Fido (III)

lundi 1er mai 2017
par  Charles Hoareau
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L’après-midi je fais ma première visite dans le township de Komani. Je suis très sensible à l’honneur et à la confiance qui me sont faits en me permettant de rendre visite à des camarades qui habitent ici. Je sais qu’il y a eu dans des townships, et en particulier le tristement célèbre township de Soweto, des mouvements de révolte de la population devant des initiatives de tourisme voyeur pour occidentaux en mal de vision de la pauvreté. A l’époque, les propos parvenus jusqu’à nous n’étaient pas sans me rappeler ceux de Nordine, habitant de la Bricarde cité des quartiers Nord de Marseille, et disant dans une réunion à la préfecture : « il ne manque plus que le grillage et les cacahuètes pour ceux qui veulent nous visiter, comme ça nous serons pour de bon dans un zoo ». Le township de Komani, comme ceux que je verrai par la suite de loin ou de près, est dans le fond bien semblable à nos bidonvilles que l’on croyait disparus à la fin des années soixante (à part des exceptions notables comme la Lorette, autre cité de Marseille juste en dessous de la Bricarde) et que l’on voit ressurgir aujourd’hui sous le nom de camp de Rroms ou pire de « jungle » de Calais ou d’ailleurs.

La principale différence entre les townships d’ici et ceux de l’occident moderne qui expulse ou refuse d’accueillir dignement les populations qui fuient la guerre et/ou la misère, c’est qu’ils n’abritent pas majoritairement une population venue d’ailleurs, mais une grande partie de la population locale discriminée en fonction de la couleur de sa peau (il y a d’ailleurs, de ce que j’ai pu en juger, des townships distincts pour les noirs et les métis…). Ici la population qui vit dans les townships est nombreuse, y vit depuis plusieurs générations et n’a guère d’espoir d’en sortir collectivement à court terme, sauf bien sûr pour une très petite minorité qui réussit, à force d’acharnement et de courage, à monter dans l’ascenseur social vanté ici comme La Solution comme dans tous les pays du monde capitaliste. Dans certains townships il y a l’eau et l’électricité, dans d’autres ni l’un ni l’autre. La différence vient tout à la fois de la proportion d’habitant-e-s du pays qui y vit, de la durée de cette situation et enfin du racisme qui en est l’origine et la règle d’or. Les maisons sont souvent espacées les unes des autres et, rajoutant à la désolation des lieux, contrairement aux verts paysages qui entourent Komani et qui pourraient faire penser à l’Auvergne, entre les baraques et tout autour d’elles, toute végétation a disparu laissant la place à une terre rouge et aride que l’on imagine brûlante comme le sont les toits de tôle sous le soleil africain.

Parfois il y a des traces d’un début d’amélioration (murs et toit en dur, éviers, salle de bain…) sous l’effet de programmes gouvernementaux mais cela semble très limité. Dans ce cas-là il semble bien néanmoins que la population soit associée à celle-ci (ce qui est loin d’être le cas chez nous quand il s’agit des opérations de réhabilitation de nos cités populaires ou des foyers de travailleurs) car l’organisation ancestrale de la maison que l’on retrouve ailleurs en Afrique est respectée : cour centrale entourée de bâtiments qui abritent toute une fratrie.

Fido que nous venons voir aujourd’hui doit avoir la soixantaine. Elle a toujours vécu dans le township de Komani comme ses parents et ses grands-parents…Soyons clair cet habitat est le résultat des « bienfaits de la colonisation ». Les ancêtres des parents de Fido vivaient certes dans des cases mais c’était une époque où il n’y avait guère de différence de richesses et d’accès au progrès entre les populations locales. Surtout il n’y avait pas de blancs pour piller les richesses du pays au fur et à mesure que le progrès technologique les rendait de plus en plus accessibles et profitables pour quelques-uns. C’est bien la colonisation qui créera tout à la fois des maisons luxueuses qui n’ont rien à envier aux riches propriétés d’Europe et des bidonvilles où s’entasse la main d’œuvre surexploitée ou chômeuse. Où en serait l’Afrique aujourd’hui sans ce pillage qui dure depuis des siècles et s’appuie aujourd’hui sur une nouvelle bourgeoisie locale pour le faire perdurer ? Nul ne peut répondre avec précision à cette question mais on peut légitimement croire que le présent serait bien moins lourd surtout quand on pense à tous ces leaders anti impérialistes partisans du panafricanisme [1] portés au pouvoir par leur peuple et qui ont presque tous été assassinés ou renversés par les puissances impérialistes du Nord dont la France peut se vanter d’être dans les tous premiers rangs. [2]

Fido a été belle mais porte aujourd’hui sur son visage la fatigue et les rides de tant de combats menés depuis les pires années sombres de l’apartheid jusqu’à aujourd’hui où elle perd espoir dans une ANC dont elle a été une membre active et qu’elle a récemment quittée. Elle me dit qu’elle a du respect et de la reconnaissance pour les communistes, qu’avec la COSATU ils sont les seuls qui peuvent sauver le pays, mais elle est lasse d’attendre depuis plus de 20 ans un changement auquel elle a tant cru. A bien des égards, avec moins de dureté des conditions de vie et de misère, ses propos m’évoquent les années de « gauche » au pouvoir, du grand espoir de 1981 à la débandade qui a si vite suivi, jusqu’à la décadence d’aujourd’hui. Sauf qu’ici ni le syndicat, ni le parti n’ont baissé la garde et qu’il me revient en mémoire les mots du secrétaire général du SACP à Durban : « l’impérialisme voudrait créer un gouffre entre le SACP et la COSATU. Ils ont voulu le faire en Europe ils ne le feront pas ici. »
Avec mon anglais déplorable la conversation ne peut guère s’éterniser mais les yeux et les sourires tristes disent parfois tant de choses…

Par respect pour elle, pour ses voisins, pour mes accompagnateurs du jour (qui m’approuveront), je ne prendrai aucune photo. Ni de Fido, ni de sa maison, ni du township. Les images de cette visite, comme de celles qui suivront dans d’autres maisons avec d’autres familles, je les garde pourtant plus sûrement en moi qu’avec un appareil photo numérique…

A suivre


[1le panafricanisme est une pensée développée à partie des années 50 dans la foulée des mouvements d’accession à l’indépendance qui prônait le développement de l’Afrique par elle-même et débarrassée des liens qui l’enchainaient aux colonisateurs

[2Rien que pour la France, des années 60 à aujourd’hui, de Ruben Um’Nyobé (1958 Cameroun) à Thomas Sankara (1987 Burkina Faso), l’AFASPA (Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique), en en dénombré 8 !!!



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