, à Déraya. Car, si l’on en croit le journaliste Fisk (anti Bachar notoire mais présent sur place, lui), le massacre y a surtout atteint, encore une fois, des familles de militaires ou des "soutiens du régime". Cela en dit long sur le cynisme de nos gouvernements à l’égard de l’Axe-Du-Mal.
Je comprends l’enthousiasme de certains pour une intervention "humanitaire" et pour l’éclatement de la Syrie, mais il se trouve que l’opposition interne refuse cette "solution". Du coup, je préfère l’"Appel à faire cesser l’agression contre la Syrie et à refuser la participation de la France à celle-ci", du Comite Valmy. A moyen terme, l’intérêt de la France me paraît plutôt être de ce côté-là. Sans parler de la démocratie, qu’on voudrait évidemment voir fleurir là-bas, et au Bahreïn, au Qatar, en Arabie S... et autres dictatures déjà normales.
10 décembre 2012, 00:45, par chb
Suite à un communiqué commun CGT FSU Solidaires qui appelle encore une fois à soutenir le peuple syrien contre son dictateur, il y a eu un peu de protestations.
En effet, selon la formulation choisie par l’intersyndicale, celle-ci encourage une intervention humanitaire dans une zone libérée par les rebelles, en profitant de la protection aérienne des Patriot allemands et néerlandais bientôt disposés en Turquie.
Une invasion, quoi. Pas loin de ce qui est arrivé en Libye, avec les résultats catastrophiques qu’on ne connaît qu’en cherchant sur le ouèbe.
Ce n’est pas le rôle de nos syndicats de soutenir l’impérialisme (sans en aviser les syndiqués). Ce n’est pas celui de la France de décider à la place des syriens quel gouvernement serait légitime chez eux. Ce n’est pas aux pétrodictatures du golfe de déterminer la démocratie qui verra le jour à Damas.
Israël est pressé d’en découdre avec l’Iran ? Les conséquences prévisibles ne nous engagent pas à lui faciliter la tâche en détruisant la Syrie.